Extraits d'une interview de M. Michel Roussin, ministre de la coopération, dans "Frères d'armes" d'octobre 1993, sur la politique de coopération française en Afrique.

Prononcé le 1er octobre 1993

Intervenant(s) : 

Média : Frères d'armes

Texte intégral

Politique française africaine

Q. : Monsieur le ministre, vous avez, depuis quelques mois, pris en charge le ministère de la Coopération. Quels sont vos objectifs et ceux du gouvernement dans le domaine qui est le vôtre ?

R. : J'ai eu l'occasion de m'expliquer sur ce sujet lors de la dernière réunion ministérielle de suivi de la Conférence des Chefs d'États de France et d'Afrique (CCEFA), qui s'est tenu le 30 juillet à Abidjan. Je rappellerai brièvement les objectifs que le gouvernement s'est fixé dans le cadre de notre engagement sur ce continent ; ils sont au nombre de trois :

Coopération politique

Le premier objectif est de renforcer la solidarité envers les pays africains : une solidarité « sans faille, mais exigeante » comme l'a souligné le Premier ministre. Fidèle à son histoire, la France entend assumer pleinement ses responsabilités héritées de son passé, et respecter ses engagements vis-à-vis de ses amis, surtout au moment où une grave crise politique, économique et identitaire frappe le continent.

C'est pourquoi, nous apportons sans réserve notre soutien aux pays qui se sont courageusement engagés dans un processus de rénovation des institutions indispensables à l'expression démocratique ; notre rôle est également d'accompagner les réformes économiques au moment où l'Afrique a le sentiment, non sans raison d'être à l'écart des profondes mutations qui s'opèrent sur la planète, et qui préfigurent ce que sera le XXIe siècle.

Cependant, il nous appartient d'être attentif : il convient à chacun de déterminer le rythme d'évolution et le cadre politique le mieux adapté aux spécificités nationales.

Développement interrégional

Le second objectif est de favoriser le développement interrégional. Les impératifs économiques favorisent les grands ensembles. Qu'il s'agisse de diminuer la charge réservée à chaque État ou d'accroître la compétitivité des économies africaines, il est nécessaire de favoriser le renforcement des échanges au sein d'une même région.

Développement économique

Le troisième objectif est celui de la sécurité. Le Liberia et la Somalie illustrent tristement les dangers des dérives partisanes et ethnocentriques. Rien de durable, et vous le savez bien, ne saurait être élaboré en matière de développement, si nous n'aidons pas nos amis à préserver leur sécurité intérieure et à renforcer les structures propres à un État de Droit.

Q. : Précisément, l'insécurité s'accroît en Afrique, notamment dans les capitales. Que compte faire la France dans ce domaine ?

R. : J'estime aujourd'hui que personne ne remet en cause la nécessité de considérer comme prioritaires les questions de sécurité. La solution ne réside pas en une simple augmentation des effectifs de police. Apporter une réponse, c'est avoir l'ambition de s'attaquer simultanément aux causes et effets du mal : en amont, nous nous efforçons d'aider les États à attaquer les causes de ce mal que sont la misère et l'ignorance, et dont les effets sont amplifiés par une urbanisation incontrôlée ; en aval, nous agissons au profit du secteur institutionnel et judiciaire, afin d'aider les États souverains à asseoir leur autorité dans le respect des droits individuels. L'action de nos coopérants ingénieurs agronomes, conseillers financiers, médecins, enseignants est importante ; celle des coopérants magistrats, policiers, gendarmes et militaires est vitale pour permettre aux premiers cités d'être efficaces.

Service militaire adapté

Q. : Les armées africaines sont essentiellement composées de soldats engagés. Une force particulière de service type SMA, ne peut-elle pas réaliser de grands travaux et promouvoir l'image du militaire africain ?

R. : Cette proposition a été déjà avancée à plusieurs reprises. Or, il convient d'être prudent. Alors que le tissu industriel est souvent fragile, il ne s'agit pas de nuire aux intérêts des petites entreprises que l'emploi massif de la main d'œuvre militaire mettrait en péril. Une fois de plus, il n'y a pas de dogme en la matière, aucune entreprise ne peut répondre à un appel d'offres, l'armée peut intervenir ponctuellement pour mener à bien certains grands travaux, dans l'intérêt général du pays.

Pour ma part, je pense que la vraie question n'est pas moins une affaire d'image du militaire africain qu'un problème de format des armées ; pour quelles missions ? pour quels besoins ? Notre souci est de convaincre et d'aider les jeunes démocraties à réorganiser des armées mieux adaptées tout à la fois aux besoins et aux capacités financières du pays…

Coopération militaire franco-africaine

Q. : Quelle est la place de la coopération militaire dans la politique de coopération de la France ? Apportant un gage de sécurité, ne pensez-vous pas qu'il soit nécessaire, sinon de l'augmenter, tout au moins de la maintenir à son niveau actuel ?

R. : Ce n'est pas une question d'effectifs mais d'adaptation constante de l'outil aux objectifs recherchés.

La priorité, je le rappelle, est la sécurité. Il s'agit donc de permettre à la mission militaire d'atteindre cet objectif majeur. Pour cela, la composante « gendarmerie » s'est quelque peu développée mais les autres domaines d'intervention ne sont pas négligés pour autant. Je pense notamment aux conseillers chargés d'accompagner l'immense effort de restructuration des armées réalisé par certains États. La mission militaire de coopération (MMC) intervient donc dans les opérations de réorganisation, parfois de démobilisation et de reconversion. Enfin, elle effectue un travail considérable en matière de formation des cadres et des spécialistes, toujours dans le souci de renforcer la capacité des forces de sécurité nationales à intervenir dans le cadre d'un État de Droit.