Interview de M. Jean-François Deniau, député UDF, dans "Le Figaro" du 30 août 1993, sur les élections européennes de 1994 et la construction européenne.

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Le Figaro : Que pensez-vous de l'hypothèse Juppé comme tête de liste de la majorité aux prochaines élections européennes, sachant que Philippe de Villiers, en "dissident", va lancer sa propre campagne en septembre ?

Jean-François Deniau : Les intentions de Philippe de Villiers sont connues. Celles de Philippe Séguin, président de l'Assemblée nationale et de Charles Pasqua, ministre d'État, seraient intéressantes à entendre. On se souvient que tous deux avaient participé très fortement à la campagne contre le traité de Maastricht. Il se trouve que la question européenne a souvent-en France divisé les mouvements politiques. M. Juppé est ministre des Affaires étrangères. Il est aussi secrétaire général du RPR.

Le Figaro : Le débat autour des élections européennes est néanmoins lancé…

Jean-François Deniau : Oui, mais il est trop tôt pour désigner des têtes de liste. Du moins, il y a plus urgent à faire : plus urgent est de savoir quelle Europe nous voulons et quelle Europe nous ne voulons pas. Les élections européennes, une fois tous les cinq ans, ne devraient pas être seulement une sorte de sondage sur la popularité de diverses personnalités, voire de diverses étiquettes politiques. Elles devraient avoir pour but, d'abord, de proposer aux Français un objectif et des méthodes pour construire de façon raisonnable l'Europe qui nous est nécessaire.

Quand on pense que depuis la dernière élection européenne le mur de Berlin est tombé, que l'empire soviétique a éclaté, que les régimes communistes ont disparu en Europe centrale et orientale (sauf à Belgrade et à Bucarest), et qu'un autre danger est apparu, celui d'une confusion entre le communisme le plus dur et le nationalisme le plus exacerbé, on peut dire que vraiment toutes les conditions ont été bouleversées. Et on attend toujours une réponse de l'Europe ! Quand on voit que dans le monde d'autres périls naissent des fanatismes et de la crise, que notre civilisation et notre rôle, notamment à nous Français, sont mis en cause, que l'ONU n'est plus adaptée, pas plus que l'Otan, le Gatt et les autres systèmes créés il y a quarante ans, il faut vraiment de façon urgente définir de nouveau la voix de la France et celle de l'Europe.

Le Figaro : Quelles sont, selon vous, les perspectives à tracer pour le "grand dessein" européen ?

Jean-François Deniau : Le but de l'Europe, il y a quarante ans, c'était la paix, et d'abord la paix entre la France et l'Allemagne. Aujourd'hui, il faut y ajouter une nouvelle conception de l'Europe, qui réponde à l'aspiration à la liberté, mais aussi à la mise en cause des frontières. Il faut ajouter-aujourd'hui la défense de la démocratie et de notre forme de vie. Comme il y a un "american way of life", il devrait y avoir un "mode de vie européen", fondé sur la liberté, la responsabilité et les indispensables protections sociales. Le commerce, les échanges, la monnaie, sont des instruments très importants, certes, mais des instruments. Le but doit être une certaine conception de l'homme et de la société.

Le Figaro : Mais entre les familles RPR-UDF, un accord sur le "projet européen" à promouvoir est-il concevable ?

Jean-François Deniau : Reprenons avec nos partenaires les questions fondamentales : "Qui veut quoi et comment ?" Que ce qui veulent aller de l'avant (en matière d'union européenne) ne cherchent pas à imposer leurs vues à ceux qui ne veulent pas. Mais que ceux qui sont réticents ne bloquent pas ceux qui ont décidé d'avancer. Parlons plus en termes d'axe Paris-Bonn ou d'axe Paris-Londres. Il faut voir ce qu'on peut faire, au mieux, avec chacun, objectif par objectif et domaine par domaine. Parce qu'à douze États membres, en bloc, ce n'est plus le progrès ; tout s'arrête. Et plus encore à quinze où à vingt, comme nous le serons demain. C'est le problème fondamental que Maastricht avait voulu ignorer.

On ne peut plus continuer à "faire comme si" sur le plan des institutions, en ajoutant des fauteuils de ministre et de député et des quotas de fonctionnaires à chaque nouvelle adhésion. On ne peut plus continuer à "faire comme si", politiquement et militairement, le monde était partagé entre l'Est et l'Ouest, alors que c'est clair, depuis la guerre du Golfe, il n'y a plus qu'une seule superpuissance : les États-Unis d'Amérique.

On ne peut plus continuer à "faire comme si" pour le problème des langues européennes : dix langues officielles, théoriquement sur le même plan, c'est en fait le triomphe inéluctable de l'anglais, l'effacement du français. Il faut que notre diplomatie exige enfin dans tout nouveau pacte européen deux langues de travail, le français et l'anglais. Il faut un programme européen.

Il faut discuter de tout cela au sein de la majorité. Dépassons les affirmations parfois simplistes entendues lors du référendum sur Maastricht. Définissons ensemble ce qui nous est commun et positif. Nous avons besoin de l'Europe. Pas n'importe comment. Pas pour n'importe quoi. Disons-le. La bonne procédure passe par une discussion de fond entre nous, majorité. Un accord est non seulement souhaitable, il est parfaitement possible. Il correspond aussi à ce que souhaitent nettement la majorité des Français. Une Europe moins administrative, plus respectueuse, et surtout qui offre un idéal, et pas seulement des mécanismes techniques. Qui puisse progresser avec plus de souplesse, en offrant des perspectives et un espoir.

En répondant oui au traité de Maastricht à 51 %, les Français, avec une grande sagesse, avaient refusé de prendre la responsabilité d'une crise européenne qui est encore devant nous. En même temps, ils avaient exprimé leur doute ou leur inquiétude. Ils avaient aussi souhaité que l'Europe ne soit pas seulement un débat doctrinaire autour de querelles de personnes. L'Europe, pour nous, est indispensable. Nous pouvons et nous devons en faire un progrès commun. Je suis pour une Europe mieux tempérée.