Texte intégral
Dominique de Montvallon : Dans ce drame de l'ex-Yougoslavie, il y a les paroles et puis il y a les actes ; on vient d'entendre Alain Juppé et Laurent Fabius tenir des propos presque identiques en disant « ce drame sera la tâche qui pèsera sur notre génération » ; mais en ce qui concerne les actes, on se pose des questions : il est question maintenant de possibles bombardements mais la décision n'est pas encore prise. Si ces bombardements devaient avoir lieu, est-ce que vous diriez que c'est trop, que c'est trop tard, ou que ce n'est pas du tout ce qu'il faut faire ?
Jean-Pierre Chevènement : Bien entendu, au point où les choses en sont arrivées, et comme il n'y a plus de bonne solution, la communauté internationale ne peut pas ne pas agiter la menace. Mais il ne faut pas se faire d'illusion sur l'efficacité des frappes aériennes. Si il y a une tâche sur notre génération ou plus exactement, évitons les grands mots, si il y a une tâche sur les responsables politiques européens, je pense qu'il faut indiquer une date : c'est en 1991 que l'Europe pouvait fixer les règles du jeu, et c'est en 1991 que l'Europe a démissionné de ses responsabilités politiques en reconnaissant à la va-vite, à la sauvette, les frontières intérieures de la Yougoslavie, sans avoir pris le soin au préalable de fixer un code de bonne conduite, de maintenir un espace yougoslave, une confédération, quelque chose qui aurait permis à tous ces peuples imbriqués par l'histoire et meurtris par l'histoire, de vivre ensemble. Je crois qu'à partir de ce moment-là, on a ouvert la boite de Pandore, et naturellement, la responsabilité est particulière en ce qui concerne la Bosnie-Herzégovine, qui est composée comme chacun le sait de trois nationalités. Aujourd'hui naturellement, il y a une mauvaise solution, mais je n'en vois pas de meilleure, c'est le plan Vance-Owen, il faut autant que possible faire respecter ce plan, même rectifié…
Christine Fauvet-Mycia : Certains ont dit que ça ne faisait jamais qu'entériner l'inacceptable…
Jean-Pierre Chevènement : Mais qu'est-ce que c'est que l'inacceptable dans votre bouche ou dans la bouche de ceux que vous citez ?
Christine Fauvet-Mycia : C'est ce que depuis le départ, les européens ont dit qu'ils refuseraient, c'est-à-dire cette épuration ethnique, ce partage à la mesure de l'ambition des Serbes…
Jean-Pierre Chevènement : Écoutez, comme d'habitude, il y a une formidable hypocrisie dans la bouche de ceux que vous citez. Car s'ils avaient tenu effectivement au principe de la coexistence de plusieurs ethnies, ils auraient fait ce que je viens d'indiquer, c'est-à-dire qu'ils auraient posé comme condition, avant la reconnaissance des républiques, ils auraient posé comme condition le maintien d'un cadre confédéral, ils auraient indiqué que naturellement la Yougoslavie pouvait être aidée par l'Europe, associée à l'Europe, mais sous certaines conditions. Ils n'auraient pas laissé filer les choses comme ils l'ont fait de manière totalement irresponsable. On a donné 10 ans aux Canaques et aux Caldoches pour s'entendre. Il y a 25 millions de Yougoslaves, on sait que toute leur histoire est faite de drames, d'affrontements sanglants, il y a eu des centaines de milliers de morts au cours de la deuxième guerre mondiale, des plaies qui ne se sont pas fermées. Alors, on entre comme cela dans la voie de la reconnaissance de frontières administratives, en contravention même avec le traité de la CCE, qui avait été signé, autant que je me souvienne, en novembre 1990, j'y étais, c'est vraiment une démission de la politique. Alors aujourd'hui, on se réfugie dans l'humanitaire et dans le militaire, il faut que la communauté européenne, plus exactement la France et l'Allemagne, définissent un cadre politique pour la recréation peut-être d'une fédération balkanique. On voit bien que tous ces micro-états ne sont pas viable, et que si nous ne sommes pas capables de reconstituer des entités politiques assez vastes, multinationales, dans les Balkans ou dans l'Europe danubienne, on va retrouver la situation qui était celle de l'Europe après les traités de 1919, c'est-à-dire une situation extrêmement instable, qui a débouché sur la deuxième guerre mondiale. Alors il est temps que nos hommes d'état, nos responsables politiques, au lieu de courir les cocktails, travaillent les dossiers et fassent des propositions sensées, des propositions ambitieuses, qui tiennent compte de l'histoire et de la complexité des dossiers.
Dominique de Montvallon : L'amiral Lanxade que vous connaissez bien, vient d'inciter l'ensemble des responsables politiques et diplomatiques à la plus grande prudence militaire dans l'ex-Yougoslavie. Est-ce qu'on ne peut pas faire de ce propos de bon sens un traduction lapidaire, les européens sont-ils condamnés à l'impuissance ?
Jean-Pierre Chevènement : Je pense qu'on ne peut pas annoncer cela comme ça. Je l'ai dit tout à l'heure, l'efficacité d'une frappe aérienne ne sera pas énorme, ne serait-ce que parce que les Serbes sur le terrain sont maîtres de l'escalade. Donc s'il doit y avoir des frappes aériennes, puisque M. JUPPE en a évoqué la possibilité, je crois qu'il est de bon sens de dire que nos forces humanitaires, je parle des forces françaises et de forces de l'ONU, doivent être au préalable regroupées et peut-être même retirées. Car les Serbes sont maîtres de l'escalade, on sait qu'en face il n'y aurait pas de moyens conventionnels suffisants, et plutôt que de redoubler la guerre, je suis partisan sans pour autant abandonner tous les moyens de pression quels qu'ils soient, de poursuivre dans la voie de la diplomatie. On sait que M. Milosevic fait pression, du moins c'est ce qui apparaît, sur les Serbes de Bosnie pour qu'ils acceptent les termes du plan Vance-Owen. Si M. Eltsine gagne son référendum, je pense que ça contribuera aussi à faciliter la voie d'un règlement qui, de toute façon, sera limité et provisoire. Je pense qu'il n'y a pas de solution durable en dehors de cette confédération Balkanique que j'évoquais tout à l'heure.
Dominique de Montvallon : Le général Morillon, pour vous c'est un alibi, c'est un révélateur ou bien c'est un héros ?
Jean-Pierre Chevènement : C'est un homme courageux, c'est un homme intelligent, qui dans une situation infiniment complexe qu'il n'a pas inventée mais au milieu de laquelle il se trouve, se comporte avec un courage qui fait honneur à la réputation du nom français.
Christine Fauvet-Mycia : Boris Eltsine répète que s'il perdait son référendum le monde tremblerait, vous, vous avez souvent reproché aux occidentaux leur manque d'imagination et de générosité dans leur aide à la Russie ; de votre point de vue que faut-il faire et jusqu'où faut-il aller et avec quels moyens ?
Jean-Pierre Chevènement : L'Europe toute entière a intérêt à la stabilisation de la Russie. C'est un grand pays, c'est un grand peuple européen d'un niveau intellectuel remarquable, même s'il connaît une crise économique et un marasme sans précédent sur le plan économique. C'est un grand peuple qu'il faut aider. Et naturellement, cela veut dire priorité à la politique. On ne peut pas se contenter de promettre, c'est d'ailleurs absurde, une grande zone de libre-échange étendue à la Russie, compte tenu de ce que sont les différences de salaire. C'est absurde, c'est une manière totalement idéologique de prendre le problème. Je crois que nous ferions mieux d'ouvrir des lignes de crédit, de garantir des investissements, ça peut être très intéressant, d'aider l'ancienne Union Soviétique à maintenir une unité monétaire, une unité économique. Nous pourrions aider à la création de systèmes de compensation, sur le modèle de l'ancienne union européenne des paiements, et puis nous pourrions surtout encourager les échanges humains, les stages, la formation, bref donner aux Russes le sentiment que l'Europe est vraiment leur avenir. Je crois que la responsabilité de l'Europe c'est d'aider à l'occidentalisation et à la modernisation de la Russie, nous avons besoin d'elle.
Dominique de Montvallon : Au moment de la campagne de Maastricht, vous étiez de ceux qui reprochaient aux européens leur repli sur soi, la petite Europe, disiez-vous. Pensez-vous qu'il serait opportun aujourd'hui de ressusciter ou d'inventer le concept de grande fédération européenne qui pourrait sous certaines conditions inclure la Russie ?
Jean-Pierre Chevènement : C'était une bonne idée, je pense qu'il faudra reprendre cette idée, peut-être avec un autre mot. L'idée est assez simple : elle consiste à dire politique d'abord, c'est-à-dire, réunissons les responsables de tous ces états, créons des organismes qui permettent d'élaborer des politiques communes en matière industrielle, en matière d'infrastructures, je pense par exemple aux lignes de chemin de fer, je pense à la réhabilitation des centrales nucléaires. Faisons en sorte qu'il y ait toute une série d'accords qui permettent une Europe organisée. Ne réfléchissons pas trop vite en termes de marchés, encore qu'il soit intéressant 'offrir des débouchés à ces pays chez nous, mais naturellement, ça passera plutôt par des accords commerciaux que par une libéralisation des échanges, car les niveaux de développement sont trop différents. Ce qui est important c'est d'affirmer le primât du politique et, par exemple, de dire que les frontières, conformément au traite de la CSCE, on n'y touche pas, sauf accord mutuel et sauf constitution d'entités politiques assez larges. Voyez-vous, ce qui s'est passé en Europe en 1989, ouvre la voie à des déséquilibres majeurs. L'Allemagne, avec ses 80 millions d'habitants, est une puissance forcément dominante, même si elle ne le veut pas car ne lui faisons pas de procès d'intention, il n'y a pas de volonté expansionniste en Allemagne. De l'autre côté, il y a un univers fragmenté comme jamais depuis peut-être le 15ème siècle. La loi de développement du capitalisme fait que naturellement l'industrie et la banque allemandes sont et seront toujours plus en situation prépondérante. C'est l'intérêt de l'Allemagne comme de l'Europe toute entière, qu'à l'Est on organise des entités plus vastes, par exemple une fédération Danubienne, une fédération Balkanique, une fédération des pays Baltes. C'est cela qui serait aujourd'hui intelligent, mais ça demande une conception diplomatique de ce que peut être l'équilibre européen futur.
Dominique de Montvallon : Est-ce que votre analyse vous conduirait presque à reprocher à Édouard Balladur d'avoir consacré son premier voyage hors des frontières à Bonn, aux allemands ; à la limite, est-ce qu'il ne faudrait pas qu'il aille aussi à Moscou, ou ne pas se contenter de ce tête à tête ?
Jean-Pierre Chevènement : Non, je ne reproche pas du tout à Édouard Balladur de s'être rendu à Bonn, il a bien fait. Je pense que l'amitié franco-allemande est une chose très importante. Simplement dans mon esprit, ça ne se réduit pas du tout à la parité Franc-Mark. Donc je considère qu'elle est un élément tout à fait secondaire. Le fond de notre politique étrangère doit être dans une bonne entente avec l'Allemagne pour aider l'Europe à s'organiser de manière indépendante. C'est difficile, ça ne passe pas par un taux de change, ça passe par un débat politique. Et ensuite, naturellement, Édouard Balladur, il peut aller à Moscou effectivement, ce serait une assez bonne idée, ce serait un signe. Enfin, on peut attendre de voir si M. Eltsine gagne son référendum.
Christine Fauvet-Mycia : Est-ce que vous attendez beaucoup de changements dans la méthode de ce gouvernement, pour ce qui concerne les négociations sur la PAC et le GATT. Est-ce que vous pensez que l'audace qu'ils réclamaient au précédent gouvernement, vous la sentez poindre dans ce nouveau gouvernement ?
Jean-Pierre Chevènement : Vous avez peut-être remarqué que lors de la dernière assemblée de la FNSEA, le mot « veto » n'a pas été prononcé. Et en même temps, cette assemblée aura été très calme. Tout ceci devrait inciter les français à la réflexion sur la manière dont marche nos affaires. Comment se fait-il qu'un gouvernement qui brandit le veto, comme celui de M. Bérégovoy, se fasse insulter, et que quelques semaine plus tard, M. Puech, qui n'en souffle mot, soit accueilli de manière beaucoup plus courtoise.
Dominique de Montvallon : Quelle est votre explication ?
Jean-Pierre Chevènement : Je fais confiance à l'esprit critique des français. Je dirai simplement que le gouvernement doit être ferme, parce que tout ce qui a été dit avant les élections reste vrai, la France est un grand pays rural, et nous devons défendre notre ruralité, c'est absolument nécessaire. Ça signifie que au niveau du GATT, il faudra sans doute remettre les montres à l'heure…
Dominique de Montvallon : Il faut utiliser le mot veto ou pas ?
Jean-Pierre Chevènement : Il faut utiliser le mot veto, ne serait-ce que vis-à-vis de nos partenaires européens, desquels on peut obtenir un certain nombre d'aménagements sur la politique agricole commune. Mais d'une manière générale, le gouvernement de M. Balladur s'inscrit dans la même logique libre-échangiste et monétariste que son prédécesseur. Et il n'y a pas de raison de penser que, les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, les résultats ne finissent pas par apparaître. C'est-à-dire qu'on va voir continuer à augmenter le chômage, qui n'est que le prix de cet effacement, de cette démission permanente de la France dans un certain nombre d'enceintes internationales, et qui est le fruit de choix éminemment contestables, comme le choix du système monétaire européen avait comme finalité la monnaie unique selon Maastricht.
Christine Fauvet-Mycia : Vous aviez confié il y a quelques jours que M. Balladur avait au moins un mérite, c'est d'avoir su dire que le pouvoir n'est pas la jouissance, mais un service. C'est quelque chose que les socialistes avaient tendance à oublier ?
Jean-Pierre Chevènement : On verra si les propos sont suivis par les actes. Mais en effet, l'exercice du pouvoir est toujours un service. Je pense que les socialistes n'ont pas su se servir de l'état, au service d'un projet…
Christine Fauvet-Mycia : C'est le principal reproche que vous leur adresseriez ?
Jean-Pierre Chevènement : Peut-être, oui…
Christine Fauvet-Mycia : Vous pensez que la cause de leur échec est d'abord celui-là ?
Jean-Pierre Chevènement : Je pense que la situation dans les années 80 était difficile, que les socialistes n'ont pas fait leur conversion républicaine, ils ont fait à l'inverse une conversion libérale.
Dominique de Montvallon : Dans l'attente des décisions concrètes du gouvernement Balladur, on peut juger sa méthode sur un mois. Cette méthode, est-ce qu'elle vous fait penser plutôt à Chaban, ou plutôt à celle du nouveau patron du PS, Michel Rocard ?
Jean-Pierre Chevènement : Le gouvernement de M. Balladur bénéficie d'un état de grâce comme tout gouvernement en principe à ses débuts.
Christine Fauvet-Mycia : Celui-là un peu plus fort que les autres…
Jean-Pierre Chevènement : Celui-là un peu plus fort que les autres, mais n'oublions pas que la droite a gagné par défaut. C'est l'électorat de gauche, l'électorat populaire qui a littéralement implosé. Donc, M. Balladur est dans une situation relativement tranquille, une situation calme qui convient d'ailleurs à son tempérament. Il n'est pas là depuis un mois, gageons qu'avec le temps nous verrons sa politique apparaître pour ce qu'elle est, c'est-à-dire une politique d'immobilisme, destinée à préparer dans les meilleures conditions la candidature de M. Chirac.
Christine Fauvet-Mycia : M. Balladur a gagné par défaut, c'est quelque chose qui ne peut pas arriver à Michel Rocard qui ne pourra pas gagner par défaut parce que vous avez bien l'intention d'exister et de vous opposer. Est-ce que d'ores et déjà, aujourd'hui vous pensez que la démarche entreprise par Michel Rocard n'a aucune chance d'aboutir ?
Jean-Pierre Chevènement : Laissez-moi d'abord vous dire, mais ce propos va annuler tous les autres, que ce qui s'est passé hier n'est vraiment ni sérieux ni intéressant, ça n'intéresse pas les français, ils s'en fichent complètement. Que M. Mauroy soit venu, que M. Poperen soit resté 5 minutes, que M. Fabius ait choisi d'aller en Auvergne, ça ne les intéresse pas du tout.
Christine Fauvet-Mycia : Ils s'intéressent quand même encore un peu au PS ou plus du tout ?
Jean-Pierre Chevènement : À mon avis, le PS apparaît dans leur esprit comme un parti de l'establishment, il a tourné le dos progressivement à ses choix fondateurs, et aujourd'hui, plus de la moitié de ses électeurs de 88 se sont détournés de lui, voilà la réalité. Par conséquent, le problème est de savoir comment une force de gauche peut ressusciter dans notre pays. Parce que je dirai, la gauche, elle existe toujours, parce qu'il y a une aspiration légitime à la justice sociale, au changement, et parce qu'il y a une crise qui est là, énorme. Donc il faut proposer aux français une autre politique qui tourne le dos à la logique de Maastricht qui est commune à M. Balladur, à M. Bérégovoy et à M. Rocard. C'est la même politique avec quelques variantes périphériques…
Christine Fauvet-Mycia : Et quelques quadras en plus, dont la sève ne suffira pas à régénérer le tronc un peu mort…
Jean-Pierre Chevènement : Mais qui cela intéresse-t-il ? Quadra, c'est déjà pas mal. Du point de vue de mes enfants qui ont 18 et 19 ans, vous savez quadra c'est déjà des vieux « schnocks ». Cessons de faire de la politique gadgétique, parlons des vrais problèmes, parlons du chômage, comment faire reculer le chômage, peut-on le faire en maintenant l'accrochage du Franc au Mark, qui fait aujourd'hui de notre monnaie une monnaie surévaluée. Je discutais avec des chefs d'entreprise il y a deux jours à Belfort, ils ont beaucoup de peine à vendre en Italie et en Grande-Bretagne. Les taux d'intérêts les écrasent, les banques ont répercuté la baisse des taux de la Buba et de la banque de France à hauteur de 0,25 %, alors que la baisse des taux décidée par la banque de France était de deux points. Donc tout cela sur le terrain est quand même très sensible, on est en train d'asphyxier notre économie, et beaucoup trop de gens prennent leur parti de la montée du chômage, qu'ils considèrent comme une variable d'ajustement, comme un solde. C'est de cela que les français ne veulent plus, il y a je dirai dans notre peuple, un refus de cette politique, et notre peuple se pose la question de savoir si il y a une force politique qui peut lui offrir une autre perspective.
Christine Fauvet-Mycia : Vous voulez contribuer à l'émergence de cette force politique, comment la voyez-vous, avec qui ?
Jean-Pierre Chevènement : Vous avez raison, il faut reprendre les choses à la base. Et naturellement, je ne jette l'excommunication sur personne, vous avez remarqué que je ne cite jamais personne, je ne prends personne à parti en tant que tel, je crois que ce sont des choix politiques que je conteste, comme je les ai contestés lorsque j'étais au gouvernement, y compris quelquefois en me séparant de mes fonctions. Donc, c'est sur la base de choix nouveaux qu'on peut reconstruire la gauche. C'est la tâche du Mouvement des Citoyens, et le Mouvement des Citoyens tiendra samedi et dimanche prochain 1er et 2 mai à la Mutualité à Paris, ses assises nationales. D'ores et déjà je peux vous livrer quelques chiffres, nous avons 2 087 inscrits, 1 200 demandes d'adhésion que nous sommes en train de traiter, des comités se constituent dans tout le pays, et nous espérons arriver à la fin de l'année avec un chiffre d'adhérents qui avoisinera les 10 000.
Christine Fauvet-Mycia : Tous ces adhérents, d'où viennent-ils ?
Jean-Pierre Chevènement : Il y a des socialistes qui l'étaient resté, il y a effectivement des socialistes qui s'en étaient écarté, mais il y a aussi des gens qui viennent d'ailleurs. Des gens qui viennent de l'ancienne mouvance communiste, des gens qui viennent du gaullisme de gauche, des gens qui, cela vous surprendra, sont simplement des démocrates, des chrétiens je dirai pas toujours pas toujours de gauche, non, des gens qui ont envie de rendre à la politique sa dignité. Beaucoup de gens qui n'avaient pas d'affiliation politique. Des gens très divers, je vois parmi nos candidats, il y a un postier, un conducteur d'autobus, des cadres supérieurs, des avocats, des chefs d'entreprise…
Christine Fauvet-Mycia : Et avec tout cela, vous transcendez le PS et le PC ?
Jean-Pierre Chevènement : Il faut bien voir que le clivage de Tours en 1920 n'a plus aucune pertinence historique, ça ne correspond plus à aucun projet. D'un côté, il y a un parti de protestation, et de l'autre côté, il y a un parti de plate gestion, ce n'est pas intéressant, ce n'est plus du tout une différence de conception sur le socialisme qui les sépare. Je crois qu'il faut reconstruire une gauche digne de ce nom, en se souvenant que la gauche est un concept évolutif, et que par conséquent cette gauche que je définis comme digne de ce nom, doit pouvoir accueillir des gens qui, jusqu'à présent, ne se reconnaissaient pas dans la gauche, de façon à proposer une autre politique que celle de l'establishment, soit par le biais de l'UPF, soit par le biais du PS, et puis naturellement, une autre perspective que celle qui pourrait être offerte par le PC d'un côté, et le FN de l'autre, ou les écologistes. Je pense qu'il y a place pour une grande politique républicaine, il y a place pour un parti populaire, et que si on analyse les résultats des dernières élections, on s'aperçoit que l'implosion de l'électorat de gauche, la désaffection dont souffre l'ex-PS, on ne peut pas les traiter autrement qu'en proposant, comme va le faire le Mouvement des Citoyens, une autre politique.
Dominique de Montvallon : À vous écouter, on s'aperçoit qu'il y a un clivage qui reste pour vous central, c'est le clivage de Maastricht. Avant d'entrer au gouvernement, Charles Pasqua a donné une interview où il disait que Maastricht était une affaire réglée. À quelques mois des élections européennes, est-ce que vous nous confirmez que pour vous c'est la ligne de clivage centrale, et pouvez-vous nous dire si vous allez vous engager, si le Mouvement des Citoyens a l'intention de mener là son premier combat national ?
Jean-Pierre Chevènement : Certainement. Je crois en effet que Maastricht n'a rien réglé, parce que le problème de fond, c'est ce libre-échangisme doctrinaire que je flétrissais tout à l'heure, qui nous laisse complètement désarmé dans la compétition mondiale. Le problème de fond, c'est la conception même qu'on se fait de la construction européenne. Moi je suis pour l'Europe, mais je ne suis pas pour l'Europe à travers la monnaie et le libre-échangisme. Je pense qu'on peut construire une Europe organisée, une grande Europe, une Europe industrielle, une Europe politique, une Europe qui traduira une volonté. Et je vois que, en réalité on pourrait le dire de l'ex PS, mais on pourrait le dire aussi de l'UPF, d'un côté, il y a ceux qui sont partisans du libéralisme, du marché, du libre-échangisme, du SME, destiné à devenir dans leur esprit une monnaie unique, et qui acceptent pour cela des contraintes, des politiques de convergence qui asphyxient chaque jour davantage notre économie. DE l'autre, il y a ceux qui sont partisans d'une politique industrielle, de la préférence européenne ou sinon nationale, d'une Europe des peuples confédérale, qui ne considèrent pas que la monnaie unique soit vraiment un horizon humain, et un projet digne de l'Europe. D'ailleurs, même le Président de la Bundesbank a déclaré il y a une semaine que la monnaie unique n'était pas nécessaire pour un marché commun… Donc il y a deux…
Christine Fauvet-Mycia : Je crois qu'on a bien compris que ce sera un grand débat dans lequel vous avez envie de vous lancer. Pour les prochaines élections européennes il y a un petit problème, c'est le changement éventuel de mode de scrutin. Etes-vous pour ce changement de mode de scrutin ?
Jean-Pierre Chevènement : C'est une plaisanterie. S'il doit y avoir une dizaine de régions, vous voyez bien qu'en réalité cette proportionnelle aura pour but d'écarter de la représentation de Strasbourg les familles d'opinion qui aujourd'hui y sont présentes. Donc c'est une simple manipulation préélectorale, je pense qu'il vaudrait mieux éviter de s'y livrer.
Dominique de Montvallon : Je voudrais savoir si pour vous, définitivement, irrévocablement, le PS c'est fini, parce qu'un de vos lieutenants a dit récemment que sous certaines conditions qui ne sont pas remplies aujourd'hui, peut-être que les chevènementistes pourraient réintégrer la maison du père ?
Jean-Pierre Chevènement : Il faut d'abord qu'on fasse l'analyse, que le débat aille à son terme, et qu'ensuite il y ait des propositions. On verra si de l'ex-PS il peut sortir quelque chose. Moi je ne jette jamais l'anathème sur les hommes d'où qu'ils viennent. Par conséquent, je ne veux pas me brouiller avec quiconque au sein de l'ex PS, encore que je pense que, aujourd'hui, tel qu'il est parti, il est le plus mal placé pour répondre aux problèmes que j'indiquais tout à l'heure, c'est-à-dire, comment offrir une perspective à l'électorat populaire. Je crois que le Mouvement des Citoyens servira de levier dans la recomposition de toute la gauche, et je ne suis pas du tout ennemi à l'idée de participer à de grands débats, à condition que ce soit dans le cadre de toute la gauche.
Christine Fauvet-Mycia : Il y a une phrase que vous n'avez pas prononcée, c'est « oui j'ai quitté le PS ». Vous pouvez la prononcer ou non ?
Jean-Pierre Chevènement : J'ai pris ma carte en 1992, et je n'ai pas l'intention de la reprendre en 1993.
Christine Fauvet-Mycia : M. Chevènement, merci d'avoir participé à cette émission.