Texte intégral
Michel Rocard
Permettez-moi, à l'ouverture de ce Comité directeur d'adresser un cordial salut à Véronique Eisenberg, membre associée au Comité directeur au titre du Parti des Socialistes Européens, représentant le SPD allemand, qui, avec une ténacité fantastique, honore toutes nos réunions de sa présence.
Nous voici donc réunis de nouveau trois jours après nos États généraux. Nous l'avons tous senti, il s'est passé quelque chose à Lyon que nous n'attendions pas, qu'aucun d'entre nous ne pouvait attendre, en tout cas pas à ce point.
Déjà, le nombre et la richesse des contributions venues de toutes les fédérations étaient l'expression d'un intérêt ici ou là passionné. Les différences géographiques ont introduit des variations dans toutes les contributions et je pense tout particulièrement à celles venues des fédérations des départements et territoires d'outre-mer. Au-delà de propositions propres, intéressantes, elles se sont inscrites résolument dans la perspective du renouveau socialiste.
Sur la forme de ces débats maintenant, ce sont près de 400 orateurs qui ont pu s'exprimer à un moment ou à un autre des États généraux ; orateurs dans lesquels les participants se sont finalement reconnus, auxquels ils se sont identifiés. L'acquiescement donné au rapport l'a bien montré.
Sur le fond, l'attachement à la gauche, l'ancrage dans nos valeurs socialistes et républicaines a été parfaitement ferme, sans s'accompagner de facilités démagogiques ni d'aucun débordement.
Sur l'ambiance, et c'est surprenant, elle a été attentive, chaleureuse, on restait beaucoup plus dans la salle que dans les couloirs, ce qui est un progrès par rapport à nos mœurs habituelles, et cette ambiance s'est caractérisée par la volonté de rassemblement au point que les quelques-uns qui n'en ont pas assez tenu compte dans leur message sont les seuls que les États généraux se sont permis de rabrouer.
Je pense que notre ami Fleutiaux me permettra de saluer son courage militant et malheureux et en même temps le fait qu'il y a un sens à l'accueil qui lui a été fait.
Cette forme, ce fond, cette ambiance nous créent des obligations, et tant mieux parce que ce sont des obligations que nous aurons tous plaisir à respecter, obligations de rassemblement, d'unité et d'avancée.
Les débats ont été assez riches pour fournir la matière intellectuelle et politique d'une motion pour tous, si j'ose risquer cette expression. Il revient donc à ce Comité directeur de donner la (ou les, je ne peux pas en préjuger) lecture politique précisant les propositions, cernant les questions qui demeurent en débat.
Pierre Moscovici avec Henri Weber, Jean-Luc Mélenchon et Pierre Bergounioux ont bien voulu se livrer, en préparation à ce Comité directeur, à l'exercice difficile consistant à préparer un projet à partir du rapport général et je laisserai le soin à Pierre Moscovici de présenter ce projet.
Vous devinez sans peine que le projet dans son état a mon accord complet et personnel. Je souhaite qu'il recueille le vôtre mais c'est l'objet du débat.
Sur un sujet qui nous est cher à tous, les modes de scrutin à l'intérieur du Parti, ce texte adopte une formule évolutive que je crois apte à satisfaire tout le monde ici, et à apporter à nos règles internes les changements nécessaires même si tous ne peuvent pas intervenir d'une seule fois dès le prochain congrès et qu'il faut programmer une évolution progressive.
Mais ce que je retiens également des États généraux, comme vous sans doute, c'est que nous ne saurions nous arrêter à nos débats internes, il nous faut, au plus tôt, aller vers d'autres, vers tous ceux que réunit l'ambition de la transformation sociale. Simplement, dans le temps, nous ne saurions mettre la charrue avant les bœufs, c'est-à-dire que nous ne saurions mettre l'union avec d'autres avant le rassemblement entre nous.
C'est pourquoi, afin de ne pas perdre de temps et sans pour autant anticiper les résultats du prochain Congrès, je propose que dans ce Comité directeur nous constituions très vite un groupe de travail chargé de réfléchir aux futures Assises de la Transformation Sociale. Il ne pourra s'agir d'un groupe de pilotage qui prétendrait ensuite imposer aux autres des règles choisies et imposées par nous. Il s'agira plutôt de conduire une réflexion sur les thèmes et la méthode autour desquels nous croyons des rapprochements possibles, des discussions nécessaires, peut-être aussi des actions communes envisageables.
La mise en place précoce d'un tel groupe de travail montrera clairement que nous n'entendons pas nous satisfaire de la réussite des seuls États généraux, des espoirs qu'ils nous ont donnés à nous socialistes, et de nous replier sur les tâches internes que les États généraux impliquent. Nous avons fait le choix d'être ouverts à d'autres. Ce choix, je crois qu'il faut au plus tôt le traduire en actes et j'insiste maintenant parce que ce ne sera pas la préoccupation générale pour le reste de nos débats.
La réussite des États généraux est celle de nous tous qui en avons loyalement joué le jeu. C'était plus difficile pour certains que pour d'autres et, par conséquent, je veux saluer les participations, les contributions à ce qu'ont été les États généraux, à proportion de la difficulté qu'elles représentaient pour certains. Et pourtant, pratiquement tous l'ont fait au nom de l'intérêt supérieur des socialistes, au nom de la volonté de cicatriser des plaies et de ne pas en ouvrir de nouvelles. De cela je tiens à vous remercier tous au nom du Parti. J'y vois le signe le plus sûr de notre épanouissement durable.
Bonne chance. Et après l'intervention de Pierre Moscovici, le débat sera ouvert."
Présentation d'un canevas pour une motion unique
Pierre Moscovici
Ce Comité directeur est réuni pour tirer les leçons et pour faire la lecture politique de nos États généraux. Nous venons donc d'entendre le message délivré lors de cette manifestation, totalement réussie, totalement maîtrisée, dont s'est dégagée une grande maturité politique, en voulant en finir au fond avec l'étape du bilan, d'ailleurs sans concession, et en regardant vers l'avenir.
Ce message est clair. C'est une aspiration de tous, exprimée avec beaucoup de force, à tourner la page et à vivre différemment dans le Parti socialiste. Au fond, comme le dit Daniel Percheron, on ne convoque pas impunément les États généraux, et les délégués militants et sympathisants nous ont indiqué qu'ils exigeaient que les socialistes présentent un front unique pour faire face à la droite, pour mieux dialoguer avec toutes les forces du mouvement socialiste et de la gauche ; bref, pour entreprendre la reconquête politique. Pour nous, le maître mot de la période qui s'ouvre, et beaucoup qui sont dans cette salle l'ont prononcé pendant et après les États généraux, c'est le rassemblement. C'est pourquoi je pense que le mandat des États généraux dont notre Comité directeur est aujourd'hui porteur, implique que nous recherchions les conditions qui nous permettent de présenter aux militants pour la deuxième phase des États généraux un texte qui ne soit pas forcément et par principe, un texte unique, mais un texte de large rassemblement dans lequel ils puissent retrouver l'écho de leurs propres préoccupations. Et nous devons considérer, ce qui a d'ailleurs été confirmé par le groupe de travail réuni samedi soir à Lyon, que la phase des contributions n'a pas lieu d'être pour ce congrès et que les nombreux textes qui émanent des sections, des fédérations, des États généraux eux-mêmes en tiennent lieu.
Je crois d'ailleurs, puisque nous avons retenu dimanche le principe d'États généraux permanents sur les idées, que nous devrions à l'avenir renoncer à cette phase des contributions nationales qui est pernicieuse car elle tourne, très souvent à la chasse aux signatures, pour ne traiter à ce stade préliminaire, que des propositions des militants ou des fédérations comme nous l'avons fait pour ces États généraux.
La logique, est donc que nous vous proposions les éléments, les grandes lignes de ce que j'appellerai, comme Michel Rocard à l'instant, une motion pour tous tu une motion pour nous tous, c'est-à-dire une motion que tous ont vocation à signer ou dans laquelle ils peuvent se reconnaître.
Pour cela, nous devons partir du rapport général des États généraux approuvé à une écrasante majorité, qui constitue, selon l'expression de Jean-Paul Huchon, un matériau de synthèse politique dont je souhaite qu'elle nous unisse.
Ceci implique que nous tranchions certaines options que ce rapport laissait ouvertes. Cela suppose aussi que nous proposions à l'occasion, notre lecture politique de certains faits, de certaines évolutions ou de certains débats.
Et j'en viens au canevas de cette motion qui n'a pas une vocation lyrique mais constitue le canevas d'un texte dans lequel nous pourrions nous reconnaître.
En introduction, il nous faudra partir du bilan, considérant à la fois que beaucoup a été fait, que les grandes réformes et la gestion des socialistes ont contribué à moderniser l'économie et la société et qu'en même temps, il est indubitable que nous avons été rejetés. À ceci il y a des causes objectives et internationales : la crise économique d'abord, le problème de l'emploi qui ne nous atteint pas seuls, mais il y a aussi nos propres insuffisances. C'est pourquoi de ce bilan, nous devons tirer avant tout des leçons retrouver nos valeurs et un sens global pour notre action, ne plus nous soumettre à l'excès, à l'orthodoxie économique ou politique, et faire de la lutte contre le chômage l'incontournable priorité de la politique économique, de la politique en général.
Le message des États généraux, c'est aussi que nous devons revoir notre comportement, retrouver le contact avec le mouvement social, redonner plus d'éthique à notre action, en un mot, réhabiliter l'action politique.
Au fond, aujourd'hui, on nous demande de reconstruire un modèle français, modèle qui mette l'accent sur la lutte contre le chômage, sur un nouvel internationalisme, sur une démocratisation de nos institutions et des institutions européennes. Bref, je crois que notre Parti doit retrouver le lien un peu perdu ou défait avec les Français.
Le texte que nous vous proposons avec Mélenchon, Weber et Bergounioux, notamment, met d'abord l'accent sur la priorité à l'emploi.
Priorité à l'emploi, cela suppose effectivement que nous considérons que le rapport au travail demeure essentiel, même si nous devons changer le travail, que le chômage est un fléau qui est à la base de l'ensemble des déséquilibres de la société française (l'insécurité, la toxicomanie, la xénophobie), et aussi, que nous rompions avec l'orthodoxie économique et financière.
Les thèses libérales ne sont pas efficaces et ne sont plus en vogue, même dans les pays les plus conservateurs.
Nous devons aussi redéfinir notre rapport avec plusieurs notions et plusieurs réalités : capitalisme, économie de marché, économie avec marché. Pour les socialistes, il n'y a pas de marché sans discours critique, il n'y a pas de marché sans État et sans régulation, il n'y a pas non plus de système international ou européen sans régulation.
Pour toutes ces raisons, nous devons rechercher à construire un nouveau modèle de société qui soit davantage créateur d'emplois.
Ceci implique que nous allions vers une économie de partage, que nous entreprenions la mobilisation de tous et que nous explorions routes les pistes de maintien, de protection ou de création d'emplois.
J'en mentionnerai quelques-unes :
D'abord, une stratégie de croissance, même si, là aussi, notre rapport à la croissance doit changer. Nous devons rechercher une croissance qui soit à la fois coopérative et soutenable.
Coopérative, cela veut dire que nous exigeons une relance, qui ne saurait être nationale ou protectionniste, mais une relance européenne. Soutenable, cela signifie que nous devons à l'avenir éviter les excès productivistes, respecter la planète, garantir le devenir des générations futures.
Deuxième piste : un partage des échanges internationaux.
Nous voyons clairement aujourd'hui que le GATT a atteint ses limites et nous militons pour une nouvelle organisation des échanges internationaux qui permette de réguler la concurrence internationale, notamment celle des pays qui ont atteint, d'ores et déjà, un haut niveau de technologie mais qui continuent d'avoir de bas salaires.
Troisième piste : préférer les dépenses "actives" pour l'emploi, celles qui mettent l'accent sur la création d'emplois, sur l'aide à l'embauche, sur la formation professionnelle par rapport aux dépenses "passives" (garantie de revenu, retraite anticipée, indemnisation du chômage).
Quatrième piste : le développement des emplois de services, marchands et non marchands.
Cinquième piste : nous devons contenir les licenciements, car aujourd'hui la compétitivité ne se mesure pas à travers les coûts seuls, notamment à travers le coût du travail, elle résulte d'une performance globale dont l'emploi est le premier critère.
Enfin, il nous faut changer le travail et nous ne pourrons esquiver la question de la réduction de la durée du travail et de ses modalités, c'est-à-dire en refusant le dumping social.
Telle serait donc la première partie de ce texte.
Deuxième partie : il nous faut proposer aujourd'hui aux Français un nouveau pacte social, ce qui veut dire que l'orientation politique essentielle des socialistes, c'est de refuser l'éclatement de la société, c'est de redonner un sens à la cohésion sociale,
Pour ceci, plusieurs priorités peuvent être dégagées :
D'abord, consolider et renforcer les acquis de la protection sociale, ce qui passe à la fois par la maîtrise des dépenses de santé, par une solution apportée aux problèmes des retraites et de la dépendance, ce qui suppose aussi que nous changions les modalités de gestion de la sécurité sociale.
Deuxième priorité : le droit à la sécurité. Nous devons ici dépasser le dilemme, qui a fait son temps, entre prévention et répression. Nous devons agir pour une police républicaine et proposer un grand plan de développement de la justice.
Troisième priorité : la relance du système d'éducation et de formation, la priorité à l'éducation mise en œuvre par la gauche est menacée par la droite. Nous devons à la fois refuser le démantèlement du service public de l'éducation et changer la formation, notamment la formation permanente.
Quatrième priorité : lutter contre la ségrégation territoriale, à la fois en nous mobilisant en faveur du monde rural, en donnant une nouvelle impulsion à la politique de la Ville, en un mot en militant pour le développement local.
Cinquième priorité : l'accélération de l'intégration des populations étrangères. Pour nous, l'immigration zéro proposée par Charles Pasqua est une illusion. Il nous faut, certes, maîtriser les flux migratoires, mais nous continuons de considérer que la voie française de l'intégration passe par la citoyenneté.
Sixième priorité : rééquilibrer le pouvoir dans l'entreprise et dans la cité en allant au-delà des lois Auroux et en complétant la décentralisation.
Septième priorité : la justice fiscale.il nous faut sans doute à l'avenir différencier, au moins partiellement, les prestations en fonction des ressources et redistribuer plus et mieux, ce qui suppose enfin que nous modifions le mode de prélèvement en passant à la retenue à la source.
Enfin, il nous faut voir que de nombreux problèmes de société (l'environnement, le SIDA, la drogue, le contrat d'union civile…) ont fait l'objet de préoccupations de beaucoup de militants et sympathisants au cours des États généraux et que nous devons les traiter car il s'agit de problèmes très lourds et fondamentaux.
Troisième partie de ce texte : une véritable union européenne. Aujourd'hui, les déséquilibres qui nous frappent sont, à l'évidence, internationaux, les régulations doivent être mondiales et, pour ce qui nous concerne, européennes.
Socialistes, européens, nous devons concevoir différemment l'Europe mais nous continuons d'agir et de penser pour une union européenne. Ceci suppose que la Communauté européenne soit et demeure le premier niveau de réponse pour la France.
Aujourd'hui, chacun le voit, chacun le sent, il faut dépasser le Traité de Maastricht, ce qui suppose que nous continuions de militer pour la monnaie unique, mais en révisant les critères de convergence du Traité qui sont, à l'évidence, aujourd'hui, opposés aux politiques anti-récession que nous appelons.
Nous continuons aussi de souhaiter une vraie politique industrielle et de recherche pour la définition d'une politique commerciale qui soit réaliste et ferme.
Deuxième axe : construire une puissance publique européenne. L'Europe des socialistes (on l'a beaucoup dit, mais il faut le faire) n'est pas celle des libéraux. Dès lors, nous devons renforcer le modèle européen de société, ce qui passe notamment par l'élaboration des conditions d'une Europe protectrice.
Troisième piste : des institutions pour décider et pour orienter. Ici, nous devrons avoir entre nous le débat sur le rôle du Parlement Européen, sur son pouvoir législatif, sur sa capacité à voter l'impôt, à l'égal de ce que fait aujourd'hui le Conseil des Communautés. Nous devons aussi proposer l'extension du champ de la décision à la majorité en Europe.
Cette Communauté européenne est pour nous une communauté solidaire du monde. L'ONU, le Conseil de Sécurité, doivent être les germes d'une nouvelle autorité mondiale et il nous faut penser à élargir le contenu de la Charte des Nations-Unies, notamment pour tout ce qui concerne les droits de l'homme.
Quatrième partie de ce texte, qui encore une fois, épouse la problématique du rapport des États généraux : refonder un grand Parti socialiste pour la gauche. Ici, je crois que nous devons insister sur plusieurs axes.
Premier axe : retrouver la pleine autonomie du Parti, car beaucoup, au cours des États généraux, se sont plaints justement de cette absence d'autonomie. Ceci suppose qu'un certain nombre de questions soient tranchées.
Il s'agit d'abord du Parti et de la présidentielle. Notre Parti, aujourd'hui, ne peut pas continuer à avoir le même rapport aux institutions, mais doit définir un rapport plus critique. Et cela suppose qu'un blanc-seing ne soit pas donné au candidat du Parti à la présidentielle, mais qu'existe au contraire un contrat entre le Parti et son candidat.
Deuxième axe : un grand parti ouvert sur la société. À l'évidence, la participation des sympathisants aux États généraux a été une réussite et il faut aujourd'hui formaliser cette ouverture, la prolonger. C'est pourquoi nous proposons que soit créée une carte "d'ami du Parti socialiste". Nous proposons aussi que soit développée la place des secteurs thématiques dans le Parti et que systématiquement, au niveau national mais aussi au niveau local, soient organisées des Conventions thématiques sur tous les grands problèmes de société que nous avons peut-être un peu désertés : l'Europe (la dernière Convention sur l'Europe remonte à 1973…), l'emploi, le SIDA, la drogue, l'éthique, les institutions, l'aménagement du territoire.
Nous devons, dans le Parti socialiste, garantir la place et la promotion des femmes et mieux appliquer en l'occurrence nos statuts avant d'aller vers la parité.
Enfin, le Parti socialiste doit mieux représenter les socialistes de l'Outre-Mer, ce qui suppose qu'une véritable structure soit chargée au sein du Parti socialiste des relations avec l'Outre-Mer.
Troisième axe concernant le Parti : rendre le Parti aux militants. Il s'agit, bien sûr, du débat sur les courants qui a beaucoup agité les États généraux. Il faut (c'est aussi un message des plus nets) faire évoluer le fonctionnement des courants et limiter leur influence. Nous devons faire en sorte de mieux garantir le pluralisme.
Et j'en viens ici à la formulation que nous proposons, évoquée par Michel Rocard, relative à l'élection des dirigeants du Parti.
En définitive, ce que nous proposons, c'est un scrutin mixte qui fasse évoluer nos statuts de Bordeaux. Ce scrutin mixte serait appliqué de façon progressive, à la fois à l'échelon national et aux échelons locaux.
Le Conseil national, c'est-à-dire l'instance qui succédera à notre Comité directeur, dès le prochain Congrès, serait composé aux 2/3 par les délégués des motions d'orientation élus à bulletin secret au Congrès, et pour le dernier tiers par les Premiers secrétaires fédéraux élus au scrutin uninominal à bulletin secret par les délégués des sections.
Ces proportions (2/3-1/3) se retrouveraient au niveau départemental, 1/3 des membres de la Commission exécutive fédérale étant élus par les délégués au Congrès fédéral au scrutin majoritaire, l'ensemble des membres de la CEF devant représenter au moins 60 % des sections, dans le souci de parvenir à une meilleure implantation territoriale.
Au-delà de notre prochain Congrès, le développement des secteurs thématiques du Parti, le développement des actions thématiques, le développement de l'action en direction du mouvement social devraient permettre d'élargir le Conseil national à une composante qui représente les acteurs de la société, donc à une composante sociétale.
Je crois enfin, pour en terminer avec le Parti, qu'il nous faut supprimer les contributions nationales (mais j'en ai déjà dit un mot) et rechercher un meilleur équilibre géographique au sein des instances nationales du Parti.
Avant de conclure, je voudrais insister sur une question de méthode qui a son importance. Elle concerne l'expression et le vote des militants.
Les États généraux ont montré la volonté des militants de débattre, de s'exprimer, et cela implique, à l'occasion, de voter.
L'unité nécessaire ne veut pas dire l'uniformité, d'autant que nombre de questions qui ne justifient pas des motions séparées peuvent encore faire l'objet entre nous de plusieurs lectures. C'est pourquoi, nous suggérons que des questions soient posées avec des expressions différentes, bref que nous ouvrions dans "la motion pour tous" des fenêtres au débat.
Ces questions, non des options, laissées en débat, ne sauraient porter sur des sujets essentiels, contradictoires en tout cas avec l'orientation politique centrale de la motion.
Elles ne doivent pas non plus permettre à tel ou tel d'obtenir dans le Parti un succès à bon compte, même s'il ne s'agit que d'un succès d'estime. En conséquence, je crois que ces questions pour le débat devraient faire l'objet de signatures croisées entre représentants de différentes sensibilités qui souhaitent s'associer à la motion pour tous.
Il est difficile, sans doute, de faire ici d'emblée la liste limitative de ces questions, mais on peut songer déjà à différents thèmes : les institutions, le mode de scrutin, non pas dans le Parti mais dans le pays, la gestion de la sécurité sociale, les modalités de la réduction du temps de travail, la tonalité plus ou moins fédéraliste des institutions européennes, l'ampleur de la protection de l'espace social européen.
Je crois que les conditions du rassemblement sont réunies, que les militants, les adhérents, les sympathisants réunis à Lyon, nous ont lancé un appel, ont manifesté leur volonté pour que nous remettions en marche un parti qui soit à même de repartir à la reconquête. J'ai la conviction que nous le devons et que nous le pouvons.
Introduction au débat
Michel Rocard
Deux remarques touchant la procédure et le déroulement au fond.
Vous avez entendu le rapport de Pierre Moscovici, le texte de la motion pour tous qui vous est proposé. Il n'est pas encore complètement rédigé. Premier élément des choses.
Quel que soit le nombre de textes qui seront proposés à la délibération des camarades à l'issue de ce Comité directeur pour le Congrès, la date de dépôt final devra être, samedi, on peut en discuter, on ne peut pas cependant se laisser porter au-delà du 14 juillet car il n'y aura plus personne. Il y aura quelques jours de travail en plus, ne serait-ce que pour arrêter un accord précis sur les différentes ouvertures au débat qu'on n'appelle pas options, mais qui seront l'objet d'une consultation démocratique à l'intérieur du Parti.
Pour en arriver là, il faut se mettre d'accord sur de grandes orientations. Il faut vérifier notre accord sur les dispositions statutaires concernant le Parti. Il y a aussi un travail délicat à faire concernant la composition même du futur Conseil national du Parti.
C'est pour répondre à tout cela, tout de suite, que je devance la fin du débat en vous disant, qu'avant le déjeuner nous vous ferons la proposition d'un groupe de travail qu'il faudra, comme d'habitude, aussi restreint que possible, mais avec tout le monde dedans, groupe de travail qui se chargera d'approfondir par écrit les niveaux d'accords sur le texte, sur le découpage des alternatives soumises aux militants, ainsi que sur la partie statutaire.
Il pourra même, en son sein, détailler un sous-groupe pour évoquer les choses les plus difficiles qu'en général, nous qualifions sous la rubrique, "celles qui ne peuvent être traitées que par les humanistes parmi nous", je pense que vous me comprenez.
Deuxième remarque de procédure. Ce Comité directeur se déroule dans une atmosphère post-États généraux qui est bonne. La presse régionale, notamment, a salué ces États généraux dans des conditions qui nous renforcent dans le pays et qui amorcent cette renaissance dont nous avons tant besoin si on se souvient de l'état dans lequel nous étions le 28 mars au soir.
Ce Comité directeur est celui de tous les dangers par rapport au climat. Nous sommes le Comité directeur élu au Congrès de Rennes. La composition porte sa trace en nombre, en rupture d'amitiés, en délicatesse de confiance mutuelle. Ces choses doivent être dites, reconnues, elles sont parmi nous. Je pense qu'elles sont solubles. Je le crois profondément. On a déjà beaucoup travaillé, beaucoup donné, mais pas bouclé. Je pense qu'il suffit, d'un excès de confidences à la presse sur les points qui font difficultés pour ternir l'image d'un effort qui a toutes chances de se terminer bien.
Si nous étions donc capables de nous interdire toutes confidences avant le compte rendu des travaux, nous contribuerions à la satisfaction du militant de base qui ressent de nouveau quelque bonheur à être socialiste.
Je supplie que personne ne présume d'un résultat désavantageux pour lui des travaux du groupe de travail pour aller s'en plaindre en anticipation dans la presse. Nous ne sommes pas très loin d'une bonne solution, j'insiste sur ce point. Je me suis demandé pourquoi les partis politiques avaient dans la société française un tel discrédit, alors qu'il n'y a pas de démocratie sans partis politiques, et quand nous voyons ce qui se passe dans l'ex-Union Soviétique, en Afrique ou en Yougoslavie, nous savons que le système des partis politiques est le meilleur du monde. Pourquoi donc ce discrédit ? Je suis arrivé à la conclusion que c'est parce que nous sommes une société interdite d'intimité par les médias. Nous avons du linge à laver entre nous, il est départemental ou national, il faut bien le faire, nous le faisons toujours sous l'œil des médias. Qui lave son linge sale en public est réputé non fréquentable. Voilà le sort des partis politiques. Serons-nous capables au service de la Gauche de laver notre linge sale avec l'énergie et le talent de nos convictions ? Je note quelques sourires qui se croisent avec moi, des sourires antagonistes. Si nous sommes capables de ne laver notre linge sale qu'en privé, je suggère, si c'est mauvais, qu'on attende les conclusions du groupe de travail, si c'est bon, on aura épargné un mauvais moment au Parti.
Voilà le souhait que je fais et c'est pour pouvoir l'appuyer que je vous annonce déjà cette proposition d'un groupe de travail dont la composition détaillée vous sera proposée dès la clôture du débat de ce matin.
Réforme du Code de la nationalité : une loi inquiétante, injuste et dangereuse
Michel Rocard, Président de la Direction nationale du Parti socialiste, après avoir pris connaissance de la décision du Conseil Constitutionnel de ce jour, prend acte de la censure de certaines des dispositions les plus choquantes de la loi réformant le code de la nationalité. Une nouvelle fois, c'est la vigilance des parlementaires socialistes qui a permis d'éviter que le gouvernement et la majorité parlementaire ne violent, impunément, la Constitution.
Il regrette néanmoins que le Conseil Constitutionnel n'ait pas pu aller plus loin. La loi adoptée est donc désormais jugée, pour l'essentiel, conforme à la Constitution, mais cela ne l'empêchera pas de rester une mauvaise loi, inquiétante dans ses motivations, injuste dans ses intentions et dangereuse dans ses dispositions. – 21 juillet 1993
Comité directeur du 7 juillet 1993
Henri Emmanuelli
Après les élections du 28 mars sur lesquelles je ne reviendrai pas, je crois que nous avons fait les commentaires qui convenaient et qu'ils ont été largement faits à Lyon, nous nous sommes efforcés les uns cl les autres d'essayer de recréer une dynamique ; et cette nouvelle dynamique, nous avons décidé de l'inscrire dans un dispositif en trois phases dont la première était constituée par les États généraux, la deuxième sera constituée par le congrès, et la troisième devrait être une tentative de rassemblement de l'ensemble de la gauche.
Je suis prudent sur les mots qui tournent autour du Parti socialiste ; prudent parce que si l'on fait preuve ne serait-ce que d'impérialisme verbal, on risquerait de choquer des susceptibilités. Ce n'est pas le moment.
Nous avons, avec les États généraux, réalisé la première étape de ce processus et il serait inutile de dire que c'est un succès puisque que cela a été, objectivement, un succès. Nous pouvions avoir quelques craintes, quelques risques de dérapage et nous savions très bien que ce serait tout l'un ou tout l'autre. Dans ce genre d'exercice, on risque le meilleur, on risque le pire. Il se trouve que cela a été le meilleur.
Ces États généraux, comme l'a dit Louis Mermaz, sont une photo et, une photo est toujours réductrice. Mais je serais tenté de lui dire : c'est réducteur pour le meilleur comme pour le pire. Et nous avons déjà eu le pire.
Alors si celle fois-ci c'est réducteur pour le meilleur, comme nous avons déjà donné pour le pire, ne nous inquiétons pas trop de la réduction de la photo ou de son caractère un petit peu déformant. Essayons au contraire d'en tirer partie.
Cela dit, personne ici n'ignore les limites d'un exercice comme celui des États généraux. C'est bien vrai qu'on a entendu des choses et leur contraire à n'en plus finir. Mais il est vrai aussi, que l'on a entendu réaffirmer des choses et que des orientations sont clairement apparues. Alors, selon que l'on veut insister sur les contradictions évidentes ou bien sur les orientations qui se sont dégagées, selon le choix que l'on fait, on peut faire l'un, ou on peut faire l'autre.
Je préfère, et vous l'aurez compris, insister non pas sur les contradictions mais sur les orientations qui se sont dégagées. Il y en a tout de même un certain nombre.
Louis Mermaz faisait tout à l'heure allusion au nom du Parti. Pour ma part, je n'ai jamais eu d'inquiétudes sur le nom du Parti, et je n'avais pas de doute quant à ce que serait le choix profond, massif des militants.
Au-delà de cette affaire du nom du Parti, il y a quelque chose, d'incontournable : chaque militant socialiste ou chaque sympathisant, chacune ou chacun d'entre nous, est héritier d'une histoire ; je dis cela pour Pierre Mauroy qui a écrit un livre dont le titre est "héritier de l'avenir". Nous sommes aussi comptables de cet avenir.
Je ne crois pas que nous soyons à la fin d'une période ou au début d'une nouvelle période. Cela fait 20 ans que je suis au Parti socialiste. Je ne cesse d'entendre proclamer la fin d'une période et je ne cesse d'entendre annoncer le début de nouvelles périodes.
En réalité, nous sommes à un moment de l'histoire où nous sommes confrontés à un énorme défi. Jean-Claude Boulard, comme Jean-Paul Bachy, ont fait allusion à cet énorme et central problème du chômage. Et je me félicite que dans le texte, on ait commencé par dire que le problème central était celui-là, car il hiérarchisera toutes les autres prises de position.
On pourrait trouver beaucoup d'autres sujets fort importants : l'avenir des médias, l'avenir de l'information. On l'a bien vu à l'occasion des élections du 28 mars. Le problème de l'emploi, du chômage hiérarchise, toutes les autres urgences.
Nous sommes confrontés à ce défi. Ce défi menace les socialistes. On voit ce qui s'est passé en France, ce qui se prépare aux Pays-Bas, c'est-à-dire une déroute pour les socialistes parce que là-bas, les socialistes aussi, sont devenus en quelque sorte les meilleurs gestionnaires de la crise. Mais ce défi ne pèse pas simplement sur le socialisme. J'ai la conviction profonde qu'il pèse sur l'avenir de la démocratie.
Si nous n'arrivons pas à inverser les évolutions profondes ou les dérèglements profonds du libre échangisme et de l'économie de marché, ce n'est pas simplement le socialisme qui risque non pas de disparaître (je ne crois pas à la disparition d'une famille politique) mais d'être totalement marginalisé. Ce sont les systèmes démocratiques qui risquent de disparaître. Disons tout simplement que nous sommes devant ce défi-là et que, par rapport à lui, nous avons des responsabilités. Nous ne sommes pas seulement responsables par rapport à nos militants, à nos sympathisants, ou par rapport à l'opinion, mais aussi par rapport à l'avenir de la démocratie dans ce pays.
Parce que si la droite échoue, comme je le crois, et que nous n'avons pas la capacité de réinstaller une alternative crédible, nous savons bien que le dérapage se fera vers des systèmes autoritaires. Là, aucun d'entre nous ne connaît le prix qui sera payé. Je parle sous le regard de Daniel Mayer qui a connu une période comme celle-là. Je pense que ce prix sera très élevé. Je préfère donc voir le côté positif.
Il y a eu la question du nom du Parti, la réaffirmation de l'attachement à la laïcité conçue non comme quelque chose d'étroit mais comme tout simplement le refus des socialistes de voir institutionnaliser une société à deux vitesses par une école qui serait elle-même l'école à deux vitesses. On sait très bien ce qu'il y a de grave dans cette loi Falloux. Par delà les principes, les sensibilités, les attachements philosophiques, c'est tout de même la perspective de voir s'installer dans le paysage français, à cinq ou dix ans, des écoles qui seraient très préservées, disons le mot, des écoles où il n'y aurait pas d'immigrés, où les gens mettraient leurs enfants, non pas pour des raisons politiques ou idéologiques, mais tout simplement par souci de préservation, de conservation, par souci de reproduction. Et puis il y aurait notre école qui, elle, serait abandonnée et répulsive.
C'est cela, aujourd'hui, l'attachement à la laïcité.
Sur la stratégie, je n'ai pas de doute non plus. Tous les observateurs à la fois politiques, médiatiques, qui se trouvaient à Lyon, dimanche, ne peuvent pas avoir de doutes sur le fait que le Parti socialiste est, reste, et sera la transversale de l'opposition dans ce pays.
Quand on regarde les scrutins dimanche après dimanche, on constate, là où nous sommes présents, que c'est le candidat du Parti socialiste qui est challenger au second tour. Vous remarquerez qu'à ce moment-là sur le terrain on se pose bien moins de questions et que si notre candidat passe de 10, 18, 22, 30, à 48, à 49 % au second tour, c'est bien qu'il y a tout de même des électeurs qui répondent à cette question plus facilement que nous ne le faisons dans nos débats.
Tout cela a été réaffirmé et nous avons le devoir de rester dans cette dynamique.
Louis Mermaz pose une vraie question quand il dit : est-ce que le Congrès pour autant, est joué ?
En fait, tu présentes une contradiction devant laquelle nous sommes tous, que nous avons vécue dans nos fédérations et que nous retrouvons d'une certaine manière aujourd'hui : c'est le désir contradictoire des militants de reprendre la parole pour faire des choix politiques authentiques et en même temps leur refus massif et global de nous voir nous diviser.
Comme les militants, j'ai la hantise de voir ressurgir, à travers un débat politique qui serait trop structuré des errements ou des erreurs que nous ne voulons plus voir en refusant d'en être les acteurs. Et c'est vrai, nous sommes tous devant cette contradiction.
Pour répondre très clairement à Louis Mermaz, je ne pense pas qu'il faille considérer que les États généraux puissent se substituer au Congrès. II y a des choix politiques à faire. Je souhaite que nous arrivions à concilier tout cela.
Comment faire ? Essayons de faire un texte commun, et je reconnais avec Weber que "Motion pour Tous", cela fait plutôt supermarché que texte de motion du Parti socialiste. S'il n'y a que cela, on n'aura pas beaucoup de difficultés à s'entendre. Faisons en tout cas un texte qui facilite cette dynamique.
Répondant à Jean Le Garrec, je crois que Pierre Moscovici a voulu dire qu'on peut inscrire des options (j'emploie ce mot, mais ne vous fiez pas à l'étymologie des termes), mais que ce qui ne serait pas possible, c'est que dans un texte commun, apparaissent des options totalement contradictoires avec la logique du texte. C'est uniquement cela qu'il a voulu dire, il n'y a pas là matière à grands débats.
Je souhaite, comme Jean-Claude Boulard, que ce texte soit d'une grande lisibilité. Nous avons besoin non seulement d'un discours politique, mais d'un discours politique lisible.
Sur les grandes questions qui sont justement en orbite autour du problème de l'emploi et des stabilisateurs qui doivent être mis en place dans la société, nous sommes aujourd'hui très souvent dans l'ambiguïté.
J'ai, comme lui, le sentiment que l'expression "partage" est quelque chose de étalement ambiguë. Je le dis d'autant plus que ce mot a surgi plutôt des rangs de mes propres amis et de mes ex-amis (puisque maintenant tous les membres du Parti socialiste sont mes amis et j'espère être celui de tout le monde…), je ne suis pas sûr que cela ail été une bonne inspiration. Celte terminologie inquiète.
Sur des sujets comme la réduction du temps de travail, les moyens de lutter contre l'évolution profonde des gains de productivité, les moyens de lutter contre les dérèglements du libre-échangisme, nous ne pouvons pas rester dans l'ambigüité, et avoir, non plus un discours trop technocratique, Il faut que dans les entreprises de ce pays, dans ce salariat, qui constitue quand même 85 % de la population active, on sache avec une relative certitude ce qu'est la position des socialistes. Comme Jean-Paul Bachy, même s'il l'a dit sous une autre forme, je crois que la crédibilité des socialistes va se jouer dans notre capacité à retrouver l'écoute du monde salarial. Faisons attention à cela, parce que c'est là-dessus que nous allons jouer notre avenir.
J'espère que nous arriverons à nous entendre, ce qui ne veut pas dire dans l'ambigüité ou dans le renoncement. Cette fois-ci, les socialistes, ce n'est pas simplement le progrès social, ce n'est pas simplement un certain nombre de valeurs qu'ils vont devoir défendre dans les mois et les années qui viennent, c'est tout simplement la survie de la démocratie !"
Marie-Noëlle Lienemann
Les enjeux sont connus : il faut reconstruire la gauche et reconstruire ou en tous cas vivifier notre Parti. Cela nous met dans une situation d'exigence politique, d'écoute mutuelle et de capacité d'avancer ensemble en tenant en compte des apports respectifs.
Nous ne sommes pas encore dans une phase où la gestation de nos projets est achevée, et il me paraît tout à fait nécessaire que chacun se mette en situation de faire progresser l'ensemble, plutôt que de chercher à exister, à s'identifier de façon isolée, pour le simple plaisir de le faire ou parce que les clivages politiques deviendraient insurmontables.
Les États généraux ont montré les désirs parfois contradictoires de nos militants. Ils ont exprimé à la fois, le souhait de rassemblement et le souhait de débat. Il faut essayer de répondre à ces deux exigences.
Deuxième point. Ils ont réaffirmé l'ancrage à gauche du Parti et ont exprimé une attente d'idées neuves pour rénover la gauche. Ils ont exprimé, de ce point de vue, un message plus pugnace et plus novateur que ce que nous avions fait par le passé.
Notre Congrès s'inscrit donc sous ces aspects : rassemblement, débat, ancrage à gauche, rénovation de notre projet idéologique.
Nous souhaitons par ailleurs que nos discussions, aujourd'hui, affirment tout de suite, quels sont les points forts qui donneront à la Gauche ses chances de gagner en 1995. La perspective qui se dégagera du texte final commun et les options ouvertes nous permettront de faire définitivement le point.
Honnêtement, je n'ai pas tellement apprécié qu'on ne nous présente qu'un plan. J'appartiens à ceux qui pensent que seul un texte compte, et me méfie par conséquent un peu des débats sur des plans.
J'ai été suffisamment pugnace pour savoir qu'il y a des petites phrases qui pèsent lourd, et que le texte est très important en tant que tel.
Faute d'un texte complètement construit, je m'en tiendrai surtout à ce que j'ai pu entendre dans les rapports des États généraux, dans l'intervention de Michel Rocard, qui me paraît constituer la base du débat sur le contenu politique. (…) Je signalerai les points qui me paraissent, soit devoir faire l'objet d'un débat approfondi, soit mériter d'être clairement précisés dans le texte.
Jean-Luc Mélenchon a insisté sur le concept d'alternative au système capitaliste. Je plaiderai, donc, pour que la tonalité de nos textes soit relativement pugnace au regard des changements sociaux à engager.
Mon analyse rencontre, pour une part, celle d'Henri Emmanuelli. Si la gauche n'apporte pas un discours neuf, différent, crédible, alors l'extrême droite deviendra l'espérance de nos concitoyens. Si nous donnons le sentiment diffus d'aller collectivement dans l'impasse, nous risquons de renvoyer à une solution populiste, bonapartiste. Or justement, la gauche se doit de construire une autre voie.
Ce texte reflète plus de pugnacité et sans doute de nerfs que ce qu'on a pu observer dans les précédents textes. Mais surtout, et là, passé et futur se rencontrent, nous avons intégré depuis le Congrès de Bordeaux, l'idée du développement humain. C'est-à-dire, ne plus avoir un regard uniquement économiste, mais essayer d'inventer et de promouvoir un indice de développement humain sur lequel l'ONU, l'OCDE travaillent.
Si le mouvement socialiste ne donne pas un contenu au lien entre développement humain et développement social, nous risquons de voir surgir, des valeurs purement individualistes, où l'homme est considéré comme un individu seul au milieu de la masse, dominé même à l'échelon international, et non pas enserré dans un tissu social.
Cette affaire ne concerne pas uniquement les socialistes français. C'est certainement un des grands bras de fer que le mouvement socialiste international doit engager avec la Droite conservatrice, fût-elle libérale, fût-elle respectueuse des droits de l'homme.
Très honnêtement, j'ai plutôt l'impression que sur ce point-là, à condition d'y mettre suffisamment de tonus collectif, je vois plutôt des convergences entre nous par rapport à ce qui est sorti des États généraux.
Plus compliquée est la question du chômage. Sur cette question, un point indispensable doit être clarifié – y a-t-il divergence ou simple clarification ? – il s'agit de la réduction du temps de travail.
J'ai écouté avec beaucoup d'attention le discours de Michel Rocard sur la réduction du temps de travail. Honnêtement, cher Michel, je ne suis pas d'accord. Je pense qu'il faut une réduction à 35 heures, cela pas par un mécanisme législatif comme celui qu'on a utilisé pour les 39 heures. J'ai toujours pensé que la négociation était la bonne méthode. Mais le coup des 35 heures négociées à l'échelon européen, je regrette, mais c'est une vaste hypocrisie, c'est le serpent de mer. Nous savons que l'échelon européen ne fonctionnera pas !
Je me souviens des discussions que j'ai eues avec Martine Aubry sur le temps partiel et les négociations par branche. Il n'y en a eu quasiment aucune ! Dans notre pays, la négociation qu'on appelle de nos vœux, ne marche car il n'existe pas un rapport de forces similaire à celui qui caractérise l'Allemagne ou les pays du Nord européen.
Je ne préconise pas une loi pour décréter les 35 heures, je préconise une loi cadre qui implique la négociation équilibrée, échelonnée sur an ou deux ans. Reste à fixer le délai de négociation. Si, à l'issue de la négociation par branches, un accord de branche sur les 35 heures n'est pas conclu, alors, la loi se substituera. C'est une espèce d'épée de Damoclès qui pousse à la négociation.
Vous n'obtiendrez pas des salariés qu'ils discutent sous la menace de la précarité et de la baisse du pouvoir d'achat. Un cadre doit protéger les bas et moyens salaires. Tout le problème est là : doit-on complètement abandonner les très hauts salaires ? Honnêtement, je pense qu'il y a un tel désir de voir aspirer par le bas le pouvoir d'achat des salariés que la protection des moyens et bas salaires doit absolument être garantie.
Troisièmement. Le dispositif doit comporter un mécanisme redistributif pour que l'argument de la performance de l'entreprise, du poids des charges, ne soit pas laissé en marge. Il ne faut pas exagérer le prix de la main d'œuvre et des salaires dans la productivité d'ensemble des entreprises, mais il faut tenir compte de la réalité. De ce point de vue, on ne peut pas réduire le temps de travail sans engager simultanément un mécanisme de réforme fiscale soutenant la création d'emplois liés à cette réduction du temps de travail.
La loi me semble incontournable, et les 35 heures doivent être, pour nous, un clément objectif.
Quand je dis "par branches", je ne discute pas sur un délai de trois semaines plus ou moins, mais c'est ce cadre-là qu'on doit retenir. J'entends depuis longtemps : il faut la flexibilité, la souplesse. Mais, qui choisit celui qui est flexible, celui qui s'ajuste ? Il en va de même avec le temps partiel en France. Peu l'ont choisi volontairement. Dans la Communauté européenne, 70 % de ceux qui sont en temps partiel en Allemagne, l'ont choisi, alors qu'en France, 70 % de ceux qui sont en partiel, l'ont subi et préféreraient un temps plein.
Vous voyez bien qu'en fonction du climat social, ce qui procède de la souplesse peut être synonyme d'affaiblissement pour les couches salariées les plus en difficulté. Je ne préconise pas la rigidité, mais la loi doit donner une piste et créer les conditions de ce développement. Ça ne me semble pas être, actuellement, le point de vue dominant. Il s'agit pourtant, d'un enjeu de société considérable et je souhaite que le débat politique aille au fond de celte question.
D'autres voies, des voies neuves à explorer, font moins débat entre nous. Nous avons essayé de lancer l'idée des régies nationales ou locales dites "de travail social ou de travail". L'idée est la suivante : renversons la vapeur ; au lieu de partir du principe que les gens qui n'ont plus de travail marchand, ou ne sont plus en formation, soient à l'ANPE ou chômeurs, parions des fantastiques capacités de ces gens à produire, à répondre aux besoins de la société. Mais excluons le mécanisme des petits boulots. Je balaie la critique car tout le monde est d'accord pour dire que le petit boulot n'est pas l'avenir.
Faisons de l'ANPE, un moyen pour chercher et trouver du travail, essayons d'en faire un gisement d'activités nouvelles d'emplois nouveaux, soit d'utilité sociale, soit parce qu'il y aura là des gisements de créativité, de gens qui auront décidé de ne pas tout de suite déboucher sur le travail marchand.
Autour de cette idée, il faut que nous approfondissions fortement notre discours car une autre question lui est subordonnée : comment rémunérer ces gens et comment redistribuer les richesses ? Nous redécouvrons que l'ambition de lutter contre le chômage ne fait pas l'économie d'une fantastique redistribution des richesses de ce pays. J'en arrive ainsi à un deuxième point potentiellement de désaccord entre nous. Quand j'ai lu le discours de Michel Rocard, il m'a posé question.
Considère-t-on que la césure majeure se situe entre capital et emploi, c'est-à-dire entre tous ceux qui ont, grosso modo, des revenus, d'un côté, et de l'autre, ceux qui sont chômeurs, ou (…) estime-t-on que la grosse césure se situe entre les revenus du capital et les revenus du travail ? Cela nous ramène à de vieux débats peur savoir si nous privilégions la lutte contre les inégalités ou celle contre les exclusions ?
Tout le monde constate que depuis le début des années 80, le mouvement dessine par les trente Glorieuses s'est reinversé : le capital est mieux rémunéré que le travail.
J'estime qu'il faut par conséquent, solidifier le bloc salariés et taxer le capital plutôt que donner le sentiment qu'on ponctionnera une partie des salariés pour distribuer aux chômeurs. C'est quelque chose d'essentiel dans notre analyse et je voudrais vous donner un élément qui le confirme :
L'impôt sur les grandes fortunes s'est accru cette année ! En recettes, il a augmenté d'environ 8,9 %, ce qui prouve que le nombre des gens riches a augmenté et que d'autres, sont devenus encore plus riches qu'ils n'étaient. Cette évolution m'amène plutôt à penser que le gros du transfert social doit se faire entre capital et travail. Cela me ramène à mon analyse sur les 35 heures, sur le maintien du salaire pour la grande majorité des gens avec réduction du temps de travail et sur la question centrale de la taxation du capital. Ce débat commence à être mené au niveau européen qui constitue l'échelon le plus pertinent. Néanmoins, ceci ne dispense pas la France, d'adopter une fiscalité plus radicale, ponctionnant le capital en direction de l'emploi. Je soumets cette question sans vouloir en faire une caricature de désaccord entre nous (…). La Gauche semble avoir été en difficulté sur le débat exclusion/inégalité. J'ai parlé du Smicard qui n'avait pas vu sa condition majorée en dix ans. Il a le sentiment d'avoir été oublié alors que les plus démunis voyaient la création du RMI, lequel a joué comme un cataplasme sur une jambe de bois(…).
Quatrième point : la question de la démocratie. Là-dessus, il n'y a pas de désaccord de fond entre nous. Où peuvent se trouver les divergences, les appréciations différentes ?
D'abord sur les institutions. Je pense que la crise de la représentation provient de la difficulté à revaloriser la délibération collective. Le poids considérable de la technocratie procède du système institutionnel de la Ve République pour une large part, et, vous le savez, nous ne pourrons pas nous contenter d'un remodelage à la marge des institutions de la Ve République. Il faut préconiser une VIe république, de type parlementaire. Je n'engage pas le débat sur l'élection du Président (suffrage universel ou non ?) mais prenons exemple du côté de l'Irlande et du Portugal. Nous avons suffisamment débattu là-dessus pour avoir chacun un point de vue qui mérite discussion et l'arbitrage des militants.
Depuis plusieurs années que notre parti s'attache à demander plus de démocratie, j'ai toujours été frappée de voir qu'on imaginait que la démocratie fonctionnait à vide sans valeurs fortes pour la soutenir. C'est tout le débat : faut-il ou non des idéologies ?
Je crois qu'une démocratie fonctionne quand des valeurs fortes la sous-tendent. De ce point de vue, tout ce qui se passe de manière plus ou moins latente sur le racisme, sur la difficulté à accepter l'autre, sur les immigrés, me paraît une menace majeure. C'est pourquoi nous faisons du droit de vote des immigrés un point important afin que les valeurs qui fondent la démocratie dans la république française soient rendues plus visibles.
Avec les institutions, et, en charnière de la question de nos alliances, se pose le problème du mode de scrutin. Comme Gérard Fuchs, je pense que nous devons évoquer sérieusement le mode de scrutin car il n'est, neutre ni pour les alliances, ni pour notre conception de la délibération collective.
Soit nous pensons que la crise est une crise de pilotage, c'était l'analyse de 58 quand de Gaulle a dit "le pays n'est pas dirigé, il faut un chef donc des institutions qui fassent "qu'on mette le paquet". Soit nous pensons que nous vivons d'abord une crise de la représentation, c'est-à-dire que des gens ne se sentent plus représentés, qu'ils ne sont plus en mesure de faire remonter leur point de vue, leurs intérêts divers, divergents, voire, antagonistes, et ce qui est alors essentiel dans notre cité, c'est d'arriver à reconstruire des compromis qui tiennent compte des différences de points de vue ainsi que de la représentation du peuple.
Aujourd'hui, les gens ont vraiment l'impression que les politiques ne répondent plus à leurs besoins. Je ne crois pas qu'il n'y ait que le débat sur la corruption, je pense que c'est surtout lié au système de représentation. La représentation proportionnelle est une réponse, pas la seule, capable de corriger cette distance entre la diversité du peuple et sa représentation à l'Assemblée nationale.
J'achève mon propos sur la question des alliances, qui a été globalement et relativement sérieusement, traitée lors de nos États généraux, sa formulation finale me laisse, toutefois, encore un peu insatisfaite.
L'idée de la troisième force a été clairement balayée. Mais il faut se rappeler que la question n'est pas de savoir si on est sectaire ou si on ne l'est pas. Bien sûr que le Parti socialiste ne doit pas être sectaire. Il faut d'abord savoir où sont nos alliances prioritaires. C'est le bloc idéologique qui déterminera notre situation au sein de l'échiquier politique. Si des gens de bonne volonté, des républicains fidèles, des personnalités se retrouvent, tant mieux, il ne s'agit pas de fermer les portes, il s'agit de savoir où on se situe politiquement.
La façon de construire le regroupement autour de cette troisième force reste ambiguë. Il faudra être attentif aux Assises de la Transformation Sociale, car je crois qu'au-delà des textes eux-mêmes, c'est le mouvement qui importe. Dans ce sens, je me réfère à Épinay, et considère donc que la stratégie des alliances ne peut pas venir en deuxième étape après l'affirmation de l'identité.
Faut-il d'abord savoir ce qui nous caractérise idéologiquement, et aborder ensuite la discussion avec les autres, ou considère-t-on que ces deux étapes vont de pair ?
Les formulations sorties des États généraux sont à cet égard, trop imprécises (…). Je ne nie pas la force du Parti socialiste, mais la question des alliances doit être abordée de façon rigoureuse. À cet égard, le mode de scrutin sera un élément déterminant pour montrer à l'extérieur, si cette volonté politique se concrétise dans nos actes.
Mon souci est donc de mettre sur la table les points pouvant donner lieu à discussion, ou parfois, à divergences, afin que nous avancions ensemble. À Louis Mermaz, et d'autres, que j'ai entendus nous dire, qu'ils souhaitaient déposer des textes alternatifs, je réponds : "sur quels points de désaccord politique, voulez-vous vous exprimer ? Sur quels points stratégiques considérez-vous qu'il y a des différences et sur quels points programmatiques considérez-vous qu'il y a nécessité de parler ?"
Un discours de vérité s'impose pour comprendre ce qui peut légitimement être modifié, en présence d'alternatives. Je ne pense pas, comme Gérard Fuchs, qu'un texte unique comportant des options soit une bonne solution. En effet, quand il y a de profonds désaccords, il vaut mieux des textes séparés ou tout à fait distincts".