Texte intégral
III. – RÉUNIONS DE L'ASEAN
POINT DE PRESSE DU MINISTRE DÉLÉGUÉ AUX AFFAIRES EUROPÉENNES, M. ALAIN LAMASSOURE
(Bangkok, 27 juillet 1994)
Mesdames, Messieurs, bonjour, je vous remercie d'avoir accepté cette petite rencontre.
Je suis ministre des Affaires européennes en France et j'ai participé à la réunion postministérielle de l'ASEAN en tant que membre de la troïka européenne. Après avoir participé à la conférence de presse qu'a tenue M. Kinkel au nom de l'Union européenne, je voudrais vous indiquer les enseignements que la France retire de cette réunion de Bangkok et je voudrais insister davantage sur le dialogue entre l'ASEAN et l'Union européenne. Je répondrai naturellement à vos questions sur ce point et sur d'autres.
Il nous apparaît que l'ensemble des réunions de Bangkok, et en particulier la postministérielle et le Forum de sécurité, ont permis d'engager un dialogue nouveau entre partenaires égaux.
L'ASEAN d'un côté, la Communauté européenne de l'autre, sont des organisations qui ont déjà un certain âge mais elles s'engagent désormais dans un dialogue nouveau et cette évolution qui était perceptible depuis longtemps est apparue pour la première fois en pleine lumière.
Au cours des dernières années, plusieurs pages différentes ont été tournées. Nous avons tourné la page de la colonisation et de la décolonisation, nous avons tourné la page de la guerre froide et du conflit est-ouest. Nous avons désormais un nouveau cadre général pour nos relations commerciales, qui est l'accord de Marrakech, qui a mis fin à l'Uruguay Round, et cet accord commercial très important marque l'entrée des pays du sud-est asiatique dans toutes les règles du commerce mondial. Désormais, environ 80 % des exportations des pays d'Asie du Sud-Est sont soumis à l'Uruguay Round et les pays de l'ASEAN ont également signé les dispositions relatives à la protection de la propriété intellectuelle. Donc, nous avons maintenant des partenaires commerciaux de plein exercice et le dialogue que nous poursuivons se fait entre partenaires égaux.
Dans le même temps, l'ASEAN est en train de procéder à une mutation positive, d'abord en donnant un contenu économique plus fort à l'accord de l'ASEAN, avec l'objectif de libre-échange pour l'an 2008, et d'autre part en élargissant ses champs d'intérêt à travers le Forum de sécurité, ensemble qui tient compte du nouveau contexte politique et stratégique dans la région, avec une formule pragmatique de géométrie variable constituée par les divers niveaux de rencontres avec les partenaires du dialogue. Donc, la conclusion que nous en tirons du côté de l'Union européenne et du côté de la France, c'est que ces changements sont très positifs et que nous devons adapter nos relations à ces changements. Ceci est vrai dans le domaine de l'économie et dans le domaine politique.
En matière économique, nos relations dépendaient beaucoup de la coopération et de l'aide ; il faut qu'elles dépendent davantage du commerce. Dès maintenant, le commerce apporte des gains à chacune des parties, gains pour l'Asie du Sud-Est puisque les pays de l'ASEAN ont un excédent commercial de près de trois milliards de dollars avec l'Union européenne, et aussi gains pour l'Europe puisque l'Europe est encore en crise économique et ce sont les exportations, notamment vers l'Asie, qui contribuent à la relance de l'activité en Europe. Nos exportations vers cette région du monde ont augmenté de 10 à 15 % l'année dernière.
Enfin, nous devons aussi adapter nos relations politiques et en particulier développer notre dialogue sur les problèmes de sécurité. Nous soutenons tout à fait l'initiative du Forum de sécurité parce que nous considérons que c'est aux pays de la région de prendre en charge les problèmes de sécurité de la région et nous, Européens, nous sommes des partenaires s'ils le souhaitent. C'est pourquoi nous nous réjouissons à la fois du renforcement et des perspectives d'élargissement de l'ASEAN.
Voilà ce que je voulais dire comme exposé introductif C'est dans cet esprit que nous allons préparer la réunion plénière entre l'ensemble des pays de l'Union européenne et les pays de l'ASEAN qui aura Heu à Karlsruhe, en Allemagne, en septembre prochain. Je ne reviens pas sur les divers points qui ont été à l'ordre du jour de notre réunion : le Cambodge, la Birmanie, la Corée, la Bosnie, le Rwanda, etc., mais si vous avez des questions, je suis à votre disposition.
Q. : Sur le changement de politique de l'Union européenne à l'égard de la Birmanie.
R. : Je crois que, sur le problème birman, il y a une évolution des deux côtés. On commence à se parler et j'espère que nous commençons à sortir de l'impasse. Et c'est probablement un des mérites d'une rencontre comme celle de Bangkok. Les pays de l'ASEAN sont engagés dans ce qu'ils appellent la politique d'engagement constructif et, après nos conversations, l'Union européenne a appelé au dialogue critique, et au fond ces deux mouvements sont parallèles et nous constatons que, du côté des autorités birmanes, il y a également la volonté de sortir de l'impasse.
Notre attitude consiste à ne pas transiger sur le respect des Droits de l'Homme en Birmanie, mais à ne pas isoler complètement les dirigeants birmans. Il faut sortir de l'impasse et la première initiative que nous attendons des dirigeants birmans, c'est la libération de Mme Suu Kyi et l'ouverture du dialogue au mouvement politique qui avait gagné les élections de 1990.
Les autorités thaïlandaises nous ont fait connaître le contenu des· entretiens qu'elles ont eus avec le ministre des Affaires étrangères birman et nous constatons qu'il y a des éléments nouveaux qui nous permettent d'être un peu plus optimistes sur ce dossier douloureux. Nous avons décidé, comme l'a indiqué M. Kinkel, de coordonner étroitement notre action de manière à parvenir à ce que nous souhaitons tous.
Q. : Sur l'aide qu'il convient d'apporter au Cambodge ?
R. : Je vous confirme qu'effectivement j'ai évoqué le problème du Cambodge et je suis satisfait de voir qu'il y a une très grande communauté de vues entre les six et les sept. En particulier, tout le monde est d'accord pour aider le gouvernement issu des élections libres. Il y a donc une autorité politique légitime.
En même temps, la France a le sentiment qu'il faut maintenir une attention politique très grande sur le Cambodge et qu'au fond la stabilité au Cambodge aujourd'hui a deux ennemis d'une part les Khmers rouges et d'autre part un risque de lassitude de la communauté internationale. La communauté internationale a fait beaucoup pour ramener la paix au Cambodge et rétablir un État cambodgien après les élections libres, mais nous ne pouvons pas nous désintéresser maintenant de la manière dont fonctionne cet État.
Alors, ce que nous devons faire, c'est trois choses.
Premièrement, poursuivre l'aide économique au Cambodge et à la reconstruction du Cambodge à travers le Club de Tokyo (ICORC : Conférence internationale pour la reconstruction du Cambodge) et, dans ce domaine, la France est le principal donateur après le Japon, puisque nous avons en deux ans donné plus de cent millions de dollars.
Deuxièmement, nous devons aider à la construction d'un véritable État, d'une administration civile et militaire cambodgienne. La France par exemple, mais aussi d'autres pays, ont accordé une coopération technique à la gendarmerie et à l'armée cambodgienne. Cette coopération pourrait éventuellement comporter des livraisons d'armement. Cela est prévu dans les Accords de Paris. Selon ces accords, le gouvernement cambodgien, comme d'ailleurs n'importe quel gouvernement au monde, peut avoir besoin d'acquérir des armes, soit en cas de légitime défense, soit pour lutter contre l'urgence du moment. L'urgence du moment, c'est de réformer l'année, réduire ses effectifs, en faire une véritable armée nationale cambodgienne, un instrument militaire efficace.
Et puis, troisième action, veiller à l'isolement complet des Khmers rouges, et nous avons insisté pour que l'appel lancé par les autorités cambodgiennes à tous les partenaires du Cambodge en ce qui concerne l'isolement des Khmers rouges soit bien entendu. Et je suis heureux de constater que, sur ce point, l'analyse des autorités thaïlandaises rejoint très largement celle des autres partenaires de l'ASEAN.
Q. : Précisions sur l'aide française au Cambodge ?
R. : La France donne au Cambodge une aide économique, par l'intermédiaire de ce que j'appelle le Club de Tokyo (ICORC : Conférence internationale pour la reconstruction du Cambodge), et également une coopération bilatérale technique en matière militaire et également en matière scientifique, technique et culturelle, cette aide pouvant être réappréciée éventuellement chaque année.
Q. : Place de la Thaïlande dans la stratégie régionale de la France ?
R. : L'un des objectifs de mon déplacement à Bangkok est d'engager un rééquilibrage de la politique française dans la région. La France joue un rôle important dans l'aide à la transition économique du Vietnam et, dans la reconstruction du Cambodge pour les raisons historiques que chacun ici connaît et comprend.
Mais en même temps, la France sait l'importance que d'autres pays d'Asie du sud-est ont désormais acquise du point de vue économique et du point de vue politique, et en particulier la Thaïlande. Et la France, actuellement, n'est que le neuvième ou le dixième partenaire commercial de ce pays, mais la Thaïlande est un pays en plein développement économique, qui a une taille et une population comparables à la France. L'organisation et la réussite de cette série de réunions de l'ASEAN ont montré la capacité de la diplomatie thaïlandaise et donc la France souhaite que le niveau de ses relations politiques et économiques avec la Thaïlande soit mieux adapté à l'importance de ce pays. C'est dans le même esprit qu'après cette visite à Bangkok, je me rends dès ce soir à Jakarta, parce que nous considérons que l'Indonésie est également un partenaire très important avec lequel la France doit nouer des relations privilégiées.
Q. : Sur la politique de "dialogue critique" et d'"engagement constructif" à l'égard de la Birmanie ?
R. : Premièrement, je crois que les deux démarches sont très parallèles et je crois que, grâce à des rencontres du type de cette semaine, l'ASEAN et l'Union européenne se comprennent mieux sur ce dossier.
Nous avons le même but, qui est le respect des Droits de l'Homme, et nous considérons ensemble qu'à la phase où nous en sommes de cette crise, il faut éviter de renforcer l'isolement des autorités birmanes. Mais la balle est dans leur camp et naturellement notre attitude dépendra de la manière dont ils répondront à l'appel ainsi lancé. Et pour nous, le test sera la libération de Mme Aung Suu Kyi.
Deuxièmement, en fonction de la manière dont ces autorités réagiront à ce problème-test, nous verrons quel type de relations économiques on peut avoir avec la Birmanie et en particulier si, dans les enceintes économiques et financières internationales, le FMI, la Banque mondiale nous pouvons avoir une attitude plus ouverte.
Q. : Sur les critères qui permettraient à la France de répondre favorablement à la demande de livraison d'armes exprimée par le gouvernement cambodgien ?
R. : Non, pour le moment, le plus urgent n'est pas la livraison d'armes. J'évoquais ce problème car il y a une divergence d'appréciation sur les termes de l'Accord de Paris à ce sujet.
Nous considérons que les Accords de Paris permettent la vente d'armes. Nous considérons qu'aujourd'hui, le problème numéro un n'est pas là. Nous devons aider les autorités légitimes du Cambodge à gouverner leur pays, à mettre en place une administration civile et militaire. Et pour nous, ce qui est plus important c'est l'accord de coopération technique.
Q. : Sur la possibilité d'une adhésion du Cambodge à l'ASEAN ?
R. : Cela dépend en partie du Cambodge lui-même. J'ai compris que, jusqu'à présent, le Cambodge était satisfait avec un statut d'invité ou d'observateur. Si le Cambodge souhaitait exprimer une candidature en bonne et due forme, il appartiendrait naturellement aux pays de l'ASEAN de prendre une décision.
Q. : Sur les divergences évoquées concernant l'appréciation des Accords de Paris ?
R. : Je crois que les autorités thaïlandaises n'avaient pas tout à fait la même appréciation que nous. Disons simplement qu'il est prévu dans les Accords de Paris que les autorités légitimes du Cambodge peuvent avoir besoin d'acquérir des armes, soit pour faire face à des cas de légitime défense, soit pour lutter contre des mouvements insurrectionnels dans leur pays. C'est le droit de tous les gouvernements.
Q. : Et le point de vue des autres partenaires ?
R. : Les autres partenaires soutenaient tout à fait le point de vue que j'ai exprimé.
IV. – RÉUNIONS DE L'ASEAN
INTERVIEW DU MINISTRE DÉLÉGUÉ AUX AFFAIRES EUROPÉENNES, M. ALAIN LAMASSOURE À RFI
(Bangkok, 27 juillet 1994)
Q. : Quelle est la politique de la France vis-à-vis de la Birmanie ?
R. : La politique de l'Union européenne, et donc de la France, en accord avec les pays de l'ASEAN, consiste à défendre prioritairement les Droits de l'Homme en Birmanie, et pour cela insister auprès des autorités birmanes pour la libération de Madame Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix, et pour l'ouverture du dialogue politique aux partis qui avaient gagné les élections démocratiques qui ont eu lieu en Birmanie en 1990.
Pour y parvenir nous souhaitons ne pas isoler les autorités birmanes, donc c'est une forme de conversation, de dialogue. Cette conversation a été engagée par le Premier ministre de Thaïlande. Les premiers contacts ont l'air positif. Nous poursuivons l'action ainsi engagée à l'initiative d'ailleurs du secrétaire général de l'ONU de façon à sortir de l'impasse démocratique que connaît actuellement la Birmanie.
Q. : Il y a donc une certaine évolution de la position française vis-à-vis de Rangoon ?
R. : Ce n'est pas une position spécifiquement française. C'est une position de l'Union européenne convergeant avec celles des pays de l'Asie du Sud-Est réunis dans l'ASEAN, et à l'initiative du secrétaire général de l'ONU ; Donc je crois qu'il y a une assez grande unité de toute la communauté internationale, dont l'Union européenne, dont la France, pour agir en faveur des Droits de l'Homme et de la libération de Madame Suu Kyi en Birmanie en engageant un contact avec les autorités birmanes.
Q. : Est-ce que vous ne percevez pas une contradiction entre cette politique et le fait que d'importantes sociétés françaises qui étaient encore, il y a peu, publiques, fassent d'énormes investissements ?
R. : Non je crois que dans cette affaire la politique de la communauté internationale et le langage vis-à-vis de la Birmanie sont tout à fait cohérents et sans faille. Et je pense que les contacts qui ont été pris laissent espérer que nous allons pouvoir connaître des évolutions positives en Birmanie.
Q. : Concernant les relations franco-thaïlandaises, on a l'impression que depuis la visite de M. Rocard en 1990, il y a quatre ans, les relations franco-thaïlandaises sont immobiles. Les Thaïlandais voient les visites de ministres se succéder au Vietnam et au Cambodge et quand les ministres passent en Thaïlande c'est toujours très rapidement, sur la route de l'Indochine ou venant de l'Indochine. Est-ce que la Thaïlande est à considérer comme un pays important dans la stratégie régionale de la France ?
R. : C'est un pays important et ma visite aujourd'hui à Bangkok avait aussi pour objectif de rééquilibrer les relations de la France avec l'Asie du Sud-Est en tenant compte de l'importance d'un pays comme la Thaïlande. C'est vrai que ce pays qui a une taille comparable à la France, une population comparable à la France, qui a connu un développement économique foudroyant ces dernières années, est pour nous un partenaire d'un niveau insuffisant. Nous n'accordons pas suffisamment d'importance à la Thaïlande. Nous ne sommes que son dixième fournisseur et en dépit d'une communauté française important dans ce pays – c'est la troisième communauté française en Asie après l'Inde et le Japon – nous avons également peu de relations culturelles.
Je suis venu dire aux autorités thaïlandaises que la France était consciente du rôle économique mais aussi politique que jouait la Thaïlande dans la région. Nous l'avons vu d'ailleurs avec le succès de cette réunion des pays de l'Asie du Sud-Est à Bangkok et nous souhaitons renouer avec elle des relations très substantielles et de haut niveau.
Q. : Il a souvent été dit que les Khmers rouges ne pouvaient survivre que grâce au soutien apporté par la Thaïlande. Quelle est la position de la France à ce sujet ?
R. : Nous avons insisté auprès de tous les partenaires et en particulier les dirigeants thaïlandais pour qu'on réponde positivement à l'appel lancé par le gouvernement de Phnom Penh visant à isoler complètement les Khmers rouges. Je veux dire que les autorités thaïlandaises ont été très claires sur ce point, à la fois dans leurs déclarations dans la partie publique de la conférence et dans les conversations bilatérales. Je n'ai pas de raison de mettre en doute leur parole, j'espère que leur concours permettra de parvenir à l'isolement complet des Khmers rouges et permettra aux autorités légitimes du Cambodge d'asseoir leur pouvoir sur l'ensemble du pays.