Déclaration de M. Edmond Alphandéry, ministre de l'économie, sur la situation économique et les perspectives de reprise économique (évaluation de la croissance en 1994 à + 1,4 %), Paris le 2 décembre 1993.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Circonstance : Journée de réflexion organisée par le Groupe d'analyse économique appliquée (GAMA) sur l'économie mondiale et française le 2 décembre 1993

Texte intégral

Mesdames et Messieurs,

Je suis très honoré de participer à cette journée de réflexion organisée par le Groupe d'Analyse Macroéconomique Appliquée (GAMA). Je souhaiterais profiter de cette rencontre pour vous présenter l'état présent de la conjoncture en France ainsi que les perspectives pour 1994.

Arrêtons-nous d'abord quelques instants, si vous le voulez bien, sur la situation économique actuelle.

Certes la situation est encore difficile pour beaucoup d'entreprises et de nombreux ménages, notamment pour les personnes touchées par le chômage. Mais je pense qu'il ne faut pas sous-estimer certains indices encourageants.

Le recul de l'activité qu'a subi notre pays a été enrayé.

Selon les derniers comptes trimestriels publiés par l'INSEE, le PIB a augmenté de 0,3 % au deuxième trimestre. Il avait diminué d'environ 1 % lors des deux trimestres précédents.

La production industrielle apparaît globalement stable sur l'ensemble du deuxième et du troisième trimestre, même si elle a été affectée d'évolutions irrégulières. Pour la fin de l'année, les chefs d'entreprises interrogés par l'INSEE prévoient une nouvelle amélioration de leur activité. En effet, ils jugent que leurs stocks s'allègent, tandis que leurs carnets de commandes se regarnissent de façon marquée. Cela est vrai notamment de leurs carnets en provenance de l'étranger.

Le secteur du bâtiment connaît également une amélioration sensible de son évolution conjoncturelle, comme l'indique l'ensemble des enquêtes de l'INSEE. Les mises en chantiers sont en hausse de + 8,4 % au troisième trimestre par rapport au deuxième. Cela montre que les mesures que nous avons mises en œuvre dès le printemps commencent à produire leurs effets.

Quels sont les éléments ayant permis la récente amélioration de la situation conjoncturelle ?

J'en vois deux : la consommation des ménages et la demande étrangère.

La consommation des ménages a progressé cet été, ses évolutions au mois le mois étant néanmoins heurtées. Pour les produits manufacturés l'augmentation a été de 2,1 % au troisième trimestre par rapport au deuxième trimestre, sans que la baisse de 1,2 % en octobre comparée à septembre paraisse remettre en cause cette amélioration. Compte tenu des hausses de prélèvements auxquelles il a fallu procéder, notamment pour interrompre la dérive des comptes de la sécurité sociale, le taux d'épargne a probablement reculé significativement durant cette période; ces évolutions sont conformes à ce que nous avions inscrit dans les prévisions associées au projet de Loi de Finances.

Comme je l'ai déjà dit, les chefs d'entreprise de l'industrie nous indiquent que la demande en provenance de l'étranger se redresse. Tous les grands secteurs industriels bénéficient de cette amélioration. La conjoncture s'améliore chez nos partenaires, aux États-Unis et au Royaume-Uni, deux pays en avance sur nous dans le cycle. Sans doute bénéficions-nous également d'une certaine amélioration chez nos partenaires d'Europe continentale. En effet, chez eux, comme chez nous, la dégradation de l'activité a été enrayée et des signes d'amélioration sont observés simultanément, à des degrés divers, dans la quasi-totalité des pays européens. Même si l'on ne peut encore parler de reprise, l'arrêt de la forte baisse d'activité que nous avions connue pendant six mois a un effet positif sur les échanges intra-européens : ils ont commencé à se réanimer au cours des derniers mois.

Les conditions d'une reprise saine, dont nous voyons actuellement les premiers signes, sont réunies.

Elles sont réunies parce que notre inflation se situe parmi les plus faibles d'Europe. Nos entreprises sont à même de faire bonne figure dans la concurrence internationale. Leur compétitivité est excellente, ce qui leur a permis d'absorber sans difficulté les dévaluations de la livre, de la lire. Depuis, elle a d'ailleurs recommencé à s'améliorer grâce à la très bonne tenue de leurs coûts. Elles pourront tirer pleinement parti de l'amélioration progressive de leur environnement étranger.

Elles sont réunies ensuite parce que la situation financière des entreprises reste satisfaisante, au-delà de l'impact défavorable de la récession. Depuis l'an dernier, les entreprises dégagent même des capacités de financement importantes. Cela est un atout dont l'investissement devrait bénéficier. La dernière enquête sur l'investissement menée par l'INSEE au mois d'octobre fournit de ce point de vue une indication encourageante : selon les chefs d'entreprise, l'investissement en valeur augmenterait de 5 % en 1994.

Elles sont réunies enfin parce que les ménages ont accumulé une épargne plus élevée que leur comportement habituel ne l'aurait laissé prévoir la baisse passée des taux d'intérêt, mais aussi la moindre dégradation du marché de l'emploi pourront ainsi leur permettre d'accroître progressivement leur préférence pour la consommation.

Abordons maintenant les perspectives pour 1994.

J'observe que la quasi-totalité des prévisionnistes, français ou étrangers, estiment que nous assisterons à un redémarrage de l'activité économique en Europe continentale l'année prochaine, et que notre pays est bien armé pour participer à ce mouvement de reprise. La prévision associée au projet de loi de finances fournit un chiffre de 1,4 % pour la croissance française en 1994, l'Allemagne dans son ensemble étant créditée de 1 %. Il reste néanmoins une incertitude sur la date de la reprise : dès la fin 1993 ? Au début 1994 ? Cette date influera fortement sur le chiffre de la croissance en moyenne annuelle 1994 ! Un trimestre d'avance ou de retard et c'est 0,3 point en plus ou en moins pour la croissance sur l'ensemble de l'année 1994 ! C'est pourquoi notre prévision, présentée dans le rapport économique et financier, est assortie d'une fourchette de 0,8 % à 2 %.

Comme vous le savez, ce retour à une croissance modérée fera suite à une diminution du PIB de 0,8 % en France et d'environ 2 % en Allemagne cette année. Notre scénario prévoit que la baisse des taux d'intérêt courts et longs à laquelle nous avons assisté en Europe en 1993 stimulera la consommation des ménages, puis l'investissement des entreprises. Par ailleurs, grâce à l'évolution très modérée de nos coûts internes, la compétitivité prix de nos entreprises leur permettra de bénéficier pleinement de l'amélioration progressive de la conjoncture européenne.

L'année dernière, nous avons tous pêché par excès d'optimisme pour les prévisions concernant 1993. La direction de la prévision à laquelle j'avais demandé d'expertiser cette erreur, a montré que l'écart entre la prévision initiale de 2.6 % et notre chiffre actuel de 0,8 % pour 1993 provenait autant de l'incidence de l'environnement international que des comportements des agents intérieurs. En particulier, nos prédécesseurs n'avaient pas correctement perçu que la réunification allemande nous avait procuré un sursis, et seulement un sursis, face au grand mouvement de ralentissement de la croissance amorcé par les pays de l'OCDE dès 1989. Aujourd'hui, le risque existe à l'inverse de pêcher par excès de pessimisme, en sous-estimant la reprise économique.

Un consensus publié en novembre donne pour la France une croissance de 0,8 %, la prévision la plus basse étant 0 %, et la plus haute 1,5 %. Pour l'Allemagne la moyenne est de 0,5 % avec une fourchette allant de 0 à 1,7 % j'y reviendrai plus en détail tout à l'heure. En septembre, le GAMA avait publié des prévisions de 0,9% pour la France et de 0,7 % pour l'Allemagne. Il est donc vrai que notre prévision se situe plutôt dans le haut de la fourchette. Mais vous conviendrez avec moi que la marge de différence est assez étroite. L'important est qu'il n'y a pas vraiment de divergence entre analystes quant à la tendance : celle-ci devrait être orientée à la hausse.

Nos chiffres font l'hypothèse d'un arrêt de la baisse de l'investissement. Vous savez que l'investissement des entreprises a diminué de plus de 15 % en trois ans, et même de 25 % dans l'industrie. Notre hypothèse est que cet ajustement à la baisse touche à sa fin: ce n'est pas une hypothèse irréaliste, loin de là, compte tenu de l'arrêt de la récession constatée dès le printemps dernier. L'enquête sur les investissements auprès des chefs d'entreprise de l'industrie que l'INSEE a publié le mois dernier confirme ce scénario. Or une simple stabilisation de l'investissement en 1994, c'est 1 point de croissance en plus l'an prochain par comparaison avec cette année, ou encore une sorte de socle sur lequel peut prendre appui une croissance positive !

À partir de ce socle fourni à la croissance par l'investissement, les scénarios des uns et des autres se différencient selon l'ampleur accordée à la reprise de la consommation en France et en Europe continentale, ou encore selon la date à laquelle elle interviendra. En ce qui nous concerne, nous avons supposé une amélioration très progressive de la demande des ménages en France, ceci du fait d'un taux d'épargne plus bas l'an prochain d'environ un demi-point : ceci n'a rien d'anormal si le climat économique d'ensemble s'améliore et que la consommation bénéficie des baisses des taux d'intérêt. Là aussi, les chiffres disponibles, au-delà des soubresauts des statistiques d'un mois sur l'autre, semblent nous donner raison, avec un léger regain des achats des ménages dès le printemps de cette année, comme je l'ai déjà rappelé.

L'évolution de l'économie allemande sera bien sûr déterminante pour l'Europe continentale et notamment pour la France. Aujourd'hui, il est vrai qu'il n'y a pas consensus sur les perspectives 1994 pour l'Allemagne. Pour la commission européenne, les cinq sages et l'un des six instituts, une stagnation ou une quasi-stagnation est attendue pour l'an prochain ; mais les cinq autres instituts prévoient une reprise à 1,5 %, soit une prévision plus optimiste que la nôtre (1%).

Pour conclure, je souhaiterais revenir sur quelques aspects de notre politique économique. Parlons d'abord de politique monétaire, puis de politique budgétaire et fiscale.

La politique monétaire poursuivie par la Banque de France est une politique constante de stabilité interne et externe de la monnaie. C'est, sans jamais remettre en cause ces objectifs que la Banque de France a pu baisser progressivement ses taux directeurs. Les taux courts à trois mois sont actuellement de 6,7 % contre 10,7 % en mars, lorsque le Gouvernement a été nommé, soit une réduction de 400 points de base. C'est cette crédibilité et cette stabilité monétaire françaises qui nous permettent d'observer aujourd'hui une remarquable convergence entre les taux long français et allemands autour de 6 %, alors qu'il y a un an, nos taux longs étaient encore de 9 %. J'insiste sur le fait que l'objectif de la politique monétaire est la stabilité interne et externe de la monnaie.

Aujourd'hui, comme nos amis allemands, nous bénéficions donc de taux à moyen et long terme figurant parmi les plus faibles d'Europe, et qui sont à leurs plus bas niveau en France depuis 30 ans. Nous souhaitons que, dans les mois à venir, la courbe des taux qui est encore légèrement inversée aujourd'hui, puisse progressivement redevenir normale. Sans doute, ces performances ne sont-elles pas étrangères à l'attrait, qui ne se dément pas, que la France exerce sur les investisseurs étrangers. Nos émissions de titres publics, comme les privatisations, se révèlent être en effet de gros succès, ce dont je ne peux évidemment que me féliciter. En 1992, la France est devenue l'un des premiers pays qui a bénéficié d'investissements directs dans le monde.

En ce qui concerne le projet de budget que l'Assemblée a récemment adopté en première lecture, il s'inscrit dans le droit fil des principes qui guident notre action depuis près de huit mois : soutenir l'activité à court terme tout en engageant une action de moyen-terme d'assainissement des comptes publics.