Texte intégral
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Députés,
C'est pour moi un grand honneur que de vous présenter aujourd'hui la politique en faveur du monde en développement que le Gouvernement entend mettre en œuvre.
Permettez-moi d'emblée de vous dire deux convictions, qui pourront vous sembler d'évidence.
La première est que le redressement est en marche et - si difficile que soit la tâche il est désormais engagé. Je le dis ici même, à l'Assemblée Nationale, qui apporte au Gouvernement une large et solide confiance.
Ce qui est vrai de notre destin national doit l'être aussi dans l'exercice de nos responsabilités extérieures ; tout particulièrement face à celles que l'Histoire nous dicte en Afrique, dans la Caraïbe et l'Océan Indien.
Ma deuxième conviction tient à l'idée même que je me fais de nos rapports avec le monde en développement, et singulièrement avec l'Afrique.
Ce continent est aujourd'hui à la dérive pour un ensemble de raisons que chacun connaît. Mais il est en même temps un lieu de mémoire et d'espoir.
Ayons conscience du fait que l'avenir de notre planète se joue sur le continent africain. Tous ces peuples se font de la liberté et de la France une idée qui nous dicte des devoirs.
Ils réclament notre aide. Pour la dignité de l'homme et la grandeur de la France, ne les décevons pas.
Permettez-moi, monsieur le Président, après un bref état des lieux, de dégager quelques-uns des principes de l'action que, sous l'autorité du Premier ministre et avec l'appui de votre Assemblée, j'entends désormais conduire.
Si l'on porte un regard sur la période passée, mon sentiment est que notre politique a été plus déclaratoire qu'opérationnelle, marquée par une certaine indécision, voire une certaine imperfection.
Chacun se réjouit, bien sûr, du souffle de la liberté et de la démocratisation, mais pas au point de balayer l'équilibre pour lui préférer l'instabilité. Comment, dans des États où nous sommes implantés si solidement et depuis si longtemps, avons-nous pu nous tromper à ce point en déstabilisant des systèmes où la structure de pouvoir reste tellement imprégnée par les traditions et l'Histoire ?
Comment croire que le progrès se réduit à l'alternance – lorsqu'elle est possible – alors que la première des urgences est l'instauration d'États de droit ?
Or le manque de stratégie claire est d'autant plus dommageable que l'Afrique s'enfonce dans une crise plus profonde.
« Dans bien des pays, les services élémentaires ne sont même plus satisfaits… » me faisait remarquer, avec réalisme et courage, un Président que je rencontrais récemment.
La crise des productions agricoles ou minières, l'échec des politiques industrielles, la dégradation des budgets, l'explosion démographique, placent de nombreux pays dans une situation désespérée.
Je suis frappé, à cet égard, par la perte d'efficacité et, dans certains cas, par l'indigence extrême que connaissent les grands services sociaux dont les performances ont autrefois été très réelles : les systèmes de santé sont trop souvent dans l'incapacité de répondre aux besoins. Ils sont désarmés face aux fléaux que constituent le SIDA et le retour du paludisme ; les systèmes éducatifs sont inadaptés et structurellement déficients; loin de préparer les jeunes à l'emploi, ils sécrètent des scolarisés condamnés au chômage et en font des masses insatisfaites, disponibles pour toute explosion sociale ; l'action publique est en friche, confrontée à la baisse des ressources et aux limites de programmes d'ajustement mal appliqués et souvent mal compris ; l'initiative privée, découragée et marginalisée, est placée dans un environnement d'insécurité juridique et de précarité.
Ce constat préoccupant ne doit pas pour autant nous arrêter. Il nous invite à l'action, mais par d'autres voies.
Car, entre les élans idéalistes mais circonstanciels et le froid réalisme de la gestion quotidienne, notre politique africaine a perdu son âme. Il lui faut la retrouver.
Quels principes peuvent aujourd'hui nous inspirer ?
Notre aide à l'Afrique, à la Caraïbe et à l'Océan Indien ne doit pas obéir à la seule générosité : elle doit aussi correspondre à notre intérêt national au sens le plus éminent du terme.
Économiquement, l'Afrique reste l'une de nos sources essentielles d'approvisionnement en matières premières et énergétiques.
Commercialement, l'Afrique est pour nous une zone stratégique : 1 300 entreprises y travaillent dont les 3/4 sont bénéficiaires; le chiffre d'affaires qu'elles y réalisent est de 5 fois supérieur au montant de l'aide publique que nous consentons ; la zone franc – malgré ses problèmes et ses difficultés – reste, quoiqu'on en dise, tout à la fois une aire de stabilité et un marché privilégié ; 150 000 Françaises et Français y vivent et constituent une communauté motivée, active, dont chacun peut être fier.
Politiquement, le monde en développement nous oblige à une affirmation du rôle de la France bien au-delà de ses frontières. Il nous offre une dimension internationale auprès d'amis sur lesquels nous sommes heureux de compter dans nombre d'enceintes internationales ; je pense naturellement avant tout à l'ONU.
Par la francophonie, notre rayonnement et notre influence dépassent très largement nos intérêts strictement mercantiles. Alors même que le Vietnam s'interroge pour organiser le sommet de la francophonie de 1995, deux États africains – le Bénin, d'où je reviens, et le Burkina, par la voix de son Président qui est actuellement en visite en France – se sont déjà portés volontaires.
J'ai la certitude qu'aucune autre puissance ne peut aujourd'hui remplacer la France dans le rôle d'exemplarité et d'attractivité qu'elle joue depuis de si nombreuses années en Afrique. Notre capital de confiance est grand, notre image est bonne. Nous en sommes redevables pour l'avenir.
Quelle peut être alors notre stratégie ?
Elle doit tout d'abord être une stratégie de coopération, c'est-à-dire fondée sur un authentique partenariat, où la recherche de la croissance retrouve la place qu'elle n'aurait jamais dû perdre. Nous reviendrons sur la question de la zone franc comme sur le rôle que l'investissement privé doit jouer, en relais et en appui de l'aide publique. Mais il est d'ores et déjà clair que l'Afrique n'est pas un continent à part : elle doit être partie intégrante des circuits internationaux de production et d'échange.
Notre stratégie doit aussi être une stratégie de démocratisation, où la préoccupation de la stabilité à moyen terme l'emporte sur toute autre considération. C'est par la recherche de cette stabilité que nos amis trouveront la voie du développement ainsi que de la démocratie et non le contraire.
À moins de nous complaire dans des visions théoriques de réformes institutionnelles ou brutales, nous ne bâtirons rien dans la durée sans de vrais marchés économiques dans de vraies zones de stabilité politique.
Cessons donc tous ces exercices emphatiques car, pas plus que la croissance, la démocratie ne se décrète. Personne ne peut nier notre attachement viscéral aux Droits de l'Homme, mais ne confondons pas pétition de principe et stratégie opérationnelle. Cessons de faire de l'action humanitaire le substitut commode à une vraie politique de coopération.
Enfin, notre stratégie doit être offensive. Durant ces dernières années, la politique de la France a paré au plus pressé ; surtout, elle s'est fait l'écho d'attitudes certes respectables mais inutilement compliquées, voire complexées.
Or ces attitudes, nous le savons tous, accréditent l'idée fausse d'un virtuel désengagement de la France.
Tout à l'inverse, je crois que notre politique envers l'Afrique doit être décomplexée car elle est digne. Et permettez-moi de vous dire qu'elle sera d'autant plus facile à mettre en œuvre qu'elle correspondra à nos intérêts nationaux comme aux intérêts bien compris de nos partenaires africains.
Au service de cette nouvelle politique, j'entends mettre des moyens nouveaux. Non par un accroissement pourtant souhaitable des ressources, mais par la recherche d'une amélioration qualitative, d'une meilleure coordination entre les partenaires, d'une affectation plus sélective et, pour tout dire, plus réaliste des crédits.
Il faut faire passer l'idée de partenariat dans les faits pour redonner à la démarche de coopération tout son sens. Il nous faut contractualiser davantage nos actions, pays par pays, secteur par secteur, en responsabilisant clairement les intervenants. La coopération française s'est souvent imposée à elle-même une obligation de moyens, rarement une obligation de résultat. Cela doit être changé.
La situation de l'Afrique, que j'ai brièvement décrite il y a un instant, impose des priorités évidentes : la restauration des systèmes de production agricole pour permettre un développement rural durable ; l'organisation d'une protection sanitaire des populations qui passe d'abord, lorsque les traitements sont trop lourds ou inefficaces, par la prévention et l'information ; la réforme dont des moyens et des appareils de formation l'inadéquation est patente et dangereuse ; enfin, l'encouragement de l'initiative privée dans les secteurs les plus profitables.
Les études qui m'ont été présentées, mes déplacements et mes entretiens en Afrique, me conduisent par ailleurs à accorder au cadre régional un intérêt particulier.
En Afrique, les populations sont mobiles, les courants d'échanges très puissants. Il faut tirer parti de cette réalité et considérer avec lucidité les limites de l'action à l'échelle d'un seul pays. Il faut favoriser les efforts d'organisation régionale autour des pôles d'échanges et de production.
À cet égard, la zone franc est un ensemble qui organise déjà, sur le plan monétaire, une bonne partie de l'Afrique occidentale et centrale. Des synergies nouvelles doivent être trouvées, secteur par secteur, pour doter les bassins d'activités des structures qu'ils ne parviennent pas à constituer ou à entretenir à l'échelon national.
Dans le domaine de la formation, tout d'abord, de la production et des échanges ensuite, je souhaite que les projets de dimension régionale – c'est-à-dire ceux qui concernent des zones ou des bassins de développement économique – soient examinés de manière privilégiée par les instances du Fonds d'Aide et de Coopération.
Je compte accomplir cet effort en rééquilibrant, autant que faire se peut, l'affectation de nos ressources. Concrètement, je souhaite passer d'une politique « de l'offre » – où les projets sont présentés à la suite les uns des autres par l'autorité qui dispense l'aide allouée – à une politique « de la demande » organisée en fonction des priorités négociées avec les États demandeurs, autour de projets sans doute moins nombreux mais mieux maîtrisés.
À ce jour, l'assistance technique et l'assainissement macro-économique mobilisent d'importants moyens budgétaires. Or, cet effort ne suffit plus ; il doit s'accompagner d'une reprise de l'investissement par d'importants concours aux secteurs productifs. Cette politique ne sera acceptée par nos partenaires que si elle offre des perspectives de relance des activités susceptibles de tirer la croissance et de conforter le développement.
Bien sûr, c'est dans la stabilité que ces politiques porteront leurs fruits. J'ai déjà évoqué notre stratégie de démocratisation, qui tiendra le plus grand compte des conditions historiques et culturelles de chaque État.
Mais je voudrais souligner le rôle que j'assigne, dans cette perspective, à notre coopération militaire. Elle est un élément d'équilibre et elle participe à la construction de l'état de droit.
Il n'y a pas d'expression libre dans l'anarchie et il n'y a pas de développement durable sans paix civile.
Renforcer le niveau de protection et de garantie des libertés par une force publique organisée : tels sont les objectifs donnés à nos assistants techniques militaires.
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, ces quelques priorités doivent être mises en œuvre avec méthode, en mobilisant, de façon cohérente et coordonnée, tous les différents intervenants de l'aide française au développement.
Des réflexions ont été présentées, émanant de plusieurs groupes parlementaires, tendant à la création d'une agence de coopération se substituant au dispositif existant, il est vrai assez dispersé.
J'accueille ces réflexions avec beaucoup d'intérêt : elles traduisent l'attachement que les élus portent à notre politique de développement et l'importance qu'ils donnent aux conditions de sa mise en œuvre.
Je me réjouis beaucoup de la qualité des contributions que votre commission apporte et apportera à notre action. Et je saisis cette occasion pour saluer le travail accompli également au sein des groupes d'amitié franco-africains dont j'accueillerai toujours les recommandations avec beaucoup d'attention.
Notre dispositif de coopération doit être assurément recentré et rationalisé ; la multiplication des centres de décision n'est pas bonne car elle entretient une confusion préjudiciable à nos intérêts. J'entends donc prendre les initiatives nécessaires pour mieux coordonner et pour mieux « mettre en ligne » nos interventions.
S'agissant de la Caisse Française de Développement, on parle régulièrement de réforme, notamment par la création d'une agence. C'est un travers un peu français que de croire que c'est forcément en changeant les structures qu'on améliorera les choses. J'entends rester très pragmatique en la matière et je m'efforcerai d'abord de mieux faire fonctionner ce qui existe avant de me lancer dans une réforme intellectuellement intéressante, mais qui perturbera encore notre fonctionnement opérationnel.
Dès lors, la tutelle qui existe sur la Caisse sera pleinement exercée. Sans doute faudra-t-il encourager, sur le terrain, une liaison plus forte entre les services de la Caisse et les missions de coopération pour rendre plus fructueux et cohérents les échanges entre responsables et développer les projets communs.
Le Comité d'orientation et de programmation, que je préside et auquel participent la Caisse, le Trésor et le Quai d'Orsay, doit jouer également tout son rôle. Je le réunirai prochainement pour examiner, au terme d'un exercice commun au Ministère et à la Caisse, les grandes orientations de notre coopération à moyen terme avec les États du champ.
Voilà une démarche concrète de coordination qu'il faut prolonger. Il n'est pas sûr qu'une agence puisse être plus efficace, et je relève qu'une administration motivée, responsabilisée, sachant clairement ce qu'elle doit faire, est un outil précieux, dans le droit fil de la tradition administrative française.
Mais la coopération n'est pas seulement l'affaire de l'État. Elle mobilise déjà de nombreux autres partenaires, associations et organismes non gouvernementaux.
Je crois beaucoup au développement des liens qui, peu à peu, se nouent entre les collectivités territoriales car elles mettent en rapport des responsables proches du terrain, habitués à régler de manière concrète des problèmes eux-mêmes concrets.
Parce que l'enjeu du développement va bien au-delà des stratégies nationales, pour traduire une certaine forme de solidarité et constituer ainsi l'expression des plus belles valeurs humaines, il s'élargit à toute la société civile.
Les ONG, plus volontiers appelées maintenant OSI (Organisations de Solidarité Internationale) sont des partenaires à part entière de la coopération. Leur travail mérite notre appui, qui ne se confondra pas avec une sorte de sous-traitance aveugle de petits projets, mais qui, à l'inverse, s'intégrera aux actions choisies en commun, clairement identifiées et évaluées.
Tout comme avec les collectivités locales, l'idée de contractualisation me paraît devoir s'imposer. J'ai souhaité qu'une analyse de nos rapports institutionnels et financiers dans le domaine de la coopération décentralisée me soit rapidement présentée. Je tirerai, sur la base de cet examen impartial, les conclusions qui s'imposent pour relancer le mouvement et accélérer, là aussi, la nécessaire coordination.
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, près de deux mois et demi me séparent de ma prise de fonction. Durant cette période, au contact de mes services, de tous les acteurs du développement et au retour des quelques voyages qui m'ont déjà amené au Niger, en Côte d'Ivoire, au Gabon et au Bénin, des nombreuses rencontres qu'ici même à Paris, j'ai eues avec nombre de Chefs d'État et de Gouvernement, je retire un sentiment d'espoir.
Le continent africain change. Des renouvellements s'opèrent une génération différente accède au pouvoir. Dans un environnement difficile, la solidarité franco-africaine sera, comme le disait le Premier ministre dans sa déclaration de politique générale, « sans faille, mais exigeante ».
En France comme en Afrique, chacun est prêt à entendre ce langage car c'est un langage de vérité, un langage de responsabilité.