Interviews de MM. Paul Marchelli et Marc Vilbenoît, respectivement président sortant et nouveau président (depuis le 8 octobre) de la CFE CGC à France 2 le 7 et France 3 le 9 octobre 1993, sur le partage du travail, le chômage des cadres et la politique de l'emploi.

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Média : France 2 - France 3

Texte intégral

Jeudi 7 octobre 1993
France 2

G. Leclerc : L'APEC annonce que le nombre des cadres a, pour la première fois, baissé en Europe et qu'en France il y aurait une chute de 35 % des embauches l'an prochain.

P. Marchelli : Il faut qu'un Congrès important s'ouvre dans quelques minutes pour qu'enfin on s'aperçoive qu'il y a un problème, essentiel, dramatique, dans le pays et qui est symbolisé par la progression forte de la situation du personnel d'encadrement. Le chômage, nous le vivons au jour le jour depuis 20 ans. Le problème, c'est que maintenant, nous en sommes arrivés à un point où chaque fois que 50 000 chômeurs supplémentaires, c'est-à-dire tous les mois, apparaissent comme faisant partie de cette cohorte de gens de plus en plus désespérés, on commence à se poser des questions. Et pourtant cela fait des années que je le dénonce. Il y a des hommes et des femmes, bourrés de compétence, de qualités, qui se trouvent marginalisés à partir de 50 ans et à qui on interdit de travailler. Il faudrait que nous ayons des gouvernements qui se réveillent.

G. Leclerc : Comment globalement jugez-vous la politique du gouvernement ?

P. Marchelli : Je ne crois plus aux priorités émises par les gouvernements successifs. Ce gouvernement, quand il arrive, commence par nous faire toute une chansonnette sur la priorité de l'emploi. Ensuite, les jours passant, le problème de l'emploi fait partie du panorama, ou plutôt le chômage. Et l'on va continuer comme cela indéfiniment. On a passé les trois millions, le cap impossible à passer, on va gaillardement vers les quatre millions… Beaucoup de femmes sont marginalisées et n'ont plus de droit au travail dans notre société. Et pendant ce temps nos ministres continuent à se pavaner et à se poser un certain nombre de questions sur ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Qu'est-ce qu'on attend pour déclarer une situation de caractère extraordinaire et proclamer l'État d'urgence économique et sociale dans notre pays.

G. Leclerc : Mais que peut-on faire de plus. Le gouvernement a fait passer une loi quinquennale qui prévoit un certain de nombre de choses…

P. Marchelli : Mais qu'est-ce que c'est que ces petites amusettes de relance de notre économie. Qu'est-ce qu'on attend pour relancer cette économie avec des moyens plus importants que ce qui a été fait. Cela fait trois ans que je le demande. Qu'est-ce qu'on attend pour mettre en place des fonds d'intervention structurels pour l'emploi, dans chaque région, avec des moyens importants, en interface avec les entreprises, de façon à ce qu'aucun chef d'entreprise ne puisse licencier sans avoir préalablement réfléchi et fait réfléchir sur les solutions alternatives ? Mettons l'imagination au pouvoir ! Cela finit par être agaçant.

G. Leclerc : On parle de partage du temps de travail. Est-ce une bonne solution ?

P. Marchelli : Il n'y a pas une bonne solution. Il y a un ensemble de solutions qu'il faut mettre en harmonie et surtout développer le plus rapidement possible. La réduction du temps de travail, pour peu qu'elle soit affectée essentiellement à la formation, parce que demain, de plus en plus, pour pouvoir travailler, il faudra être de mieux en mieux formé, allons-y ! Mais au lieu de faire des discours, allons-y ! Nous avons des ministres d'excellente qualité. Ils sont beaux, ils sont aimables, ils sont intelligents, ils sont entourés d'énarques plus compétents les uns que les autres et ils ont plein d'idées. Mais cela n'avance pas. Nous avons des représentants de la nation qui font de beaux discours et qui disent : "Vous allez voir ce que vous allez voir. Nous sommes des gens responsables. Et quand passe le projet de loi quinquennale pour l'emploi, ils osent à peine le retoucher, parce qu'ils se font taper sur la tête par le Premier ministre dès qu'ils essaient d'amener des idées nouvelles. Il faudrait se remuer."

G. Leclerc : Il faut dire un mot de votre bilan. En neuf ans, la CGC a perdu beaucoup d'adhérents, près de 100 000 ?

P. Marchelli : Les Français et les Françaises vont s'apercevoir qu'ils ont commis une horrible erreur. Ils ont laissé mourir, par indifférence, tout doucement, le mouvement syndical, de telle sorte qu'aujourd'hui, ils se retrouvent tout nus face au chômage, sans avoir la possibilité de se mobiliser et d'être défendus comme ils le méritent. Il va bien falloir que le mouvement syndical français reparte.

G. Leclerc : Vous avez des projets ?

P. Marchelli : J'ai des projets, je n'ai pas l'intention de m'arrêter. Nous aurons l'occasion d'en reparler.

 

Samedi 9 octobre 1993
France 3

C. Matausch : Sur le partage du travail et la semaine à quatre jours, les syndicats ne sont pas très chauds. Pourquoi ?

M. Vilbenoit : Il faut bien dire clairement que partager le travail, c'est partager les salaires, c'est partager les revenus. Au moment où on nous exhorte à la consommation, réduire la capacité de consommation est quelque chose que nous ne comprenons pas bien. Deuxième point : le problème n'est pas forcément dans ce partage du travail. Si on se partage un ensemble sans cesse décroissant, si on laisse partir les emplois par les politiques des entreprises financées à court terme, ou les délocalisations, on va se partager un ensemble décroissant. À qui allons-nous vendre, à la fin, les produits que nous fabriquons ? Non, il y a là une illusion d'optique selon nous. J'observe d'ailleurs que les grands pays industriels, confrontés au même problème que nous, eux, allongent la durée du travail. Notre organisation croit à la négociation sociale extrêmement décentralisée dans les entreprises, dans les branches… Là, on peut organiser les choses pour éviter de supprimer des emplois. Il faut responsabiliser les entreprises sur l'emploi. Ce n'est pas comme on l'a fait jusqu'à maintenant.

C. Matausch : Les cadres sont de plus en plus touchés par la crise. Que proposez-vous pour sortir de la crise ?

M. Vilbenoit : Le chômage de l'encadrement est un chômage qui pèse sur tout le pays. En définitive, c'est le signe d'un délitement de l'économie. L'encadrement, les ingénieurs, les techniciens, on les sort quand on est au bout, qu'on sait qu'on ne va plus produire. En plus, ils voient leurs enfants à qui on a dit : faites des études. Ils ont fait des sacrifices, tous les salariés d'ailleurs… Et puis, au moment où ces enfants ont leur diplôme, un an après, il y en a encore un tiers sur le carreau. Il y a une désespérance sociale. L'encadrement a tiré l'économie française. Aujourd'hui, l'encadrement dans les entreprises est en pleine interrogation : la négociation sociale et le problème du dumping social sur les délocalisations.

C. Matausch : Faites-vous partie des déçus du plan emploi Giraud ?

M. Vilbenoit : Je considère que c'est la fin d'une logique : celle de la flexibilité, de la baisse du coût du travail. Non, il faut responsabiliser les entreprises. Il faut donc les aider à faire œuvre d'imagination sociale. Mais, donner l'argent qu'une fois que l'on a négocié, et non pas le distribuer avant comme c'est le cas depuis de nombreuses années.