Interview de Mme Simone Veil, ministre des affaires sociales de la santé et de la ville, à Europe 1 le 10 septembre 1993, sur l'accord de reconnaissance mutuelle entre Israël et l'OLP.

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Média : Europe 1

Texte intégral

J.-P. Elkabbach : Madame S. Veil, vous qui réclamiez haut et fort un dialogue direct entre Israël et l'OLP, est-ce que vous vous sentez vraiment exaucée ?

S. Veil : Je me sens exaucée parce que c'est un pas vers la paix. Chaque fois que j'ai eu le sentiment qu'il y avait un pas vers la paix, je l'ai soutenu. Dans la période récente, on avait l'impression que tout était interrompu, et il fallait favoriser tout ce qui pouvait entretenir des liens entre Israéliens, Palestiniens, ou même d'autres représentants des pays arabes. À un moment, l'OLP m'apparaissait comme la force représentative des palestiniens. La situation était tellement douloureuse pour les deux peuples qu'il fallait tout faire.

J.-P. Elkabbach : Ce n'était pas toujours accueilli du côté israélien et de la communauté juive française par des applaudissements.

S. Veil : Oui, mais en même temps c'était un tabou en Israël. Beaucoup d'Israéliens, quand on parlait avec eux, l'admettaient, mais ils savaient qu'ils ne pouvaient pas l'exprimer.

J.-P. Elkabbach : Cet accord a été conclu à Paris. Est-ce que vous êtes sensible à cela ?

S. Veil : Bien sûr ! Il y a toujours eu beaucoup de liens culturels très profonds entre nos pays. Je crois que c'est important que la France ait son rôle.

J.-P. Elkabbach : Comment jugez-vous les inspirateurs et les acteurs de cet acte politique majeur ?

S. Veil : J'ai parlé d'un tabou. C'était beaucoup plus qu'un tabou. Il faut bien voir le terrorisme qu'il y avait, très dur, épouvantable, et la crainte aussi que suscitait l'OLP compte tenu non seulement de ses menaces, mais de ses engagements, de détruire Israël et sa volonté de ne pas reconnaître Israël. Donc pour surmonter cette haine, cette méfiance, et ces risques considérables, il fallait beaucoup de courage. Je dirais que de l'autre côté, c'est un peu la même chose pour Arafat. Il a aussi ses extrémistes. Il revient aussi sur des positions qui étaient les positions traditionnelles de l'OLP. Les Palestiniens sont encore divisés. Beaucoup sont expulsés de chez eux, sont dans des situations très malheureuses. Plus le temps passe, plus les jeunes sont pris dans cette haine, et donc pour arriver à leur faire admettre qu'on se réconcilie, ou même qu'on cherche un accord pour vivre ensemble...

J.-P. Elkabbach : Savez-vous ce qui s'est dit au gouvernement ? 

S. Veil : Le gouvernement est très fermement engagé comme le Président de la République l'a dit hier soir à soutenir, non seulement par des paroles verbales, ou symboliques, mais par un soutien politique et une aide économique, car c'est maintenant d'une aide économique dont ces pays auront besoin. Et là, je crois que pour la France, et pour la Communauté européenne, il y a un très très grand rôle à jouer. Depuis des années, on s'est un peu illusionné sur le rôle politique que l'on pouvait avoir, mais en revanche sur le plan économique, la France, les Européens, c'est à eux qu'il appartient maintenant de soutenir cette future communauté, un peu inspiré de la nôtre, qu'il y aura au Moyen-Orient.

J.-P. Elkabbach : Arafat passera probablement par Paris revoir des dirigeants français qu'il connaît, ou voir E. Balladur peut-être, A. Juppé sûrement. Est-ce que vous accepterez de le rencontrer ? 

S. Veil : Oui bien sûr, mais je crois qu'il aura autre chose à faire.

J.-P. Elkabbach : Que peut-on dire aux juifs de France et aux Israéliens qui ont du mal à accepter l'accord ?

S. Veil : C'est surtout aux Israéliens, qui sont concernés, qu'il faut s'adresser parce que c'est eux qui prennent des risques, des risques considérables. Mais on a vu que beaucoup sont descendus dans la rue majoritairement pour dire qu'ils sont heureux. La jeunesse était menacée dans sa vie, dans un avenir mais aussi moralement, par le fait qu'ils étaient des occupants. Que les rescapés de l'Holocauste soient en situation d'être des occupants, ce n'était pas tolérable. Aujourd'hui ils se réjouissent.

J.-P. Elkabbach : Vous leur dites : "N'ayez pas peur !" ?

S. Veil : Je leur dis : "Il faut faire confiance dans l'avenir". Nous avons fait l'Europe avec les Allemands, avec ce geste de confiance. Il n'y a pas de possibilité de faire la paix si on ne négocie pas avec l'ennemi. Je comprends bien que pour les Israéliens, l'OLP, ce soit les terroristes, mais c'est comme ça. Il faut aujourd'hui faire confiance à ceux qui ont eu ce courage.

J.-P. Elkabbach : Combien de temps il vous a fallu pour parler avec un Allemand après votre détention dans les camps pendant la guerre ?

S. Veil : De temps en temps, on ne peut pas oublier complètement le passé... Mais c'est toujours vers l'avenir qu'il faut regarder. La place d'Israël et des Palestiniens, c'est au Moyen-Orient ensemble, et c'est de savoir coexister et construire quelque chose ensemble.