Interview de M. Charles Pasqua, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire, dans "Le Point" du 27 novembre 1993, sur la question de la dépénalisation des drogues douces, l'action de l'ONU contre la drogue (proposition d'interventions militaires contre les États producteurs) et la proposition de fonds spécial contre la drogue financé par les saisies.

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Média : Le Point

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Le Point : À propos de la dépénalisation des drogues douces, vous aviez proposé l'ouverture d'un "grand débat", notamment au Parlement. Depuis, on parle de la constitution d'une "commission d'experts". Quelle est votre position ?

Charles Pasqua : J'ai proposé un débat au Parlement parce que la loi de 1970 n'est plus appliquée. Dans le Pas-de-Calais, par exemple, on ne poursuit plus une personne qui détient moins de 50 grammes de haschich ou 10 grammes d'héroïne. Je remarque d'ailleurs que, dans cette région, à l'initiative du docteur Thysel, député du Nord, le débat a actuellement lieu. Or le fléau s'étend. Il faut réagir. Aujourd'hui, les policiers, les juges, les médecins eux-mêmes, plus personne ne sait à quoi s'en tenir. Jusqu'à présent, dans une démocratie, c'est le Parlement qui fait la loi et le magistrat qui l'applique. Pour cela, il faut un débat qui permette de définir une politique claire qui s'impose à tous. En attendant, le Premier ministre a décidé la création d'une commission d'étude que Mme Veil doit mettre en place. Je souhaite que cette commission fasse un travail aussi remarquable et aussi public que la commission Marceau Long sur la nationalité, ce serait déjà un vrai débat.

Le Point : Vous avez donné l'impression d'enterrer le débat en affirmant que vous étiez a priori contre la dépénalisation.

Charles Pasqua : J'y ai beaucoup réfléchi, et, en effet, je suis contre. L'expérience espagnole a été un échec, et, si les Pays-Bas ont dépénalisé l'usage – et réussi commercialement, peut-être, à faire perdre de l'argent aux trafiquants – la consommation et même la production, en revanche, ont augmenté considérablement. De plus, 80 % des spécialistes considèrent qu'il n'y a pas de drogues douces. Même le cannabis contient une substance toxique qui a des conséquences psychologiques graves. Mais tout cela ne constitue qu'une approche hexagonale et marginale du problème de la drogue. Je voulais, à la tribune de l'Onu, aborder le problème plus globalement.

Le Point : Justement, le débat sur l'immigration vous a empêché d'aller à New York. Que vouliez-vous déclarer à l'Onu ?

Charles Pasqua : Les États doivent être mis devant leurs responsabilités. Ceux qui accomplissent des efforts méritoires doivent voir leur accès aux principaux crédits internationaux facilité. En revanche, ceux qui ne respectent pas leurs engagements doivent être dénoncés. Nous sommes encore loin du compte. Il faut renforcer le rôle et les moyens des organismes spécialisés de l'Onu, qui doivent, comme en matière de désarmement, devenir effectivement les "gendarmes" internationaux de la lutte contre la drogue. Mais il faut aller plus loin. Je voulais déclarer la guerre à la drogue, une véritable guerre. Il faut mettre les États producteurs au ban des nations, et que les Nations unies utilisent, si nécessaire, des moyens militaires pour intervenir et détruire les récoltes. Évidemment, il faut, en même temps, proposer aux populations qui vivent de ces cultures des produits de substitution.

Le Point : N'est-ce pas une atteinte à la souveraineté interne à chaque État et croyez-vous vraiment que de telles mesures militaires puissent être appliquées ?

Charles Pasqua : Il faut savoir ce que l'on veut. Si on préfère qu'il existe des milliers de jeunes "camés" à mort, il suffit de laisser les choses aller comme elles vont. Sans cette déclaration de guerre et ces moyens militaires, on n'obtiendra jamais de résultat. Je suis, dans ce cas, pour le devoir d'ingérence et le droit de suite judiciaire. L'Onu intervient bien pour les droits de l'homme et contre le terrorisme. Elle intervient en Somalie. Elle est présente en Yougoslavie, et elle a pris des sanctions économiques contre la Libye pour des attentats aériens. Il faut donc mettre les États producteurs hors la loi. On connaît d'ailleurs parfaitement les zones de production dans le monde, elles sont très circonscrites : l'Amérique du Sud, le Proche et le Moyen-Orient, l'Asie du Sud-Est. Je ne suis pas le premier à tenir ce discours, Reagan l'a déjà dit, mais il ne l'a pas fait. Je voulais justement me servir de la tribune de l'Onu pour relancer cette croisade.

Le Point : Vous devez présenter, au printemps, un train de mesures contre la drogue au Parlement.

Charles Pasqua : Ce n'est pas moi, c'est le garde des Sceaux.

Le Point : Oui, mais vous avez bien quelques idées, et les mesures principales seront appliquées par l'intérieur.

Charles Pasqua : Il faut sûrement étudier de plus près l'éternelle question : le toxicomane est-il un délinquant ou un malade ? Ne risque-t-il que sa propre santé, ou met-il en danger celle des autres ? D'autant que la propagation terrible du sida est intimement liée au développement de la drogue. Certes, la prévention doit être développée. J'ai réuni le 25 novembre, dans les Hauts-de-Seine, tous les intervenants qui luttent sur le terrain contre ces deux fléaux. En ce qui concerne la répression, il nous faut modifier les procédures pour combattre beaucoup plus radicalement le blanchiment de l'argent du trafic. Je voudrais aussi constituer, en accord avec le ministère du Budget, un fonds spécial pour alimenter la lutte contre la drogue, fonds constitué par les saisies d'argent ou de biens mobiliers des trafiquants ou des dealers. Techniquement, cela s'appelle un fonds de concours. Utiliser l'argent des trafiquants pour lutter contre eux, cela se fait dans beaucoup de pays, dont les États-Unis. En France, on l'a souvent proposé. Moi, je voudrais le faire.