Interviews de M. Michel Rocard, premier secrétaire du PS, à RTL le 28 octobre 1993 et France 2 le 4 novembre, sur le conflit d'Air France, le PS, la reprise économique et la proposition d'un emprunt européen.

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Média : RTL - France 2

Texte intégral

28 octobre 1993
RTL

P. Caloni : Air France a un nouveau président, C. Blanc, que vous connaissez bien. Comment vivez-vous ce conflit qui dure ?

M. Rocard : Conflit qui dure, oui ! J'ai mal vécu ce conflit comme tout le monde. Comme d'habitude, l'erreur de gestion s'est faite très tôt. On sait maintenant que le gouvernement avait demandé il y a 8 ou 10 jours à B. Attali de durcir le plan qu'il prévoyait, de passer de 3 à 4 000 licenciements et d'empêcher les licenciements dans des conditions telles que ce soient les instruments de la négociation. Faire en plus une pression encore plus forte sur les primes et les éléments annexes de la rémunération du salaire, c'était de la provocation. Deuxième élément, le gouvernement dit après ça : "nous ne reculerons jamais !" Une fois qu'on a dit ça on est le dos au mur mais si la France entière sait que le gouvernement ne tient pas sur ses positions, où va-t-on ? Il a capitulé en rase-campagne en retirant tout le plan, il paraît que c'est contesté et après avoir mis le président en difficulté, ils l'acculent à la démission. Tout ça est étonnant car accumuler les fautes de gestion à ce point-là, c'est rare. Et tout cela m'inquiète car Air France est une grande maison indispensable à la France, un pavillon national, une maison de grand prestige mais qui est atteinte par la crise. Tout ça c'est le résultat de cette dérégulation qui est une folie générale. On a mis la pagaille délibérément et par dogmatisme de la pensée économique et financière, dans tout le transport aérien sur la planète. Il suffit qu'en plus il y ait une récession conjoncturelle du trafic pour s'aggraver sur la situation de dérégulation et c'est le drame.

P. Caloni : C. Blanc est l'homme de la situation selon vous ?

M. Rocard : Pour cette situation il faut deux choses : 1/ un chef d'entreprise très compétent, solide et résistant. 2/ il faut aussi la confiance absolue et la continuité du propriétaire de l'entreprise, l'État, et le bon accord entre les deux sur la stratégie que l'on suit. Cette deuxième condition c'est celle qui n'a pas été remplie avec le président précédent. C. Blanc est un homme de caractère et il fera clairement savoir si on ne peut pas travailler avec son ministre.

P. Caloni : Vous êtes content de ce qu'a dit sur vous F. Mitterrand à "L'Heure de Vérité" ?

M. Rocard : Tout à fait.

P. Caloni : Vous comptez le voir bientôt ? Pas de date ?

M. Rocard : Pas encore.

P. Caloni : Ce sondage réalisé avant le Congrès du PS est-il satisfaisant ?

M. Rocard : Nous avons pris, en mars dernier, pratiquement la plus lourde défaite de notre histoire, perdu la moitié des voix, les trois-quarts des sièges et perdu aussi un certain sens de notre dignité. Nous étions, nous, socialistes, récusés dans notre honneur. Les Français savent que cette sanction était un peu injuste. On fait le terrain jour par jour, on n'a pas perdu de temps depuis six mois, nous n'avons pas perdu d'hommes, ni de femmes, le PS ne s'est pas du tout vidé, au contraire nous avons recruté 10% de sympathisants supplémentaires. Notre congrès vient de démontrer que nous sommes capables de renouveler toute une équipe, de prendre un nouveau visage et ceci dans l'unité. Ça fait du chemin. Ce sondage, pourtant fait avant le congrès, enregistre que nous reconstruisons.

P. Caloni : Vous allez jouer sur quoi, sur la jeunesse du parti ?

M. Rocard : Oui et sur son retour au respect de soi-même et à la dignité morale. Nous sommes un parti d'honnêtes gens, il est temps que les Français le sachent.

P. Caloni : Il faut affiner le projet maintenant ?

M. Rocard : Oui. La France est beaucoup plus que tous les autres pays d'Europe, un pays qui reposait sur son appareil d'État. Depuis toujours, nos syndicats, nos coopératives, nos mutuelles et nos partis politiques sont beaucoup plus faibles qu'ailleurs. Et la démocratie française est fragile, volatile à cet égard. Les partis y sont plus discrédités et plus faibles qu'ailleurs et tout tient sur la puissance de l'administration. Or cette puissance de l'État s'use puisqu'on délègue beaucoup à Bruxelles, puisqu'on fait la décentralisation et que nos collectivités territoriales prennent de plus en plus d'autonomie. C'est bien ! D'autre part, nos contemporains n'aiment pas beaucoup l'État, les guichets. Il y a une colère anti- bureaucratique et on voudrait que la solidité de notre démocratie tienne autrement. Je veux contribuer à donner à la France un des grands outils de la vie publique dont elle a besoin et qu'elle n'a pas vraiment. Au fur et à mesure que ça progresse, on peut gagner des élections mais on va commencer par les cantonales que tout le monde oublie.

P. Caloni : Dans Libération, C. Pasqua refuse de regrouper les cantonales, il revient sur une loi Rocard, une loi Joxe…

M. Rocard : Oui, nous l'avons faite ensemble avec JOXE qui était ministre de l'Intérieur et C. Pasqua a tort. La France c'est le pays démocratique et en dehors de la Suisse, avec ses referendums – il y a 10-12 % de participation en Suisse -, la France bat le record absolu de la votation. C'est absurde et ça fatigue un peu les électeurs. Il y avait eu un vaste projet de regrouper les cantonales et les régionales en élisant les gens pour six ans, ce qui est important puisque depuis la décentralisation, nos conseils régionaux et généraux ont beaucoup plus de pouvoir. Ce sont de vrais petits gouvernements locaux. Il y a des politiques, des subventions, il y a de l'argent, il faut que ça fonctionne. Changer tout ça tous les trois ans est déraisonnable, complètement. Fatiguer moins les Français avec le suffrage universel, mettre en place des institutions stables, ça nous paraissait une bonne chose. Il faut qu'il casse uniquement pour pouvoir dire qu'ils défont ce qu'ont fait les prédécesseurs. Ça aussi c'est de la mauvaise politique. Je ne crois pas que les Français jugent ça très bien, c'est trop mesquin.

 

Jeudi 4 novembre 1993
France 2

H. Claude : Les 32 heures deviennent un débat politique.

M. Rocard : C'est une très bonne chose que le débat s'ouvre. Malheureusement, quand un débat devient si vite si général – il y a six mois, personne ne voulait en entendre parler – on tombe du coup dans la confusion. On confond la perspective longue où on travaillera entre 32 heures et les étapes initiales. Tout cela sera progressif et doit être négocié. Il faudra bien réorganiser une distribution de l'ensemble des revenus. C'est ce à quoi nous nous préparons.

H. Claude : La nouvelle d'une reprise économique vous fait-elle plaisir ?

M. Rocard : Naturellement ! Tout le monde l'attendait un peu. C'est une petite nouvelle. Vous venez de dire que la production industrielle cesserait de se dégrader. Si on en est là, il n'y a pas de quoi pavoiser. D'autre part, cela ne suffirait pas à résorber le problème de l'emploi. L'aspect cyclique nous laisse espérer de sortir de la baisse et d'arriver à une petite croissance. C'est sans aucun rapport avec le traitement nécessaire du problème du chômage massif dans tous nos pays d'Europe.

H. Claude : Cette reprise profitera inévitablement au gouvernement Balladur.

M. Rocard : À 1 % de croissance, on se porte mieux, sans que ce soit tellement mieux. Le problème n'est pas là. Il faut changer de braquet. Il est très nécessaire de donner une incitation à cette croissance. C'est pour cela que j'ai proposé une nouvelle donne européenne. Comme l'Europe n'est pas endettée, cela permettrait de lancer un grand emprunt pour lancer beaucoup de ces grands travaux dont nous avons besoin.

H. Claude : Idée reprise par F. Mitterrand qui en a doublé la mise !

M. Rocard : Il faut savoir si on parle du chiffre qu'emprunte la Communauté ou des travaux que cela induit. Parce qu'une fois que la Communauté déclenche un chantier, États, provinces et villes peuvent s'y mettre. En gros, nous sommes sur des sommes importantes. On peut imaginer très raisonnablement de manière réaliste un chantier de travaux pour un ou deux pour cent de la valeur du produit bru communautaire. Nous sommes dans des sommes significatives. On peut donner un plus qui nous permettrait d'avoir un peu plus d'activité. Nous en avons besoin pour mieux attaquer le chômage. Mais cela ne suffirait pas.

H. Claude : Le PS vient de définir sa nouvelle équipe dirigeante ?

M. Rocard : Nous venons de mettre en place une direction tout à fait rénovée, jeune. La politique économique et sociale d'E. Balladur ne résout pas les problèmes. Cela commence à se sentir. D'autre part, les Français sont en train de s'apercevoir que le PS s'est ressaisi, que, grâce à mon impulsion et à la substance du parti, il a su faire une autocritique dure et courageuse. Il y a eu des erreurs de faites, nous avons dit lesquelles, sans faiblesses. Nous sommes capables de nous ressaisir.

H. Claude : Vos rapports avec F. Mitterrand se sont-ils arrangés ?

M. Rocard : Il nous a envoyé un beau message développé au congrès. Nous nous rencontrons prochainement.

H. Claude : La date est fixée ?

M. Rocard : Pas encore, mais c'est une affaire d'intendance.

H. Claude : C. Blanc vient d'être nommé à la tête d'Air France. Est-ce un piège ?

M. Rocard : Ce n'est pas un piège. C'est un fonctionnaire de la République. Il va où on le nomme. Ce qui est intéressant, c'est le fait que ce gouvernement qui avait commencé par durcir le plan social, par vouloir passer en force, arrive à une situation où il lâche tout au milieu, le plan et le président sortant, et s'aperçoit qu'il faut être capable de nouer le dialogue avec des hommes capables de résister dans les tempêtes et d'écouter. Ceux-là se trouvent plutôt parmi les gens de gauche.

H. Claude : Vous craignez la tempête ?

M. Rocard : La situation sociale va mal. Chaque situation est spécifique. La grève d'Air France n'a pas fait tache d'huile. Il y a une grande inquiétude dans notre pays. C'est ce qui me rend âpre. Il faut une nouvelle donne européenne rapidement et il faut attaquer la réduction massive de la durée du travail. Nous n'en sortirons pas sans cela. Nous n'avons plus le choix de la prudence. C'est la prudence qui devient imprudente.