Interview de M. François Léotard, ministre de la défense, dans "Forum" d'octobre 1993, sur le maintien de l'arrêt des essais nucléaires, les restructurations et le budget de la défense.

Prononcé le 1er octobre 1993

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Média : Forum

Texte intégral

Q. : Vous avez évoqué la question de la reprise des essais nucléaires français. La France pense-t-elle vraiment et sérieusement à un arrêt complet et généralisé des essais ? À quelles conditions ? Celles-ci sont-elles susceptibles d'être réalisées notamment en matière de contrôle ?

R. : La France est favorable à un traité d'interdiction complète des essais. Elle est membre à part entière du Comité ad hoc sur les essais nucléaires au sein de la conférence du désarmement de l'ONU. Ce traité doit être, c'est une condition essentielle à mes yeux, universel et véritable. Universel car sans cela, le résultat d'un tel traité serait de lier les mains des cinq puissances nucléaires, les cinq membres du Conseil de sécurité, et de laisser le champ libre aux autres. Véritable, pour que ce traité ne soit pas, dès le premier jour, un simple paravent. Cette dernière condition est particulièrement délicate à remplir, sur le plan technique.

Q. : Est-elle favorable à un désarmement nucléaire généralisé ? Est-ce une perspective sérieusement envisageable ?

R. : La France est favorable à un tel désarmement et cela depuis très longtemps. Si à très long terme, la perspective demeure, elle n'est pas envisageable dans un avenir proche tant que les deux grandes puissances nucléaires accumulent d'armes de ce genre. Les deux traités russo-américains signés en 1991. Start I, et Start II, dont l'effet cumulé devrait conduire à la réduction de moitié des arsenaux nucléaires stratégiques ne sont pas entrés dans les faits. Je vous rappelle que le second n'est toujours pas ratifié par la Russie.

Q. : Peut-on éviter sans dommage la reprise des essais ? Quel est le délai maximum selon vous au-delà duquel la France prendrait des risques pour sa sécurité ?

R. : Une commission d'experts incontestable a été désignée à la fois par le Chef de l'État et par le Premier ministre pour répondre à ces questions. Dans quelques semaines, elle rendra ses conclusions. La France entend manifester par là qu'elle n'acceptera aucune perte de crédibilité, ni d'indépendance, ni de suffisance (ce sont nos trois critères) pour ce qui concerne sa force de dissuasion. Sur un délai de quelques années, la France ne prend pas de risque pour sa sécurité. Il est par contre très important pour nous d'acquérir le plus rapidement possible la capacité de simulations qui nous permettra ensuite – mais ensuite seulement – de nous passer des essais.

Q. : La nouvelle donne stratégique pour la France : quels sont les grands changements à attendre ? Outre la Force océanique stratégique (FOST), faut-il garder le plateau d'Albion ou le remplacer par un autre vecteur ?

R. : Ce site sur lequel ont été implantées des installations souterraines, avec des centres de tir de missiles sol-sol, est une des composantes de notre force de dissuasion. Son efficacité, c'est-à-dire sa crédibilité, n'est pas en cause et il contribue à la définition d'une notion forte : celle du sanctuaire.

À ce jour, il faut conserver. Pour l'avenir, la décision, la décision sera éclairée par les réflexions du Livre blanc et la loi de programmation militaire.

Q. : La guerre du Golfe a montré notre insuffisance dans plusieurs domaines : aviation de combat, missiles, etc. Nos programmes d'investissements en tiennent-ils suffisamment compte ?

R. : C'est en cela que les mesures de restructurations, que le gouvernement a décidé que j'ai annoncées le 27 mai dernier, étaient nécessaires pour permettre notamment une meilleure efficacité des armées : cela signifie concrètement pour l'armée de terre plus d'armement pour mieux assurer la défense du territoire, plus d'unités de combat dans chaque régiment, plus de chars pour les unités mécanisées ; pour la marine, c'est un dispositif désormais resserré autour de deux ports seulement ; pour l'armée de l'air, plus d'avions de combat par escadron et un système de formation organisée autour de deux pôles principaux. Ces mesures constituent le socle incontestable sur lequel nous pourrons bâtir, à partir des conclusions du Livre blanc, la défense dont la France aura besoin dans les prochaines années. Bien entendu, la vraie dimension de l'avenir pour certains programmes d'investissements, c'est l'Europe. Je m'attache aujourd'hui systématiquement à faire progresser nos coopérations européennes et à faciliter l'émergence d'une Agence européenne pour l'armement.

Q. : Êtes-vous vraiment satisfait du budget 94 pour les armées ?

R. : Dans la période extraordinairement difficile que connaissent nos finances publiques, dans un contexte général de réduction des dépenses militaires et alors que l'on prévoit une diminution de la richesse nationale, un projet de budget qui affecte aux armées des ressources supérieures à celles dont elles ont disposé en 1993 (199,4 milliards de francs hors pensions, dont 103 milliards de francs de crédits d'équipement) est incontestablement un bon budget.

J'ai d'abord tenu à ce qu'il permette de marquer une pause dans les suppressions d'emplois militaires qui connaissent, depuis plusieurs années, un rythme difficilement supportable : l'armée de terre, la plus sollicitée par les opérations extérieures, pourra créer les postes d'engagés nécessaires à sa professionnalisation, tandis que les effectifs de la gendarmerie seront renforcés de manière significative par le gouvernement en matière de sécurité. Pour la première fois depuis longtemps, nous allons créer des emplois d'engagés pour l'armée de terre. Je tiens beaucoup également à ce que la fonction militaire et les contraintes qui s'y appliquent soient mieux prises en comptes par le gouvernement.

En matière d'équipement, le niveau de 103 milliards de francs de crédits (+ 5,7 % par rapport à ceux de 1993) rendra possible la poursuite de la plupart des grands programmes d'armement, dont celle de la modernisation de nos forces.

Ce sont donc les capacités à la fois humaines, opérationnelles, industrielles et technologiques de notre outil de défense qui seront ainsi préservées et améliorées dans le sens d'une grande efficacité. Je rappelle que nous sommes le seul pays européen à produire en même temps : un char nouveau, un avion nouveau, un sous-marin de nouvelle génération, des hélicoptères et des missiles qui nous mettent au premier rang en Europe.

Parce qu'il ne crée pas de rupture dans notre effort de défense et n'anticipe donc pas sur les décisions à prendre après la parution du Livre blanc dans le cadre de la loi de programmation, ce budget 1994 sera donc bien le « budget de transition » annoncé. Il faut s'en féliciter.

Q. : Où en est le plan « Armées 2000 » ? Sera-t-il changé ? Quelles contreparties pour les villes qui en seront victimes ?

R. : Il faut tout d'abord rétablir les faits : les opérations de restructurations qui sont le véritable objet de votre question n'ont rien à voir avec le « plan Armées 2000 ». Ce plan « Armées 2000 » recouvre en réalité une réorganisation territoriale de la défense afin d'améliorer l'efficacité globale de l'armée française. À l'heure qu'il est, il est terminé. Pour ce qui concerne les nouvelles orientations du gouvernement, les choses sont claires : il faut d'abord densifier les unités et augmenter leur puissance de feu. La guerre du Golfe a souligné cruellement nos lacunes. N'oublions pas qu'il avait fallu prélever sur presque cinquante régiments les effectifs nécessaires à la participation française.

S'agissant des restructurations, il faut tout d'abord souligner qu'elles n'ont jamais réellement cessé depuis 1970. On pourrait évoquer également la fin de la guerre d'Algérie. Selon les missions qui leur sont confiées, selon les crises que la France doit affronter, elles doivent s'adapter, se réorganiser et modifier leur format. Les restructurations militaires ont touché naturellement ces dernières années tous les pays occidentaux. La nouveauté c'est que depuis trois ans, et surtout depuis 1992, elles ont atteint en France une trop grande ampleur. Mais j'ai veillé à ce que ces mesures soient les moins pénalisantes pour les régions concernées : pas de désertification comme on a connu dans le passé (Aisne), maintien d'une présence militaire significative chaque fois que cela est possible. Les communes les plus fortement concernés ont été et seront aidées pour passer ce cap difficile : j'ai obtenu le doublement des crédits du fonds pour les restructurations de la défense (FRED) qui doit contribuer à créer des emplois durables ; des mesures particulières pour les sites les plus touchés ont été décidées par le gouvernement ; notamment pour ce qui concerne l'amélioration des infrastructures routières.