Interviews de Mme Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, à RTL le 11 octobre 1993 et à France-Inter et dans "Le Parisien" le 15, sur la semaine d'action de la CFDT pour l'emploi.

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Intervenant(s) : 

Circonstance : Semaine d'action de la CFDT du 11 au 15 octobre 1993

Média : RTL - France Inter - Le Parisien

Texte intégral

RTL : Lundi 11 octobre 1993

RTL : Vous faites bande à part ?

N. Notat : N'inversons pas l'ordre des choses. La CFDT est dans une semaine d'action qui a commencé hier soir matin. Nous avons décidé une semaine d'action du 11 au 15 octobre. Je suis ravie que le 12, FO ait choisi de rentrer dans cette action à partir de quelques endroits où la CFDT et FO avaient d'ores et déjà décidé de faire une action commune. C'est bien. La semaine se terminera par un point d'orgue vendredi au Champs de Mars. La première raison est qu'aujourd'hui les entreprises n'ont jamais obtenu tant d'allégements dans leurs charges sociales, fiscales, dans les aides de l'État. Nous n'avons aucune garantie que cela va favoriser l'emploi. Deuxième raison, le gouvernement fait confiance aux entreprises comme si cela allait se passer magiquement et que l'emploi allait être bénéficiaire. Nous disons non au gouvernement. Il faut exiger des vraies négociations pour l'emploi. C'est la raison pour laquelle nous avons voulu que cette semaine d'action soit la plus claire possible dans ses objectifs : l'emploi au centre, l'emploi car c'est le problème de notre société et souple dans ses modalités car partout où nos professions pouvaient agir en commun avec d'autres nous souhaitions que cela puisse être le cas.

RTL : Vous estimez qu'avec les objectifs de FO et de la CGT, vous n'avez pas réussi à trouver un commandement. 

N. Notat : Le paysage syndical français est divisé, non pas sur le diagnostic, mais sur les solutions qu'il faut apporter. Nous nous sommes attachés à ce que ce ne soit pas l'unité auberge à espagnole, en matière d'objectif. Dans certains endroits, ce n'est pas le cas. On progresse petits pas, avec FO, quelquefois même avec la CGT, mais c'est très exceptionnel.

RTL : Comment s'est passé votre petit déjeuner avec L. Viannet ?

R : Nous avons échangé ce que nous avons à nous dire c'est-à-dire encore beaucoup de désaccord sur la manière de concevoir l'action syndicale. Ce qui est nouveau c'est que nous nous le disons franchement, clairement. J'ai dit à la CGT que tant qu'elle ne met pas en pratique des évolutions qu'elle nous annonce depuis longtemps, un changement radical dans ses revendications, sa pratique, l'unité d'action serait encore un long chemin à parcourir.

RTL : Pensez-vous que les salariés comprendront cette attitude de refus d'unité d'action, alors qu'il y a un réveil d'un mécontentement ? 

N. Notat : Nous serons très attentifs justement à ce que va être cette semaine d'action. À la CFDT, nous sommes sûrs que vendredi sera assez réussi. Nous attendons environ 20 000 personnes au Champs de Mars.

RTL : Et demain ?

N. Notat : L'action sera lisible et visible à travers la grève dans les transports. C'est le plus facile. Nous n'avons pas privilégié les formes de grève. Nous avons choisi le rassemblement de nos professions vers les chambres patronales, car ce sont les patrons que nous voulons bousculer, le gouvernement, pour rattraper, il est encore temps, la réduction du temps de travail, je pense à cette expérimentation par la négociation de la semaine de quatre jours. Je rencontrerai le président du Sénat, demain matin, pour que ce débat rebondisse au Sénat.

RTL : Le gouvernement a l'air plutôt prêt ?

N. Notat : Oui. C'est bien de dire qu'il est prêt ce serait mieux si c'était inscrit dans la loi. Le 15 sera pour nous l'occasion de dire au gouvernement un pas de plus dans la réduction du temps de travail dans l'exigence de négocier, dans les contreparties à l'emploi, et au patronat s'il vous plaît Messieurs les responsables des entreprises, vous avez des responsabilités sur l'emploi il faut accepter de les regarder. Ce n'est pas toujours des causes extérieures à vous-même qui créent le chômage. Les actions que nous avons à mener, c'est aussi celles des entreprises et des professionnels. 

RTL : M. Blondel a déclaré arrêtons l'effritement de la société, il y en aura bientôt deux dans dix ans si cela continue.

N. Notat : Je signe des deux mains. J'aurais même tendance à dire que les deux sociétés sont déjà là.


France Inter : Vendredi 15 octobre 1993

J.-L. Hees : Vous faites syndicat à part. Qu'est-ce qui vous différencie à ce point de FO et de la CGT ?

N. Notat : Le 12 octobre, la spécificité, c'était une action dans les services publics qui avaient décidé, parce qu'ils avaient des problèmes spécifiques, de mener des actions de défense contre le statut aux Télécoms, des problèmes à Air France, etc. Une confédération, Force ouvrière, et c'est son droit, est venue plaquer sur cette réalité-là la volonté d'une journée de mobilisation interprofessionnelle. C'est un habillage. On sait que les services publics sont facilement et plus mobilisables. Puis, quand on présente l'arrêt de tous les trains et des usagers en colère sur les quais d'une gare, cela fait « flac » sur une mobilisation. Nous avons été le 12 dans des actions aux Télécoms, dans des actions à Air France. Nous n'avons pas de problème dans l'action que nous avons menée, nous, dans les secteurs publics où nous étions. Mais nous avions décidé depuis longtemps à la CFDT de ne pas réduire l'action syndicale, de ne pas réduire l'action pour l'emploi à des secteurs qui, certes, ont des problèmes mais qui ont quand même la sécurité de l'emploi.

J.-L. Hees : Mais est-ce qu'ils comprennent cela, les salariés ?

N. Notat : La première différence aujourd'hui, c'est que je viens de manifester, cela j'en suis sûre, à la tête de 10 000 personnes, essentiellement de la fédération de la métallurgie. 10 000 ! Nous n'avons pas appelé à la grève. La journée d'aujourd'hui et notre pari, c'était le réveil des militants et des salariés du privé. Parce que ce sont ceux-là dans le privé, dans les entreprises où l'on sait ce que cela veut dire que de licencier, que les plans sociaux à rebondissement, c'est là où les gens sont le plus sur la réserve, où on a peur du lendemain.

Et c'est là qu'il faut pourtant rappeler les chefs d'entreprise à l'ordre de leurs responsabilités pour l'emploi. Et voilà ce que nous voulons faire aujourd'hui. Nous voulons d'une part dire au gouvernement : la loi quinquennale fait fausse route. Ressaisissez-vous ! Il faut des vraies contreparties emploi, des vraies négociations dans les branches pour garantir que tout l'argent que vous avez amené aux entreprises soit au service de l'emploi. Et dire au patronat : nous voulons ouvrir des négociations pour l'emploi. Car enfin, le patronat n'a jamais tant exigé, il n'a jamais tant obtenu et il n'a jamais tant traîné les pieds pour ouvrir des négociations. C'est vraiment un comble avec la situation de dégradation de l'emploi et l'exclusion que nous connaissons en France.

J.-L. Hees : Est-ce que les syndicats évoluent aussi vite que la situation de l'emploi se dégrade ?

N. Notat : Si précisément aujourd'hui nous avons voulu donner ce point d'orgue à cette semaine sociale, c'est que nous pensons qu'il faut apporter à ce problème crucial de l'emploi et de l'exclusion sociale des solutions adaptées à 3,5 millions de chômeurs. On ne mène plus l'action syndicale avec 3,5 millions de chômeurs comme on la menait avec 500 000. Il faut des revendications qui aillent vraiment vers des politiques de l'emploi nouvelles, novatrices. Et pour nous, la réduction du temps de travail, l'insertion, la formation des jeunes dans les entreprises passent par ces solutions-là. Il faut peut-être cesser de faire des ponctions sur le pouvoir d'achat des gens pour apporter des réponses aux déficits des systèmes sociaux qui sont en déficit parce qu'il y a le chômage et peut-être plutôt demander un effort de solidarité des salariés eux-mêmes en direction du financement de l'emploi.

J.-L. Hees : Les salariés évoluent ? Ils sont prêts à gagner moins ?

N. Notat : Gagner moins, quelques expériences montrent qu'ils en sont capables quand ils sont sûrs que l'emploi qui devait partir reste. Mais je pense que ce n'est pas sûr qu'ils gagneraient moins. Car aujourd'hui, qu'est-ce qui menace le niveau de vie et la baisse du pouvoir d'achat ? C'est les ponctions de la CSG, c'est les ponctions sur l'assurance-chômage. Il faut augmenter toujours les cotisations. Et heureusement que l'on fait face à cette situation pour garantir notre protection sociale. En fait, le pouvoir d'achat des salariés, il est attaqué, et il sera de plus en plus attaqué si le chômage reste ce qu'il est. Et en redonnant plus de chance à l'emploi, en remettant plus de salariés dans l'activité économique, les cotisations qui sont obligées d'augmenter aujourd'hui sur le plan de la protection sociale pourraient peut-être utiliser justement au financement de cette activité et de ces emplois nouveaux.

B. Jeanperrin : Vous rêvez d'une grande manifestation, d'une grande mobilisation de chômeurs, est-ce à dire que, de manière générique, vous critiquez l'action des syndicats qui se tournent toujours en définitive vers ceux qui votent et qui apportent les cotisations, c'est- à-dire les salariés ?

N. Notat : Oui, mais je ne mets dedans. Tous les syndicats aujourd'hui, bien sûr, nous menons l'action à partir de nos implantations dans les entreprises. Aujourd'hui, le problème de fond des revendications que nous devons poser ne doit pas se limiter à ceux qui ont déjà un emploi. C'est la raison pour laquelle je proposerai cet après-midi à ce que partout la CFDT existe, et à ce que nous généralisions des expériences du type Renault, du type Bull qui ont, à partir d'un certain nombre de plans sociaux qui vont malheureusement exister encore quelque temps, faire des associations qui rassemblent tous les gens licenciés. D'abord, pour être sûr du suivi, que toutes les mesures qui sont dans le plan social sont effectivement mises en application et, chose très importante, pour garder le lien avec ces gens-là, car rien n'est pire que l'isolement quand on sort de l'entreprise et qu'on s'enfonce dans le chômage. Je crois que c'est un devoir du mouvement syndical que de se tourner, de créer des passerelles avec ces gens qui sont aujourd'hui confrontés à des situations très dégradées.

F. Barreyre : Si je vous ai bien compris, les patrons ne sont pas des philanthropes, ils n'ont jamais eu autant d'avantages et pourtant, vous ne pensez pas qu'ils vont permettre à des chômeurs de retrouver du travail. Comment faire pour les pousser ?

N. Notat : C'est pour cela que nous faisons une action comme nous en faisons une aujourd'hui. Il faut faire monter maintenant la pression au niveau des directions d'entreprises. J'espère qu'ils entendront les messages et que l'avertissement qui leur est donné là sera un déclic pour les amener à plus de responsabilités sociales sur l'emploi dans la manière dont ils gèrent leurs entreprises. C'est ça l'objectif de la journée et je dis aux patrons : cessez de croire, cessez de penser que la croissance, c'est la croissance providence pour l'emploi. Bien sûr qu'il faut plus de croissance, bien sûr qu'il faut baisser les taux d'intérêt, bien sûr qu'il faut conforter l'Europe pour qu'elle se défende mieux sur les marchés internationaux. Il faut réaliser tout cela mais nous aurons toujours un nombre inacceptable de chômeurs, une fois cela réalisé. Donc, il faut inventer et explorer des voies nouvelles, il faut investir sur l'emploi comme on a investi sur la formation à un moment donné. C'est un atout et ce sera un élément de cohésion sociale qui sera également favorable pour les entreprises et l'économie.

B. Jeanperrin : Vous savez très bien que ce n'est pas pour ça que ça bouge, vous savez très bien que le patronat français ne va pas très bien en ce moment, qu'il est même carrément en campagne électorale un an avant. Est-ce que vous en appelez à l'intervention d'E. Balladur pour à nouveau relancer une véritable politique de négociations interprofessionnelles sur le temps de travail ?

N. Notat : La manifestation d'aujourd'hui est là aussi pour dire à E. Balladur la loi telle qu'elle est aujourd'hui fait fausse route parce qu'elle laisse penser que les allégements de cotisations sociales, les exonérations de charges sociales dont ont profité les entreprises vont se transformer mécaniquement en emplois. C'est une erreur. Et le Premier ministre va vite s'apercevoir qu'il a injecté beaucoup d'argent et que l'emploi ne sera pas au rendez-vous. Donc c'est à lui de garantir que nous ayons des contreparties pour l'emploi. Il n'y a pas une solution miracle, mais par exemple, cette semaine de quatre jours qui est montée à toute vitesse, qu'on l'expérimente puisque le gouvernement considère que c'est peut-être une idée, mais qu'on expérimente aussi d'autres possibilités de réduction du temps de travail plus massives. Dans la loi, des contreparties pour l'emploi, et obligation de négocier dans les entreprises et les professions.

J.-L. Hees : Avez-vous une autocritique à faire à l'égard des syndicats, est-ce qu'ils ont bien compris ce qui se passait au fil des années ?

N. Notat : Les syndicats ont une responsabilité dans la manière de faire face au problème du chômage aujourd'hui. Ce ne sont plus les mêmes réalités que dans les années 70. Les changements d'organisation du travail, le travail a changé. Tout cela, ce sont des réalités, à la CFDT, que nous ne nions pas. Mais nous ne voulons pas nous laisser dominer par ces évolutions et que ce soit pour toujours plus d'exclusion. Donc, aujourd'hui, quand nous faisons venir nos militants de nos entreprises, c'est aussi pour, qu'à l'égard de leur chef d'entreprise, nous fassions un cran de plus dans notre propre action revendicative pour aller plus loin que les seules revendications des salariés dans l'entreprise.


Le Parisien : 15 octobre 1993

Le Parisien : Pourquoi la CFDT a-t-elle lancé sa jour née d'action le 15 octobre et pas le 12 octobre avec les deux autres confédérations ?

Nicole Notat : Il faut être clair. C'était une journée d'action dans les services publics, décidée depuis longtemps, souvent dans l'unité et c'est une bonne chose, pour des raisons particulières à ces entreprises. Air France contre les restructurations, France Télécom contre la privatisation... Ce n'est pas parce qu'une confédération a voulu prendre appui sur ces mobilisations légitimes que cela doit donner l'illusion d'un réveil social généralisé. 

Le Parisien : Espérez-vous mobiliser autant, voire plus, de monde que mardi ?

Nicole Notat : L'intérêt de cette journée, c'est que les gens qui seront la viennent essentielle ment du secteur privé, où il est difficile de mener une action collective aujourd'hui, car ils sont directement menacés par les licenciements. Et cette journée se terminera par un meeting au Champ-de-Mars, où nous espérons rassembler vingt mille personnes.

Le Parisien : Vous vous distinguez des autres syndicats. Cela veut-il dire qu'il y a, à la CFDT, une spécificité de l'action ou que vous n'avez pas d'objectifs communs ?

Nicole Notat : La donne est changée. On ne peut plus mener l'action syndicale comme dans les années soixante-dix quand il y avait cinq cent mille chômeurs. Bien sûr, il y a une véritable angoisse de l'avenir dans le secteur public, qu'il faut prendre en compte. D'ailleurs, à France Télécom, où la CFDT a été à l'initiative du mouvement, il y a eu 74 % de grévistes. Mais notre priorité c'est l'emploi pour tous.

Le Parisien : Ce n'est pas celle des autres syndicats ?

Nicole Notat : Le refus de cette spirale infernale du chômage traverse fort heureusement tout le mouvement syndical, mais il ne suffit pas d'en prendre conscience. Notre action consiste à proposer des solutions, véritablement adaptées à la situation. Il faut se donner les moyens d'augmenter le volume de l'emploi disponible. Bien sûr, il faut relancer la Croissance. Mais la croissance providence, c'est fini. Et c'est la montée du chômage qui menace le plus le niveau de la vie de tout le monde, parce qu'on est obligé d'augmenter la CSG, les cotisations sociales. Et puis, c'est un choix de société. Nous sommes preneurs de toutes les solutions permettant l'insertion sociale du plus grand nombre.

Le Parisien : Lors de la discussion à l'Assemblée de la loi quinquennale, le volet réduction du temps de travail a été bien timide.

Nicole Notat : C'est vrai, mais au moins ce n'est plus un tabou. Il faut multiplier les expériences et encourager les négociations dans les branches. 

Le Parisien : Pourquoi les entreprises négocieraient-elles ? Elles n'y sont pas obligées et le rapport de force est plutôt en leur faveur.

Nicole Notat : Elles n'ont jamais eu autant d'allégements, de baisses d'impôt, elles n'ont jamais autant exigé et jamais autant traîné les pieds. C'est comme si le gouvernement leur signait un contrat de confiance sans clause de garantie. Pour le moment, il n'y a qu'une invitation à négocier. Il faut que le Premier ministre se décide ou il va avoir d'affreuses surprises. L'emploi ne sera pas gagnant.

Le Parisien : La peur n'est-elle pas ce qui domine ?

Nicole Notat : Tout le monde a peur. Les projections macro-économiques ne sont pas là pour rassurer. Tout ça pèse sur le climat social. La responsabilité syndicale est de refuser la fatalité, d'inverser le cours des choses.

Le Parisien : Croyez-vous à la poudrière sociale ?

Nicole Notat : Jamais personne n'a prévu d'explosion sociale. Ce dont je rêve, c'est d'une grande manifestation de chômeurs dans les rues. La première des dignités c'est la capacité à s'exprimer, à exister. Or, les chômeurs sont isolés. Ce qui devrait être un réflexe pour les syndicats, dans les entreprises qui licencient, c'est de monter une association d'anciens, pour garder le lien et savoir ce qu'ils deviennent.

Le Parisien : Pourquoi les syndicats n'organisent-ils pas les chômeurs ?

Nicole Notat : L'action collective est encore plus difficile pour les gens qui perdent leur bien à l'entreprise. Ce n'est pas une raison pour ne pas s'intéresser à eux. Et pour un tel objectif les questions de boutique sont secondaires.