Déclaration de M. François Bayrou, ministre de l'éducation nationale et vice-président du CDS, et extraits de la déclaration de M. René Monory, président du Sénat et premier vice-président du CDS, sur Jean Lecanuet, et les défis pour la construction européenne, Rouen le 23 avril 1994, publiés dans "Démocratie moderne" du 12 mai.

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Circonstance : 9e congrès du CDS du 22 au 24 avril 1994 à Rouen

Média : DEMOCRATIE MODERNE

Texte intégral

12 mai 1994
Démocratie Moderne

François Bayrou

"Éloge du militantisme"

C'était ma dernière visite à Rouen du vivant de C Jean Lecanuet. Journée sombre. Il m'avait reçu à l'hôtel de ville et, marchant dans les couloirs venait de me faire l'aveu de sa maladie, de me confier le sombre pronostic des médecins. Il est revenu alors sur une de ses souffrances "Tu vois", me dit-il, "j'aurais tant aimé accueillir un congrès à Rouen." (…) Le CDS est venu à Rouen. Jean Lecanuet l'y a accueilli, avec sa présence vivante, avec son visage heureux, avec son éloquence et son amour de vivre, avec son visage douloureux aussi, avec ses combats et ses souffrances, unifié, rayonnant, reconnu. (…)

Conscience du sens des choses, du sens des actes, le philosophe en lui n'a jamais cessé d'orienter le politique. Je sais la vanité apparente de l'invocation du philosophe en ces temps médiatiques, où vous avez trente-deux secondes au journal de 20 heures pour transmettre votre pensée. Et pourtant, il n'y a pas de plus de belle manière d'honorer la mémoire de Jean Lecanuet que de reprendre après lui cette manière de faire qui est en vérité une manière d'être et de nous placer en situation de politiques, c'est-à-dire de citoyens qui refusent la condition de sujets et s'affirment responsables de la cité. (…)

(…) Il y a, à cette entreprise, une condition sans laquelle elle est vouée à l'échec. Il n'y a pas d'entreprise politique sans parti politique pour la soutenir. La mode est de brocarder les partis. Je veux, au contraire, finir sur un éloge du militantisme et du militantisme dans nos rangs. Le plus haut degré de la conscience et de la responsabilité, c'est engagement. Si on laisse se déliter les partis, et il y a plusieurs manières de les laisser se déliter, la lutte de clans, les désunions, l'abandon des idées au seul avantage des luttes de personnes, alors on expose la cité à toutes les aventures, on expose la cité tout court. C'est alors le temps des démagogues et quand commence le temps des démagogues, le temps des tyrans n'est pas loin.

Il me semble que nous pouvons être heureux de l'image que nous avons donnée, en ce week-end de congrès, au moment où le monde était exposé à la menace, de ce que doit être l'engagement politique. Grâce à vous, il a été mémoire, autour de la présence de Jean Lecanuet. Il a été fête et conviction, autour de la désignation de Dominique Baudis. Il a été responsable et chaleureux, dans le refus des luttes de clan. Il a été conscience et réflexion. Il a été militant et il a été généreux. Il y a un jugement de la sagesse des nations qui dit qu'à partir d'un certain âge, on a le visage que l'on mérite. Vous avez eu, nous avons eu le congrès que nous mentions. Merci.


René Monory

"Le devoir des centristes"

"L'Europe est notre tradition, notre fierté et notre combat de toujours" ; cette Europe que nous voulons de plus en plus unie, transparente, proche des citoyens.

Elle nous a beaucoup apporté et peut encore nous apporter beaucoup. Elle est cette chance à saisir pendant qui en est encore temps. La liste d'union de la majorité, dont nous sommes heureux qu'elle soit incarnée et conduite par l'un des nôtres. Dominique Baudis, portera le message d'espoir.

À l'heure où le doute d'Europe existe, nous devons convaincre les Français qu'il n'est d'autre voie que l'approfondissement communautaire.

La tâche n'est pas facile, aujourd'hui, plus encore qu'hier, tout se gagne et se mérite. Trois défis nous attendent qu'il nous faudra relever. C'est d'abord le défi économique de la nouvelle société. Le monde bascule sur son axe. Nous étions hier l'oligopole de la croissance. Nous la partageons désormais avec un autre pôle qui émerge l'Asie. Cette mutation n'est pas réversible et nous devons, pour un temps, du moins, apprendre à vivre et à travailler autrement.

L'autre défi est géographique. Nous devons savoir quelles frontières nous voulons pour demain. De l'Atlantique à l'Oural de l'Arctique à la Méditerranée, le modèle européen suscite appels et demandes. L'élargissement peut incontestablement être un moteur pour l'Europe à condition d'être bien pensé, préparé, maîtrisé, ce qui n'a pas été le cas lors ces récentes négociations.

Enfin, il y a un troisième défi qui découle des deux précédents l‘Europe politique, sans laquelle le formidable projet de nos pères restera inabouti (…) Si nous savons prendre la mesure et la cadence de tous ces changements, si nous choisissons l'Europe, nous inscrivons notre pays dans une dynamique économique, nous le faisons entrer dans le troisième millénaire. Si nous optons pour le repli, nous creusons l'ornière de ce qui n'est plus seulement une crise.

On entend souvent dire ici ou là que la société est bloquée qu'elle est fragile. C'est plutôt certains esprits politiques qui souvent aspirent à diriger demain les affaires du pays qui manqueraient d'audace et de courage (…)

Le devoir des centristes est d'imaginer pour l'homme une place dans la société de demain qui préserve sa richesse, lui permette d'exprimer sa liberté et de cultiver sa spiritualité. Il est donc essentiel, dans le respect de l'alliance, que nous préservions notre identité. Nos idées, ne les vendons pas mais partageons-les pour mieux les servir.

 

23 avril 1994

Chers amis,

C'était ma dernière visite à Rouen du vivant de Jean Lecanuet. Journée sombre. Il m'avait reçu à l'Hôtel de ville et marchant dans les couloirs venait de me faire l'aveu de sa maladie, de sa rechute, de me confier le sombre pronostic des médecins. Et il est revenu alors sur une de ses souffrances : "tu vois, me dit-il. J'aurais tant aimé accueillir un congrès à Rouen."

Telle sont les lois mystérieuses de l'existence. Cinq ans, presque jour pour jour, après l'injuste après-midi de Lille dont beaucoup d'entre nous gardons un souvenir de douleur et de honte, Jean Lecanuet maltraité pour avoir voulu défendre la même thèse d'unité que les "trois B", comme on disait alors, Dominique Baudis, Bernard Bosson et moi, un an après les larmes de la séparation, voilà le sort conjuré. Le CDS est venu à Rouen. Jean Lecanuet l'y a accueilli, avec sa présence vivante, avec son visage heureux, avec son éloquence et son amour de vivre, avec son visage douloureux aussi, avec ses combats et ses souffrances, unifié, rayonnant, reconnu. Tout est réconcilié. Et nous pouvons nous tourner vers lui, dans le mystère des présences immatérielles pour lui dire : "Président, vous voyez, nous sommes là. Vous voyez, nous n'avons rien oublié. Et grâce à vous, nous avons compris quelque chose : ce que nous avons à transmettre est plus grand que nous. Ce n'est pas tant le bras qui compte, c'est le flambeau."

Jeanine Bonvoisin et Maurice Blin ont dit admirablement hier cette originalité de Jean Lecanuet. II n'était pas seulement homme de talent hors du commun, les dons de l'élégance et de l'éloquence, de la stratégie et de la tactique ; il n'était pas seulement homme de combat et homme de bonté. II avait cette audace d'être d'abord homme de pensée.

Conscience du sens des choses, du sens des actes, le philosophe en lui n'a jamais cessé d'orienter le politique. Je sais la vanité apparente de l'invocation du philosophe en ces temps médiatiques où vous avez trente-deux secondes au journal de 20 heures pour transmettre votre pensée. Et pourtant, une grande part de l'incapacité des hommes politiques à se faire entendre d'une opinion distraite, ce discours pathétique de demi-muets s'adressant à des presque-sourds, vient de l'absence de cohérence de leurs affirmations successives. Ainsi, ballotés de sondages et sondages, obsédés du désir de plaire et de la crainte de déplaire, depuis longtemps convertis de la démocratie a la démagogie, ils s'efforcent de se faire entendre, et c'est en vain puisque ce qu'ils sont, crie chaque fois plus fort que ce qu'ils disent.

Il n'y a pas de plus belle manière d'honorer la mémoire de Jean Lecanuet que de reprendre après lui cette manière de faire qui est en vérité une manière d'être et de nous placer en situation de politiques, c'est-à-dire de citoyens qui refusent la condition de sujets et s‘affirment responsables de la cité.

Cela n'a jamais eu autant de sens qu'au moment même où les événements de Bosnie apparaissent, pour chacun de nous, comme un rendez-vous du monde libre avec son destin. Une fois encore, comme en Irak, il y a trois ans, se joue la réponse à une question centrale : quelle est la vraie nature des démocraties ? Parce qu'elles sont respectueuses des droits de l'homme et éprises de paix et de concorde, sont-elles condamnées à la faiblesse et à la désunion ? Sont-elles l'adversaire rêvé de tout tyran, ou au contraire savent-elles conjuguer le libéralisme et la fermeté d'âme ? En Irak, elles ont su prendre le risque et réduire le danger. À Sarajevo, au dernier moment, elles ont su écarter l'inéluctable. Elles ne peuvent pas perdre à Gorazde ce qu'elles ont gagné à Sarajevo et dans les sables du Koweït. C'est l'idée même de droit international, d'organisation des nations, qui est en jeu dans les rues martyrisées de Gorazde. C'est aussi la faculté de l'Europe à garantir un minimum d'ordre, vital pour elle, sur le sol du continent européen.

Tel est le double mouvement de la démocratie, lorsqu'elle transforme les sujets en citoyens responsables ; ils acquièrent à la fois le droit de ne pas subir et le devoir de s'engager. Rien ne doit leur être imposé ; mais ils ne sont déchargés de rien. Ils doivent répondre solidairement de l'ensemble des choix de la communauté à laquelle ils appartiennent.

Jean Lecanuet constatait souvent que la France était une République, mais pas encore une démocratie. La démocratie restait à construire, tant du point de vue politique que du point de vue social, et c'est pourquoi il avait choisi ce nom pour la formation politique qui naissait au congrès de Rennes, il y a dix-huit ans. Au fond, les Français n'avaient pas cessé d'être les Gaulois qui hissaient leur futur roi sur le pavois. Ils sont profondément attachés à cette prérogative. Ils veulent choisir directement. Et puis, le choix une fois prononcé, les lampions de la fête une fois éteint, ils adressent à l'heureux élu, et quand je dis heureux cela ne durera pas longtemps, un regard à la fois goguenard et impatient qui veut dire à peu près : "tu l'as voulu, tu l'as eu, eh bien maintenant occupe-toi de tout !"

La raison d'être de notre famille politique, c'est au contraire de montrer l'exemple d'un mouvement de l'esprit qui prend part à tous les choix, qui considère que tous les problèmes à traiter ne sont pas des problèmes seulement pour les gouvernants, mais des problèmes pour tous les citoyens. Que les contraintes, par exemple la contrainte budgétaire, ne sont pas des contraintes pour les gouvernants, mais des contraintes pour les citoyens. Qu'il n'existe pas de déficit qui ne soit immédiatement transformé en dette, et pas de dette qui ne doive être remboursée avec intérêt par les contribuables du futur.

J'ai été très heureux que pendant ce congrès du souvenir, nous exercions ensemble, comme un hommage et comme un exemple ce devoir de conscience qui est au commencement de toute responsabilité. Et je voudrais, tout simplement, comme l'un des vôtres, comme quelqu'un qui siégeait, a vingt-quatre ans, au congrès de Rennes, à la table de la fédération des Pyrénées-Atlantiques et aux JDS et qui a siégé à tous les congrès suivants sans aucune exception, apporter ma pierre à cette réflexion.

Je partirai, si vous le voulez bien, de la très brillante analyse de Maurice Blin hier après-midi. D'une certaine manière, il a décrit les principaux cavaliers de l'apocalypse dont nous sommes menacés. Une société économique qui repose sur la spéculation, s'éloignant sans cesse des réalités de la production. Une société sociale qui repose sur l'irresponsabilité. Une société politique qui repose sur l'impatience. Une société médiatique qui n'a d'autre impératif et d'autre contrôle que le vertige de l'audience instantanée.

Voilà, en effet, avec d'autres encore les symptômes principaux du mal dont nous souffrons. Mais il me semble que l'on peut prolonger la réflexion en essayant de trouver à tous ces maux une racine commune. Que vivent les Français, plus encore que d'autres européens ? Le temps du manque de repères. Le temps du manque d'identité. L'histoire des deux derniers siècles, c'est l'histoire de l'effacement progressif des repères. Les repères de la transcendance : ce pourquoi on était prêts à donner sa vie : la religion et la patrie. Les repères du tissu social : le village, l'église, la famille, la corporation, tout un monde de coutumes et de fêtes, (la mort). Les repères politiques, les partis et les syndicats. Les repères de l'initiation progressive : la communion chez les chrétiens, la barmitsva chez les juifs, l'école, ses étapes sacralisées, le certificat, l'entrée en sixième, le brevet, le bac pour les plus chanceux, l'école normale, les grandes écoles. La religion scolaire. Les repères dans l'espace : l'urbanisme, l'ardoise ici, la tuile la et la pente des toits qui varie selon le climat et la longueur des arbres des forêts qui détermine les poutres qui font l'harmonie et la taille des maisons. La langue et l'accent.

Pas œuvre de nostalgie. Tout cela avait aussi des inconvénients et ne laissait pas d'être étouffant.

Effacement progressif, à un rythme jamais rencontré dans toute l'histoire de l'humanité. La mobilité, la crise religieuse, la société de consommation, surtout la télévision ont conjugué leurs effets : tous les repères sont effacés. Membre hier de communautés multiples, l'homme et la femme sont devenus des individus presque sans liens, tout-à-fait seuls pour beaucoup. Sans plus de repères verticaux. Et avec deux seuls instruments d'échanges horizontaux : la télévision et l'école à qui l'on demande tout. Rien n'est plus gratuit, tout devient marchand, y compris la mort (enfance voisins), bénévolat de plus en plus rare. Or ce qui est marchand a une caractéristique : interchangeable. On peut changer de pompes funèbres, on ne pouvait pas changer de voisins.

Quel est le sentiment le plus puissant dans cette société de la dissolution des liens ? Le sentiment le plus puissant est la peur. La peur a toujours existé. Les élus qui sont ici le savent bien. Chaque fois que l'on forme le projet d'une route nouvelle, la première chose qui se constitue, c'est un comité de défense pour empêcher la route de se faire. Deux ans après, tout le monde est content. Mais il est des moments dans l'histoire de l'humanité où la peur gouverne les esprits. On se souvient de la grande peur de l'an mil.

Nous sommes peut-être en train de connaître la grande peur de l'an deux mille. Peur appuyée sur des menaces précises, personnelles et collectives, la peur du chômage, la peur du Sida, la peur des pouvoirs anonymes. Savoir mobiliser ces peurs aux multiples visages contre une perspective ou contre un projet, c'est devenu aujourd'hui le plus puissant ressort du combat politique. C'est ainsi, par exemple que nous avons eu la grande peur de Maastricht, la peur de Falloux ou celle du CIP. Mais il n'y a pas que celles-là qui peuplent les écrans. Il y a une grande peur du monde rural, dont le vote pour les chasseurs a été dans certaines régions une expression. Il y a la grande peur pour l'environnement avec les prévisions apocalyptiques concernant la couche d'ozone. Il y a la grande peur démographique, avec ceux qui affirment que le monde va s'écrouler sous la charge des milliards d'hommes que comptera le XXIe siècle et qui s'engagent dans la vieille croisade malthusienne. Il y a la grande peur de l'islam qui n'est pas autre chose, sous forme insidieuse que la grande peur de l'invasion. Il y a la peur du poids de l'Allemagne sur l'Europe. J'en passe, et de très nombreuses.

Cette société dont les repères s'effacent, dont la peur devient le principal ressort, elle n'a trouvé qu'une réponse, c'est celle de la protection et de l'égalitarisme à tout prix. Pour conjurer les dangers que l'on redoute, multiplier, même à titre de symbole, les protections, les garde-fous, les statuts, l'apparence de l'égalité de traitement, partout, sur tout le territoire national. C'est en cela que le libéralisme des années 80 apparaît comme décalé par rapport aux attentes de nos sociétés. Le libéralisme suppose une part de risque accepté, suppose l'acceptation d'une différence de traitement entre celui qui réussit et celui qui ne réussit pas. Dans un monde où tout le monde redoute d'être celui qui échoue, toute différence est soupçonnée, toute disparité est rejetée.

Jusques et y compris la légitime différence régionale. Ne vous y trompez pas. Nous assistons à un retour en force de la tentation jacobine. L'invocation, à tout propos, du retour de l'État, la dénonciation rampante de la décentralisation, ce sont les signes annonciateurs de la vieille logique française, de la suspicion à l'égard l'identité de nos régions. Chacune de ces identités, chacune de ces langues, c'est le ministre de l'éducation nationale qui le dit, en même temps que le Président du Parlement de Navarre, chacune est une richesse, aucune n'est exclusive, aucune n'amoindrit notre identité française et européenne.

Et puis travaillons sur le lien social. Avec une ligne de conduite, qui pour nous est la raison même de notre engagement : il faut proposer aux hommes et aux femmes de cette époque d'échapper à l'individualisme qui condamne à la solitude pour redevenir membres vivants des communautés auxquelles ils n'auraient jamais dû cesser d'appartenir. J'ai été heureux d'apercevoir hier dans le diaporama remarquable sur Jean Lecanuet le visage d'Étienne Borne. Je suis heureux de citer son nom puisque lui aussi nous a quittés cette année et nous étions quelques-uns, Pierre Méhaignerie et moi, comme membres du gouvernement à accompagner celui, méconnu, militant dans nos rangs, qui fut avec Raymond Arron et d'une autre manière un des plus grands philosophes engages de l'après-guerre. Ce qui me donne l'occasion de dire que deux des fondateurs de France-Forum ayant disparu en même temps, nous ne pouvons pas laisser leur œuvre en jachère.

Pour revenir à l'idée que je développais, et pour l'exprimer comme Étienne Borne l'aurait fait, il faut proposer à l'individu isolé de devenir une personne engagée.

Et cela dépend du politique. Cela dépend en partie de nous. Je vais prendre trois exemples. Il dépend en partie de nous, et du ministre de l'éducation nationale en particulier, de rendre à l'instruction civique une place centrale dans l'éducation des jeunes Français.

Il dépend en partie dé nous de réfléchir au statut du chômage. II faut y réfléchir, on l'a fait hier, pour lutter contre lui par des mesures économiques. Mais je suis frappé depuis longtemps par la pauvreté de notre réflexion sur la place du chômeur dans la société française. Nous ne nous intéressons au chômeur qu'en termes d'indemnisation. Comme si la vie et l'utilité d'une femme ou d'un homme se réduisaient à leur revenu. Je suis, pour ma part, blessé par ce paradoxe. Tous les jours, tout le monde se plaint, de ce que, par exemple les établissements scolaires manquent cruellement d'adultes. Et l'on se plaint à juste titre. Pendant ce temps, des centaines de milliers de nos compatriotes, diplômés quelquefois de l'enseignement supérieur, détenteurs d'une expérience et d'une connaissance de la vie, qui savent ce qu'est la jeunesse et ce qu'est le travail, sont condamnés à la plus cruelle inactivité, même s'ils sont indemnisés. C'est un paradoxe que je trouve inacceptable. Je ferai des propositions, même si elles doivent susciter des réactions, pour sortir de cette absurdité.

Il dépend en partie de nous de travailler à ne pas trop réduire ce que l'on appelait autrefois les corps intermédiaires dans ce pays. Je pense aux syndicats, par exemple. Le ministre de l'éducation nationale est exposé quotidiennement à la réalité syndicale. Les[a1] syndicats ont leurs limites. Elles ont souvent été dénoncées. Mais ils sont aussi profondément nécessaires. Il n'y a pas de société complexe qui se puisse gérer sans partenariat entre organisations de salariés, et responsables d'entreprise ou de service public. Il est bien que nous appelions et que nous favorisions le renouvellement de l'attitude et de la pensée syndicale. Mais ne rêvons pas d'un monde sans syndicats. Ce serait à mes yeux une défaite très grave.

Voilà trois exemples, aussi divers que possible de cette entreprise politique majeure de reconnaissance d'identité, de reconstruction des liens qu'il faut à nouveau tisser entre les hommes et les femmes du siècle qui vient si nous voulons faire reculer la peur et créer les conditions de la liberté et de la responsabilité.

Mais, et ce sera ma conclusion, il y a, à cette entreprise, une condition sans laquelle elle est vouée à l'échec. Il n'y a pas d'entreprise politique sans parti politique pour la soutenir. La mode est de brocarder les partis. Je veux, au contraire, finir sur un éloge du militantisme et du militantisme dans nos rangs. Le plus haut degré de la conscience et de la responsabilité, c'est engagement. Si on laisse se déliter les partis, et il y a plusieurs manières de les laisser se déliter, la lutte de clans, les désunions, l'abandon des idées au seul avantage des luttes de personne, alors on expose la cité a toutes les aventures, on expose la cité tout court. C'est alors le temps des démagogues et quand commence le temps des démagogues, le temps des tyrans n'est pas loin.

Il me semble que nous pouvons être heureux de l'image que nous avons donnée, en ce week-end de congrès, au moment où le monde était exposé à la menace, de ce que doit être l'engagement politique. Grâce à vous, il a été mémoire, autour de la présence de Jean Lecanuet. Il a été fête et conviction, autour de la désignation de Dominique Baudis. Il a été responsable et chaleureux, dans le refus des luttes de clan. Il a été conscience et réflexion. Il a été militant et il a été généreux.

Il y a un jugement de la sagesse des nations qui dit qu'à partir d'un certain âge, on a le visage que l'on mérite. Vous avez eu, nous avons eu le congrès que nous méritions. Merci.