Texte intégral
France Inter : Comment interprétez-vous le communiqué conjoint Élysée-Matignon ?
J.-P. Chevènement : C'est un texte chèvre et chou. Il est difficile à lire. On explique qu'il faut que la France maintienne la crédibilité de sa dissuasion et qu'elle prenne pour cela les mesures conservatoires permettant de décider à tout moment une nouvelle campagne d'expérimentation. Ce texte précise qu'il faut acquérir des techniques de simulation. La France a décrété un moratoire unilatéral en avril 1992. Il a été adopté par d'autres pays, notamment les États-Unis et la Russie par la suite. Il eût peut-être été préférable d'acquérir les moyens de simulation avant de décréter un moratoire unilatéral. Quel est le problème ? Nous sommes dans le monde de l'unipolarité. Il y a une seule super puissance, c'est les États- Unis, qui ont le monopole de la coercition militaire. Ils l'ont montré pendant la Guerre du Golfe. Des pays comme la Chine, au lendemain de la Guerre du Golfe, ont décidé de moderniser leur dissuasion nucléaire pour ne pas avoir à passer sous les fourches caudines des États-Unis. La Chine est environnée de pays nucléaires : la Russie, le Kazakhstan, l'Inde, le Pakistan, la Corée, et le Japon pourra fabriquer très vite quand il le voudra et très discrètement quelques dizaines d'armes nucléaires. Il en va de même pour quelques autres pays qui ne se situent pas en Asie. Il ne faut pas faire preuve d'hypocrisie dans ce domaine. Tant qu'il n'y a pas un accord général interrompant les essais nucléaires et créant les conditions à un équilibre, la Chine de son côté est en droit d'avoir une dissuasion nucléaire à part entière. Quant à la France, elle est le môle de stabilité en Europe, c'est le seul pays qui ait une dissuasion nucléaire indépendante. Cette dissuasion nucléaire, c'est le moyen de ne pas faire ce que les Américains voudraient qu'en toute occasion nous fassions. Nous nous sommes privés en cautionnant la Guerre du Golfe de ce qu'était la pédagogie de la dissuasion nucléaire, c'est-à-dire une politique indépendante. Sans politique indépendante, difficile de justifier à l'égard des autres peuples d'Europe et du tiers monde le maintien d'une dissuasion nucléaire indépendante. Si la France faisait preuve d'indépendance, elle pourrait aussi justifier qu'elle emploie les moyens nécessaires pour maintenir la crédibilité de sa dissuasion.
France Inter : Autrement dit, une reprise des essais nucléaires ?
J.-P. Chevènement : … soit l'acquisition de moyens de simulation. Il aurait mieux valu le faire préalablement à la décision de procéder à un moratoire international. La concertation multilatérale, elle se résume à une concertation avec les États-Unis, car la Grande-Bretagne dépend des États-Unis en matière nucléaire. Quant à la Russie, on voit où elle en est par rapport aux États-Unis. Nous ne devons pas faire dépendre notre décision de la décision américaine.
France Inter : Décidément vous êtes gaulliste ?
J.-P. Chevènement : Non, je suis républicain, ce n'est pas très différent. Je ne prends pas ce que dit P. Mazeaud comme une injure. Le Général de Gaulle a été à un moment de notre histoire le dernier des républicains. L'important est d'avoir l'idée que la France doit rester un pays indépendant dans l'intérêt de la paix, de la stabilité en Europe, qui n'est pas garantie. L'effondrement de l'URSS ouvre une période de trouble. En matière de défense, il faut raisonner 10-15-20 ans en avance. C'est la raison pour laquelle sur ces sujets, il faut être très responsable.
France Inter : En France, on entend F. Léotard dire que la France pourrait se passer des essais nucléaires pendant un an, deux ans, trois ans encore.
J.-P. Chevènement : Je n'ai pas vu que F. Léotard se soit exprimé d'une façon aussi péremptoire. Je ne connais pas le fond du rapport demandé à l'Amiral Lanxade. Est-ce que nous disposons des moyens de simulation qui pourraient nous permettre de nous dispenser de ces expérimentations physiques, qui se déroulent dans le basalte, et qui ne comportent pas de conséquence pour l'environnement ? C'est une grande responsabilité. Nous n'avons plus de capacité de politique étrangère et comme nous n'avons pas de deuxième composante, aucune décision n'a été prise, cela veut dire que nous devrons lancer la production du nouveau missile M5. Pour cela, il faut des expérimentations. Peut-on avoir recours à des moyens de simulation ? Jusqu'où ? Sinon il faut prendre les moyens de cette modernisation, si on veut qu'il y ait demain un monde équilibré et pas seulement à la merci des décisions de Washington.