Déclaration de M. Philippe Douste-Blazy, ministre délégué à la santé, sur les traitements contre la douleur, Paris le 25 août 1993.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Circonstance : 7e congrès mondial sur la douleur, à Paris le 25 août 1993

Texte intégral

Je tiens tout d'abord à remercier pour leur invitation les organisateurs de ce 7e congrès de la Société internationale pour l'étude de la douleur, et plus particulièrement le professeur Linblom, président de la Société internationale pour l'étude de la douleur et le Dr Besson, président du comité local d'organisation.

Je salue également le professeur Yves Lazorthes que je connais personnellement, grand chirurgien reconnu pour sa compétence et son humanisme et que je tiens à féliciter pour son dernier ouvrage "les douleurs rebelles".

Votre présence en si grand nombre aujourd'hui, témoigne de votre intérêt pour la lutte contre la douleur, qui est une priorité des autorités de santé publique françaises et à laquelle je suis personnellement très attaché, en tant que ministre et en tant que médecin.

Pendant des millénaires, la douleur a été vécue comme une tragique fatalité. Comme le souligne le professeur Jean Bernard de l'Académie française, "la médecine a plus changé pendant ces 50 dernières années que pendant les 50 siècles précédents (…). Cependant que s'accomplissaient ces progrès, ajoute-t-il, la douleur ne retenait guère l'attention. Elle était tenue pour un symptôme et ne se trouvait pas au centre des préoccupations des médecins, des chercheurs…"

En accord avec ce célèbre académicien, il ne devrait plus en être de même aujourd'hui, car les progrès de la science nous ont donné de meilleurs moyens de la maîtriser. Il n'est plus possible de se résigner ; il faut absolument donner aux malades toutes les possibilités d'accès au traitement de la douleur.

La douleur se rencontre dans toutes les pathologies aussi bien médicales que chirurgicales : chaque année en France 4 millions d'actes chirurgicaux sont pratiqués, et 200 000 nouveaux cas de cancers sont diagnostiqués, plus de 24 000 cas de SIDA ont été recensés depuis le début de l'épidémie : sait-on que la douleur représente 67 % des premiers motifs de consultation médicale des français ?

En matière de coopération internationale, il faut particulièrement souligner l'action exemplaire de l'Organisation mondiale de la santé, engagée depuis plusieurs années pour inciter chaque pays à mettre en place un programme de soulagement de la douleur cancéreuse, qui commence à porter ses fruits.

Je n'oublierais pas d'associer à cet hommage l'Association internationale d'étude de la douleur (IASP), organisatrice de ce colloque, qui par ses nombreux travaux sur la douleur, et particulièrement par l'intermédiaire de sa revue "PAIN", a contribué à sensibiliser les médecins sur ce dossier important de santé publique.

La situation de la France est paradoxale : si elle participe activement aux progrès réalisés dans le domaine de la recherche neurobiologique comme dans celui de la pharmacologie des antalgiques, force est de constater que pendant longtemps, le traitement de la douleur a été trop souvent négligé.

De nombreux travaux témoignent de l'insuffisance de la prise en charge et du traitement des douleurs dont se plaignent les malades et leurs proches, sous-estimées en général par les professionnels de santé.

On estime qu'au cours du cancer, tous stades confondus, 56 % des patients présentent des douleurs, pour lesquelles la moitié d'entre eux ne reçoivent aucun antalgique, et que seules 30 % des douleurs sont correctement prises en charge, alors qu'il serait possible dans 90 % des cas de les soulager entièrement.

Chez l'enfant, l'absence ou l'insuffisance de traitement de la douleur a été mise en évidence depuis moins de 10 ans et tient à des conceptions erronées et des préjugés qui déterminent encore la majorité des attitudes thérapeutiques des équipes soignantes face à la douleur de l'enfant.

Dans les toutes dernières années 80, de nombreuses études ont montré que ces conceptions de la douleur chez l'enfant n'étaient étayées par aucun argument scientifique. Des moyens efficaces existent pour lutter contre la douleur, mais ces données restent dispersées dans les publications et entre différentes spécialités médicales et paramédicales.

Le retard de la France dans le domaine du soulagement de la douleur (elle se situe seulement au 40e rang mondial quant à la consommation des morphiniques, ce qui la place loin derrière les pays anglo-saxons et scandinaves) est d'autant plus sensible que l'opinion publique est, à juste titre, très attentive à ces questions.

Il n'est pas acceptable, et je m'exprime ici en tant que médecin comme au titre de mes fonctions à la tête de la santé publique dans ce pays, qu'un nombre important de médecins généralistes ne possède toujours pas de carnet à souche, alors qu'il est, vous le savez, nécessaire à la prescription des stupéfiants.

Il n'est plus acceptable non plus qu'au cours de la formation initiale des médecins, la moitié des facultés françaises consacre moins de deux heures à l'enseignement sur la douleur en tant que telle, celle-ci n'étant abordée que comme symptôme au cours des enseignements propres à chaque organe et à chaque maladie.

Enfin qu'en est-il de l'enseignement sur les antalgiques, qui contribue plus à entretenir les réticences des médecins et pharmaciens face à l'utilisation des morphiniques qu'à une véritable formation à la lutte contre la douleur.

Certes ces réticences sont fondées sur un louable souci d'éviter les risques d'accoutumance, comme par la crainte de leurs effets secondaires, mais des techniques et des protocoles thérapeutiques (sur la base des recommandations de l'OMS en la matière) existent actuellement qui permettent de contrôler ces dérives.

Et peut-on justifier les souffrances insupportables et non soulagées de certains malades en fin de vie par la méconnaissance de ces techniques et de ces protocoles ?

L'organisation dans les facultés de médecine d'un enseignement spécifique et équilibré de la douleur m'apparaît indispensable. Tout médecin est, pour beaucoup, médecin de la douleur.

Depuis plusieurs années, les autorités publiques de la santé en France, en liaison avec les professionnels et les associations ont tenté de lutter contre cette situation en favorisant l'information et la formation, et en assouplissant les règles de prescription.

Ainsi un groupe de travail a été constitué sur l'organisation des soins et l'accompagnement des malades en phase terminale. Ses conclusions ont permis la rédaction d'une circulaire du 26 août 1986, organisant les structures de soins (unités de soins palliatifs) et encourageant le développement de ces soins.

Des actions d'information ont été entreprises : une brochure, intitulée "Soigner et Accompagner jusqu'au bout : soulager la souffrance", destinée aux médecins et détaillant les techniques de traitement des douleurs a été diffusée par le ministère de la Santé, et fait l'objet d'une réédition à l'occasion de ce congrès.

De la même manière un rapport a été publié en 1991 sur la douleur chronique, qui définit les structures spécialisées dans son traitement et formule des recommandations sur la formation : mes services constatent que cette publication correspond vraiment à une demande des équipes confrontées à ce problème.

Afin de faire prendre conscience que la douleur de l'enfant peut et doit être traitée, le ministère de la santé en liaison avec l'Association pour le traitement de la douleur de l'enfant organisent annuellement un colloque sur ce thème.

De même cette association, aidée par les services du ministère, a mis en place une banque de données sur la douleur de l'enfant, accessible par minitel (PEDIADOL).

Le ministère de la Santé a également inscrit la formation sur la lutte contre la douleur parmi ses priorités.

Ainsi la création de diplômes médicaux universitaires puis interuniversitaires d'enseignement sur la douleur a été encouragée depuis 1985, et à ce jour 8 facultés les ont mis en place.

La lutte contre la douleur est également un des thèmes les plus fréquemment abordés lors des sessions de formation médicale continue.

Enfin, et surtout, les médecins peuvent désormais, depuis septembre 1992 prescrire la morphine par voie orale pour une durée plus longue qu'auparavant (14 jours), ce qui devrait faciliter la tâche des médecins et permettre sans doute une meilleure utilisation.

Toutes ces actions ont favorisé une évolution des mentalités, tant du grand public que des professionnels de la santé, à l'égard de la douleur.

Beaucoup reste à faire, en particulier améliorer l'organisation des structures spécialisées dans le traitement de la douleur chronique, et poursuivre les efforts entrepris en matière de formation.

Malgré les impératifs d'économie de la santé auxquels nous sommes confrontés en France, je souhaite que la lutte contre la douleur soit un thème prioritaire du ministère dont je suis en charge.

D'ores et déjà je peux vous faire part de mon souhait de voir définies précisément, avec l'accord des professionnels concernés, les structures nécessaires à la prise en charge de la douleur.

Les recommandations du groupe de travail sur les douleurs rebelles devraient aboutir prochainement à l'élaboration d'une circulaire organisant leur prise en charge au sein de structures pluridisciplinaires à triple vocation de soins (évaluation, orientations thérapeutiques et suivi des patients en collaboration avec le médecin traitant), de recherches et d'enseignement.

En matière de formation, je souhaite qu'à terme, elle soit intégrée au cursus existant des études médicales (2e et 3e cycle), afin que tout médecin soit armé pour s'efforcer d'apaiser les souffrances de ses patients.

La formation continue doit elle aussi poursuivre ses efforts pour que les réticences encore observées disparaissent.

Enfin je souhaite que la recherche soit encouragée, et à cet égard il me parait nécessaire de féliciter et d'encourager tous les chercheurs, et parmi eux vous-mêmes, qui êtes à la pointe des acquisitions modernes dans ce domaine, et de leur application clinique.

C'est mon rôle comme ministre délégué à la santé de vous assurer de mon soutien.

Je vous remercie de votre attention.