Interview de M. Michel Rocard, premier secrétaire du PS, dans "Jeune Afrique" du 28 octobre 1993, sur l'accord Israël-OLP et la question palestinienne, la politique arabe de la France, la situation en Algérie.

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Média : Jeune Afrique

Texte intégral

Jeune Afrique : Vous connaissez Yasser Arafat…

Michel Rocard : Nous nous sommes vus une douzaine de fois. La première fois en 1972 au Liban. Il y avait, entre autres, Nayef Hawatmeh et Farouk Kaddoumi. J'avais l'impression qu'il était sous contrôle politique. Il ne m'adressait pas une phrase sans vérifier dans les regards de ses amis leur assentiment. Il parlait beaucoup, mais il était clair qu'il recherchait une issue politique au conflit. Israël ne voulait rien entendre. « La parole était donc aux militaires », disait Arafat. Mais je sentais bien qu'il avait autre chose en tête. Au fil des années, je l'ai découvert plus libre. Et c'est tout de même lui qui est à l'origine du plan de Fès (septembre 1982), la première esquisse, sous les auspices du roi du Maroc, d'une reconnaissance d'Israël par le monde arabe.

À coup sûr, le président de l'OLP a l'intelligence stratégique et tactique. Il a aussi du courage, pour faire ce qu'il fait. N'oublions pas tous ceux, de Sadate à Sartaoui, qui ont été assassinés…

Jeune Afrique : On dit qu'en situation de faiblesse, il joue son va-tout.

Michel Rocard : Je ne crois pas, car pour convaincre le Fatah et l'OLP de le suivre, il faut être fort. Si faiblesse il y a, c'est visiblement, depuis l'origine, la faiblesse arabe et palestinienne au regard de la puissance militaire d'Israël. À ceux qui s'interrogent sur la sincérité d'Arafat, je rappelle que la nation juive elle-même ne s'est pas faite sans douleur. Je me souviens de l'indignation suscitée par l'assassinat en 1948 du comte Bernadotte par l'Irgoun où s'activait un certain Itzhak Shamir.

Jeune Afrique : Arafat a besoin de convaincre les siens. Il existe une démocratie palestinienne. Ce qui est rare dans un mouvement de libération.

Michel Rocard : Le fonctionnement des différentes instances de l'OLP (Conseil national, comité exécutif, etc.) l'atteste. Et c'est à l'honneur des Palestiniens en général et d'Arafat en particulier, surtout quand on sait à quels voisins ils ont affaire dans le monde arabe. Je me suis laissé dire que Boumedienne avait lancé un jour à Arafat : « Écoute, mon vieux, vous ne gagnerez jamais si vous ne mettez pas de l'ordre chez vous. » Et de citer l'exemple du FLN, qui, pendant la guerre d'Algérie, avait imposé son commandement du combat, puis son pilotage des négociations. « Nous sommes différents », avait répondu Arafat.

Jeune Afrique : On vous choquerait en disant qu'une réunion de l'OLP ressemble parfois à celles du Parti socialiste ?

Michel Rocard : C'est l'OLP qui le serait ! En ce sens que les tendances en son sein sont plus authentiques, moins artificielles que les courants du PS. On ne sait pas assez que l'origine de ceux-ci est statutaire. Nos règles internes font que l'organisation normale de l'expression des idées doit prendre une telle forme. Nous essayons d'ailleurs de les modifier.

Jeune Afrique : Mesure-t-on assez en Israël qu'Arafat avait quelque mérite à ne pas écouter le fameux conseil de Houari Boumedienne – au demeurant authentique : il l'avait aussi donné à Abou Jihad et à Abou Iyad ?

Michel Rocard : Il est très important, en tout cas, que les Israéliens le sachent pour mieux comprendre les réalités du combat palestinien. On ne peut aborder la question du terrorisme avec un esprit simpliste. Il existe des situations historiques où le recours à cette forme de violence apparaît comme la seule manière de modifier un rapport de forces. Le peuple juif l'a fait sur le territoire même de la Palestine. Comme le peuple français sous l'occupation allemande. Nos « terroristes » d'alors sont reconnus aujourd'hui comme des héros.

Jeune Afrique : Ne pensez-vous pas que l'unification brutale à laquelle a procédé le FLN pendant la guerre a laissé des traces dans l'Algérie d'aujourd'hui ?

Michel Rocard : Elle explique, en tout cas, que l'Algérie ait fait ses premiers pas sous la férule d'un parti unique. Mais rien n'imposait qu'elle y reste aussi longtemps ! Regardez les immenses progrès de la démocratie en Afrique. Le monolithisme n'est pas fatalité. Et que les Palestiniens n'y succombent pas est un gage pour l'avenir.

Jeune Afrique : Dans le monde arabe, on considère qu'en France les socialistes sont proches d'Israël, et la droite des Arabes.

Michel Rocard : C'est plus compliqué. Il existe dans une partie de la droite, et plus nettement que chez nous, un pro-arabisme systématique et naïf. À l'inverse, le Parti travailliste en Israël, membre de l'Internationale socialiste, est un parti frère. Mais c'est grâce à notre travail en particulier que l'OLP a été invitée comme observateur au congrès de l'Internationale.

Jeune Afrique : Les socialistes souffrent de l'héritage de la SFIO.

Michel Rocard : La compromission de la SFIO dans la guerre d'Algérie et dans l'affaire de Suez était, en réalité, une faute énorme. Toute la France ne s'est pas encore remise de cette folie. Le Parti socialiste est né à Épinay sur le rejet de ce passé. Non seulement François Mitterrand, mais tout le congrès, a eu dès le début sur le Moyen-Orient une position sensiblement plus équilibrée, en défendant les droits nationaux des Palestiniens. Grâce notamment à Issam Sartaoui, nous avons inlassablement fait pression sur nos amis israéliens, en leur disant : vous n'y couperez pas, il vous faudra parler, négocier avec l'OLP.

Nombre parmi nous, c'est vrai, ont des proximités avec Israël. Mon cas est sans doute l'un des plus étranges : j'ai été élevé dans une famille qui ignorait le racisme et dont les grands amis étaient juifs. À l'École normale supérieure, mon père appartenait à la même promotion que le mathématicien André Weil, dont la sœur n'est autre que Simone Weil, la philosophe. Elle me promenait en landau au Jardin du Luxembourg, m'avait appris à lire. C'est vous dire si la judaïté nous était proche. Pour ces raisons parmi d'autres, mon père est entré dans la Résistance dès octobre 1940. Et ma mère a pris des risques réels en fréquentant ostensiblement ses amies juives, avant qu'elles ne soient déportées.

Jeune Afrique : Peut-on dater votre sensibilisation à la question palestinienne ?

Michel Rocard : Je me souviens d'une conversation avec un ami du PSU. « Israël, disait-il, c'est notre Espagne. » La défense de l'État juif était ainsi l'un de nos engagements d'honneur. Je me vois lui répondre : « Attention, il y a un autre peuple martyrisé et sans identité dans l'affaire du Proche-Orient. » Nous avions conscience que ce qui était arrivé au peuple juif était infligé à un autre peuple. Sans connaître vraiment les Palestiniens, nous sommes parvenus, rationnellement, à une position équilibrée sur le conflit israélo-arabe. Ce qui m'a valu d'être ostracisé par tous mes amis juifs. Une photo avec Yasser Arafat dans Le Journal du dimanche, nous donnant l'accolade – nous nous saluons toujours ainsi –, a beaucoup choqué certains. J'ai mis dix ans à m'en remettre.

Et pourtant, Shimon Pérès, Micha Harish, l'ancien secrétaire général du Parti travailliste, et Israël Gat, chef du département international, sont mes amis depuis vingt ans.

Jeune Afrique : Ce capital de sympathies précieuses n'a pas empêché que la France ne pèse guère sur l'évolution du conflit.

Michel Rocard : Ce n'est pas nécessairement une mauvaise chose ! La négociation a abouti quand les principaux protagonistes se sont enfin retrouvés face à face sans tiers. J'ai toujours pensé et dit que l'influence trop forte de puissances extérieures à la région, États-Unis et Union soviétique, avait plutôt perverti les données. Des enjeux pétroliers ou géostratégiques compliquaient la solution des deux problèmes essentiels : celui de l'identité nationale du peuple palestinien et celui de la sécurité d'Israël.

Les Américains ont joué un rôle à la fois protocolaire et essentiel pour provoquer l'ouverture de la conférence de Madrid. Il n'empêche : les négociations ont abouti dès l'instant que les négociateurs ont échappé à toute présence extérieure. Pour en arriver là, il fallait pendant de longues années créer entre les adversaires un début de confiance et susciter des liens personnels. Ce travail a commencé avec Bruno Kreisky, a continué avec Willy Brandt et François Mitterrand. N'oubliez pas le fantastique discours du président français à la Knesset en mars 1982, et l'accueil du chef de l'OLP à Paris en mai 1989.

Si la France n'avait pas contribué à sauver Arafat à Beyrouth, le processus de paix n'aurait sans doute pas été engagé. Il convient de mentionner également mon ami Ingvar Carlsson, Premier ministre de Suède (de 1986 à 1991), qui multiplia les rencontres, avec l'aide des jeunesses socialistes, entre les Palestiniens et les leaders de la communauté juive américaine. Carlsson passe le témoin au Premier ministre de Norvège, Mme Gro Harlem Brundtland, qui, discrètement, mène un travail presque sans exemple dans la diplomatie mondiale. Bref, grâce à l'Europe des sociaux-démocrates, Israéliens et Palestiniens ont appris à se connaître et ont pu se reconnaître.

Jeune Afrique : Étiez-vous personnellement informé des négociations d'Oslo ?

Michel Rocard : Ibrahim Souss, un homme tout à fait averti, mais qui ne savait pas tout, m'avait dit que les choses avançaient. Puis, en août, j'étais en Israël, où j'ai naturellement déjeuné avec Shimon Pérès et Micha Harish. Shimon m'a dit : « Plus d'échappatoire désormais, un premier pari sur Gaza et Jéricho est possible. »

Jeune Afrique : C'était avant le 20 août ?

Michel Rocard : Oui. Shimon sait que je suis une tombe. J'ai eu à m'imposer, au moment où je me suis occupé de la Nouvelle-Calédonie, une semaine de secret absolu. Techniquement, une négociation ne peut aboutir que si les bénéfices apparaissent en même temps que les concessions.

Jeune Afrique : C'est Shimon Pérès qui a entraîné Itzhak Rabin ?

Michel Rocard : Sans l'accord entre les deux, rien n'aurait été fait. Ils sont dissemblables, mais les hommes qui ont de l'envergure savent en général faire l'Histoire plutôt que de régler leurs comptes. Ils se rencontrent tous les jours. Micha Harish m'a dit sa stupéfaction de les voir travailler ensemble.

Jeune Afrique : C'est plutôt rare, quand il s'agit de personnalités aussi contrastées.

Michel Rocard : Pas tellement : j'ai été trois ans Premier ministre de François Mitterrand et nous avons fait du bon travail pour la France !

Michel Rocard : On parle de nuisance syrienne.

Michel Rocard : La Syrie défend ses impératifs géopolitiques : elle entend avant tout récupérer son Golan. On ne la voit pas se battre pour un État palestinien distinct de la Jordanie. En outre, pour le meilleur et pour le pire, et longtemps pour le pire, elle cherche à sauvegarder ses intérêts au Liban. Tout le problème est que les deux négociations, avec Damas et avec l'OLP, ne puissent pas être parallèles, n'aient pas les mêmes enjeux, et par conséquent le même calendrier.

Jeune Afrique : Assad se sent floué et a les moyens de contrecarrer les négociations avec l'OLP.

Michel Rocard : La Syrie n'a pas intérêt à saboter l'accord israélo-palestinien. Car on reviendrait alors à une situation de guerre, laquelle implique des phases froides et des phases chaudes. Que je sache, Tsahal reste une armée vigoureuse.

Jeune Afrique : Que pensez-vous de l'attitude de Bill Clinton dans cette affaire ?

Michel Rocard : Son absence, je vous l'ai déjà dit, est une bonne chose. C'est l'honneur d'une grande nation d'avoir l'humilité de servir d'ouvreur de porte et ne pas prétendre en plus à piloter la négociation.

Jeune Afrique : Ce n'est pas par vertu que les États-Unis – ou la France – sont absents, mais par défaillance !

Michel Rocard : Je vous trouve bien cruel. Pour moi, il y a un succès des deux diplomaties, palestinienne et israélienne, voilà tout.

Jeune Afrique : Comment jugez-vous rétrospectivement la politique arabe de la France ?

Michel Rocard : Je regrette que la vision qu'une certaine France a du monde arabe ait été un peu trop géostratégique et pas assez attentive aux exigences de la démocratie et du développement. Nous aurions dû distinguer plus tôt, parmi les États arabes, ceux qui sont dictatoriaux et extrémistes, et ceux qui cherchent à se donner des institutions démocratiques. Au Liban, nous aurions dû privilégier les aspects développement économique, humanitaire, etc.

En 1982 (j'étais ministre du Plan), j'ai été reçu par le président Amine Gemayel. « Je ne comprends pas l'attitude de la France, me dit-il. Elle nous reproche de nous adresser aux Américains pour reconstruire notre armée. Mais nous sommes obligés de le faire leur matériel est plus performant, et nous avons besoin de leur garantie stratégique. La France, elle, pourrait nous aider à reconstruire nos hôpitaux, nos écoles, nos égouts… » À l'époque, les restrictions budgétaires ne nous permettaient guère de faire face aux besoins du Liban.

Jeune Afrique : Que pensez-vous de la situation en Algérie ?

Michel Rocard : L'Algérie, pour moi, est un pays frère. J'y ai vécu en 1958-1959, j'y ai risqué ma carrière pour avoir fait un rapport au délégué général du gouvernement sur les camps de regroupement. À cause d'une fuite dans la presse, ma révocation a été envisagée. Depuis, je suis retourné en Algérie douze ou quinze fois. Dans les périodes difficiles du PSU, le FLN était un parti frère. Aujourd'hui, l'Algérie va très mal. Un désastre provoqué par un cumul d'erreurs. Au commencement était le système de parti unique. Le peuple algérien a conquis son indépendance militairement. On ne conduit pas une guerre, fût-elle d'indépendance, sans unité – bien que l'OLP offre un contre-exemple. Ce qui n'arrange rien, c'est qu'après l'indépendance, on a maintenu le parti unique, avec un contrôle rigoureux sur la liberté d'expression. Première faute.

Deuxième faute : le choix de l'industrie lourde et de l'industrialisation à outrance. Je me souviens d'avoir dit dans son bureau au président Boumedienne : « Je ne comprends pas que vous mettiez l'accent sur une industrie que vous n'avez pas encore, en négligeant l'agriculture. » Il s'était récrié en m'invitant à visiter les fermes d'État.

En fait, celles-ci avaient asphyxié la capacité de produire en l'administrant et fait disparaître le savoir paysan. L'industrialisation a mangé beaucoup d'argent, mais comme le contexte culturel, le marché, les petites entreprises de sous-traitance n'y étaient pas, le placage d'industrie lourde n'a nullement apporté le développement. Parallèlement, le monde agricole était laissé en déshérence, alors qu'il avait besoin de grandir, d'avoir des institutions capitalistiques de crédit agricole et des industries agro-alimentaires de transformation. L'aigreur sociale aidant, le pouvoir a perdu sa légitimité. Du coup, il s'est appuyé de plus en plus sur la police politique. On connaît la suite : explosion en octobre 1988, montée de l'intégrisme, guerre civile larvée. Maintenant, c'est atroce : les extrémistes musulmans tuent les intellectuels, les journalistes, les écrivains, parce qu'ils sont porteurs d'une culture mixte.

Jeune Afrique : Vous êtes sûr que ces assassinats sont toujours le fait des islamistes ?

Michel Rocard : Il y a sans doute des coups tordus. Ce qui est sûr, c'est que l'Algérie est dans une situation de désordre profond.

Jeune Afrique : Fallait-il arrêter le processus électoral après la victoire du FIS en décembre 1990 ?

Michel Rocard : Je pense que c'est seulement par la pratique progressive de la démocratie que l'on se débarrasse des excès de son absence et de ses débuts. Il se peut que l'interruption du processus électoral apparaisse comme une catastrophe. Il faut néanmoins rappeler que la république algérienne était sérieusement menacée d'une victoire absolue du FIS, qui n'avait donné aucune espèce de garantie sur le respect des droits de l'homme et du pluralisme culturel. On peut comprendre donc que tous les Algériens aspirant à un État laïc, inquiets pour leur pays, leur avenir et leur sécurité physique, aient considéré l'interruption du scrutin comme un moindre mal. De quel droit, moi, citoyen français, vivant dans un pays démocratique, sans aucune menace sur ma vie, leur donnerais-je des leçons ?

Jeune Afrique : Approuvez-vous l'engagement de la France au côté du gouvernement en place ? Ne pourrait-elle pas adopter une position plus neutre afin d'aider les Algériens à se réconcilier entre eux ?

Michel Rocard : Indépendamment du jugement sur la faute ou, au contraire, l'utilité d'interrompre le processus démocratique, il faut prendre la situation comme elle est. Il est clair aujourd'hui que personne n'a intérêt à une victoire du FIS. La France peut donc le dire, surtout si, en le disant, elle aide un pouvoir algérien républicain et laïc.

Jeune Afrique : L'armée est-elle capable d'écraser les islamistes ? Ne sera-t-elle pas obligée de rechercher un compromis avec eux ?

Michel Rocard : Je n'en sais rien, et je ne me risquerai pas au ridicule d'un pronostic. J'espère que l'Algérie, chère à mon cœur, pourra s'en sortir.

Jeune Afrique : Dans une interview au Figaro publiée en juillet, vous avez montré une compréhension inattendue à l'égard du Maroc.

Michel Rocard : C'est le roi du Maroc qui semblait, après les élections de juin, s'accommoder de façon inattendue de la démocratie ! La dernière fois que je me suis rendu au Maroc, c'était pour assister à la cérémonie du quarantième jour après la disparition d'Abderrahim Bouabid. Sur dix orateurs, nous n'étions trois à nous exprimer en français. La salle m'a longuement ovationné. C'est dire que beaucoup d'amis arabes connaissent mon combat.

Pour revenir aux élections dans ce pays, j'espère que le léger décollage de la démocratie durera. Le roi, dont nul ne conteste l'intelligence politique, tient compte de la pression internationale. Il sait aussi qu'à travers la liberté d'expression, la représentation parlementaire et la participation aux décisions, on obtient une décompression des tensions sociales. Le regard qu'on porte sur les pays du Maghreb a changé depuis les années soixante-dix. Hier, l'espérance était du côté de l'Algérie, laïque et républicaine, qui cherchait à se développer et avait l'avenir devant elle. Aujourd'hui, le Maroc regagne en dignité et en crédit. Il n'y a presque plus de prisonniers politiques et l'on assiste incontestablement à une meilleure liberté d'expression.

Jeune Afrique : En matière de démocratisation, l'Algérie et le Maroc présentaient deux expériences sensiblement différentes. Et l'évolution la plus prometteuse n'a pas eu lieu là où on l'attendait à Paris.

Michel Rocard : C'est vrai, la gauche française n'a pas perçu en leur temps les évolutions au Maghreb. Pas seulement à cause de la guerre d'Algérie, mais du processus lui-même. Quand un pouvoir dictatorial laisse place à la démocratie, cela peut aller très vite. On l'a vu au Mali où un général, après une révolte populaire, a organisé des élections démocratiques, puis son propre retrait. En Algérie, le pouvoir central n'a rien fait de tel. Au Maroc, on a une situation intermédiaire la monarchie n'a pas mis la démocratie en place d'entrée de jeu, mais s'oriente vers elle pas à pas.

Jeune Afrique : Ne croyez-vous pas que le Maroc, étant une monarchie, suscite au sein de la gauche française une allergie spontanée et définitive ?

Michel Rocard : Non : l'admirable Norvège est une monarchie et toute la France a vibré d'émotion quand le roi Baudoin de Belgique est mort. Les réserves à l'égard du Maroc avaient d'autres causes que vous connaissez bien : caractère absolu du pouvoir, brutalité policière, utilisation des deniers publics, etc.

Jeune Afrique : Vous arrive-t-il d'aller en vacances au Maroc ?

Michel Rocard : Plus que vous ne croyez. Le Maroc est même le premier pays d'Afrique où j'ai mis les pieds, en 1949 ou 1950, comme chef d'un camp de boy-scouts. Trois semaines sous la tente près d'Ifrane. Ensuite, des randonnées jusqu'à Marrakech. Je pourrais être aussi intarissable qu'un Michel Jobert sur les beautés du royaume. C'était sous le Protectorat, et ceux qui avaient organisé notre camp nous fournissaient notre alimentation. Il n'était pas question de frayer avec les troupes du mouvement scout marocain qui campaient à proximité. Du coup, nous avons décidé de partager notre repas…

Jeune Afrique : Quels sont vos rapports avec la Tunisie ?

Michel Rocard : Ils ne datent pas d'aujourd'hui. L'une de mes premières activités en tant que secrétaire national des étudiants socialistes, en 1953, était d'organiser un séminaire sur le Maghreb. C'était dans un château près de Rambouillet et nous étions une cinquantaine. Bourguiba, assigné à résidence, avait envoyé des hommes de talent, dont Mohamed Masmoudi. Pour le Maroc, il y avait entre autres Abderrahim Bouabid et Si Bekkaï, qui sera le premier président du Conseil après l'indépendance. Autre anecdote tunisienne : au congrès des étudiants socialistes, celui de 1954 à Lyon, nous accueillons des délégations étrangères. Le Tunisien se fait remarquer par un discours d'une grande tenue. À tous égards, il avait parlé beaucoup mieux que la plupart d'entre nous. Son nom ? Hamed Karoui, l'actuel Premier ministre.

Jeune Afrique : Kadhafi ?

Michel Rocard : Je ne l'ai jamais rencontré. Je n'ai été en Libye qu'une fois, en 1971, mais lui n'y était pas. À l'époque, on se demandait au PSU si ce jeune colonel, après quelques frasques, n'allait pas s'atteler à la modernisation de son pays. J'avais donc accepté de participer à un séminaire à Tripoli. Je me souviens d'une séance mémorable : une chaleur à crever, 350 personnes dans une pièce sans ventilation, on parlait depuis cinq heures. La télévision filmait. Dans mon intervention, j'évoque le droit d'Israël à l'existence et à la sécurité. « Pendant deux mille ans, les juifs ont été plus mal traités en Occident qu'en terre d'Islam. Aujourd'hui, juifs et Arabes doivent vivre ensemble. On ne comprendrait pas que vous ne soyez pas encore plus généreux que dans le passé. » Sans doute avais-je été le seul Occidental à tenir en ces lieux de tels propos. Lesquels, évidemment, n'ont pas été diffusés. Je n'avais point de raisons de retourner en Libye.