Tribune et interview de M. Philippe Séguin, président du RPR, dans "Le Figaro" les 12 et 17 septembre 1998, sur la crise idéologique traversée par la droite, son rapport au Front national, les relations RPR UDF et la création de L'Alliance, la querelle de l'opposition sur l'Europe.

Texte intégral

LE FIGARO le 12 septembre 1998

« Faut-il devenir socialiste ? » Cette question, en forme de boutade, posée il y a quelques jours dans Le Figaro par l'un de nos célèbre académiciens, a quelque peu troublé Landerneau. Dans le vide actuel du débat politique, le retentissement était garanti... mais déjà le souffle retombe. En tout état de cause, ne serait-ce qu'en raison de la personnalité de l'auteur, la question mérite une réponse. Car elle est typique d'un certain état d'esprit : celui de la droite des salons. Son idée fixe son horizon indépassable, c'est l'union. Mais, au-delà du slogan, les choses deviennent plus confuses.

Jean d'Ormesson, je crois est normalien et agrégé de philosophie. Alors, j'espère qu'il me pardonnera si je m'aventure fort imprudemment sur son terrain et si j'opère une très brève plongée dans l'abstraction... Pascal, dans les Pensées disait en substance : il y a ceux qui sont dans l'ignorance complète des choses, qui est l'état naturel de l'homme, et puis il y a ceux qui sont parvenus à l'autre extrémité, qui « ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien et se rencontrent en cette même ignorance d'où ils étaient partis. Mais, ajoute-t-il, c'est une ignorance savante qui se connaît ». Enfin, il y a ceux qui sont un peu entre les deux, qui ont quitté le premier rivage sans parvenir jusqu'à l'autre et qui font « les entendus ». Ceux-là, que Pascal nomme les demi-habiles, « troublent le monde et jugent mal de tout ».

Je n'aurais pas la prétention d'affirmer que j'ai atteint, pour ma part, la sagesse absolue. Mais je suis certain que M. d'Ormesson, malgré tout son esprit, toute sa culture, toute son intelligence, se range, pour la politique, dans le camp de ces « demi-habiles »... Pourquoi ? Parce que, si le constat auquel il se livre est merveilleux de clarté et confondant de justesse, en revanche la conclusion qu'il en tire prouve qu'au fond il n'a pas vraiment compris ou, du moins qu'il n'est pas décidé à aller jusqu'au bout de son raisonnement...

C'est clair, le spectacle qu'offre aujourd'hui l'opposition est tout sauf glorieux. Il est même carrément lamentable. Mais le seul remède que nous propose M. d'Ormesson, c'est : « Faites l'union ». Sans que l'on sache, d’ailleurs, très exactement avec qui... « Débrouillez-vous », nous dit-il, au terme d'une leçon durement administrée. Faut-il s'allier au Front national ? Si telle est l’opinion de l'auteur, alors qu'il ait le courage de le dire et de braver le terrorisme ambiant, qu'il ait le cran d'exposer sa réputation, qu'il ait l'audace de quitter un instant le confort de l'anathème. Mais non : au terme de ce pas de deux, il s'en tire  par une pirouette en prédisant son ralliement futur qu Parti socialiste rendu inéluctable par la nullité collective de la droite.

Tout de même, c'est un peu court. Et je m'insurge, car je caresse encore l'espoir de retenir Jean d'Ormesson et quelques autres sur la pente inexorable qui les entraîne vers le socialisme.

Le thème, très général, de la bêtise de la droite n'est pas nouveau. On connaît la complainte : elle est aussi ancienne que justifiée. Oui, la droite, en France, a toujours été honteuse d'elle même - Jacques Laurent le rappelait encore récemment, avec un humour désabusé, dans le Figaro magazine. La droite a toujours refusé de s'assumer comme telle. Mille fois, elle s'est laissée chargée de tous les pêchés du monde par une gauche affirmant sans vergogne sa supériorité morale et l'infaillibilité de son magistère historique. De l'affaire Dreyfus à l'affaire Papon, on connaît la chanson.

Non, rien de tout cela n'est nouveau, hélas. Il faut certes se battre contre cette fatalité stupide. La révolution culturelle qui s'impose est lente, désespérément lente. Mais je parierais fort que ce complexe d'infériorité aura la vie dure, et qu'il faudra toujours, plus ou moins, faire avec : la couche de bêtise est effectivement très, très épaisse.

Quant au reste : notre chroniqueur a raison. sur tous ses arguments. Médiatiquement parlant. M. Jospin s'est constitué une bonne équipe qui a toutes les apparences de la propreté et de la nouveauté. Je ne suis pas absolument certain que « tous et toutes dépassent le niveau moyen du politicien du dimanche ». Ce que je sais, en revanche, c'est qu'il en est, parmi nos ministres du jour, dont j'ai pu éprouver, personnellement, l'incroyable sectarisme. Les visages sont jeunes, mais les idées sont vieilles, et les comportements sont hors d'âge... Il est vrai que, dans ce théâtre d'ombres qu'est redevenue la politique, seules les apparences priment. Il est normal que d'Ormesson fasse semblant de s'y laisser prendre.

Notre auteur évoque ensuite la situation du monde, et les heurs et malheurs des gouvernements, ceux de M. Clinton en tête. Et c'est vrai que le monde est devenu instable. Et c'est encore vrai que M. Jospin, dans sa douce inaction, en profite. Surtout quand le contexte économique, provisoirement favorable, vient au bon moment le servir.

Et puis, enfin, il y a l'atout suprême de la majorité plurielle : « la décomposition sans précédent de l'opposition », qui n'a pas su gérer le problème du Front national, et donc s'extraire du piège moral dans lequel François Mitterrand l'avait précipitée : l'opposition qui en outre, se laisse dévorer par les querelles de personnes et se livre sans retenue aux délices de la division.

Nous y voilà. Oui, décidément, Jean d'Ormesson a raison de pointer toutes ces tares. Il a raison sur toute la ligne.

Mais les remèdes ? Le discours se fait aussitôt plus flou, plus laconique. Que faut-il faire ? Réaffirmer nos valeurs ? Nous n'avons cessé de le faire, du moins au RPR, et nous continuerons... Faire l'union, coûte que coûte ? Nous avons lancé L'Alliance, mais les démêlés de certaines de ses composantes irritent au plus haut point et il nous reste à éviter l'ornière classique des cartels électoraux. Fusionner les formations politiques ? Vieille rengaine, encore, que celle-là. Mais en l'état, et plus que jamais. nous ne ferions qu'additionner nos faiblesses...

Non. l'union n'est pas une formule magique. Elle est certes une nécessité puisque, effectivement, « rien n'est encore définitivement joué ». Mais elle n'est pas l'alpha et l’oméga pour l'opposition. Il faut cesser de geindre.

C'est d'abord un problème de ton : les politiques doivent changer de langage, bannir les formules convenues, les tirades mollassonnes, retrouver leur faculté d'indignation.

Car les sujets d'indignation ne manquent pas. Il y a le ton, et il y a le fond. Nous sommes encore frappés d'hébétude devant les sondages, qui entretiennent l'illusion d'un climat irénique et d'une France qui va bien. Et pourtant... l'amélioration de l'emploi, qui est notre préoccupation majeure, reste infinitésimale.

Encore n'est-elle due, effectivement, qu'à un contexte économique qui nous dépasse, et dont le Gouvernement nous interdit, par sa politique, de profiter pleinement. L'alourdissement de la fiscalité, la multiplication des emplois publics déguisée, la potion forcée des 35 heures ; quand les autres grandes nations industrielles ramassent leur énergie pour tirer le plus grand parti de la croissance, les socialistes, eux, viennent nous expliquer qu'il faut dépenser plus et travailler moins...

C'est ce genre d'escroquerie intellectuelle que l'opposition doit dénoncer sans relâche, même au risque d'une temporaire impopularité. La vérité, c'est cela - et cela seul - qui compte, la vérité toute nue et toute crue qui peut bien froisser quelques âmes délicates, mais  qui doit être notre seule exigence. Les Français ont le sentiment que l'opposition attend sagement de revenir au pouvoir pour faire, a peu de chose près, la même politique que les socialistes. Pour prendre, ou reprendre des places, en somme... jusqu'au prochain tour, où elle cédera à nouveau à l'adversaire. Quelle importance, me direz-vous, puisque, de toute manière, il est entendu une fois pour toutes que la politique n'a plus de prise sur les réalités, et que tout se décide ailleurs, entre quelques places financières !

C'est contre ce climat de capitulation mentale que nous devons nous révolter. Cher Jean d'Ormesson, pardonnez-moi, mais le ton n'y est pas. Le pieux credo que vous déclinez pour le compte de cette pauvre droite, qui n'y souscrirait : « la liberté, la démocratie, le refus de tout sectarisme, le culte de la nation associé à l'espoir de l'Europe, le respect de la tradition associé à la confiance dans le progrès » ? Tout cela est bel et bon, mais ce sont des mots qui, désormais, sonnent creux aux oreilles des Français. Et notamment de ceux qui ont rejoint en masse le Front national, de ceux qui s'apprêtent encore à le rejoindre. Ou de ceux qui ont choisi de s'abstenir aux élections, quasiment ad vitam. Ceux dont on ne parle pas Jean d'Ormesson, et qui, pourtant, font et défont les gouvernements : les abstentionnistes. Ceux-là sont les désabusés suprêmes, ils se sont retranchés de la vie publique, ils se sont mis en congé de la démocratie : ils ne croient plus ni en la droite ni en la gauche.

Il faut donc regarder les choses en face. Notamment sur le Front national. Parlons-en, donc. Cessons de tourner en rond et de nous contorsionner, et revenons aux vérités premières. J'ai été, lors de ces dernières régionales, l'un des rares à garder la tête froide, en ce sens que je crois n'avoir cédé ni - comme cela n'aura échappé à personne - aux sirènes des alliances de circonstances ni à la célébration grandiloquente de « démocratie en danger », façon M. Jospin. Je me permets donc de reprendre, inlassablement, quelques notions de base.

En premier lieu, il est inutile et malsain de multiplier les invectives contre le Front national. Il est clair que son chef actuel capitalise sur l'ostracisme permanent dont il est l'objet, ostracisme qu'il contribue lui-même, très consciemment et très savamment, à orchestrer par des provocations calculées. A titre personnel, j'estime ne pas avoir à clamer, tous les matins, que je suis ni raciste ni antisémite. Je n'ai pas à me justifier devant les censeurs... et, comme responsable d'un mouvement politique, je me refuse à fournir des gages réguliers à tel ou tel gardien autoproclamé des vertus républicaines.

Je l'ai dit mille fois, je le redirai sans relâche : M. Le Pen, tel qu'en lui même l'éternité ne le change pas, est l'allié objectif des socialistes et de leur majorité plurielle. C'est cela, la vérité. Le reste n'est que poudre aux yeux à destination des gogos. Pour les socialistes, le FN est une assurance tous risques contre les défaites électorales auxquelles, privées de ce renfort, la médiocrité de leurs ambitions, la pauvreté de leurs politiques les destineraient logiquement. C'est François Mitterrand qui, de longue date, et de main de maître, a peaufiné un piège dans lequel, c'est vrai, nous sommes tombés à pieds joints, avec un sourire béat. Plus le FN prend d'électeurs à la droite, moins celle-ci a de chances de revenir au pouvoir, et surtout d'y revenir durablement. Le calcul est simple, c'est de la pure arithmétique. De ce côté-là, l'affaire est entendue : c'est pourquoi je ne reconnais à la gauche aucun magistère, aucune autorité pour donner des leçons. Que donc M. d'Ormesson se rassure : je n'ai aucun complexe. Si l'intérêt vital du pays exigeait que l'opposition fasse alliance avec le Front national, je le dirais.

En second lieu, la droite, c'est un fait, a bien un problème, et de taille, qu'il lui faut résoudre : ce départ de nombreux Français qui lui faisaient confiance vers ce qui  demeure une formation d'extrême droite. L'électorat du FN, lui, n'est plus majoritairement d'extrême droite, mais la structure du parti, son noyau dur, l'est restée. C'est pour cette raison que nous ne pouvons, nous ne devons pas conclure d'alliance. Oh, nous n'y perdrions pas notre âme, mais plus prosaïquement, notre crédibilité.

Nous devons, de manière primordiale, retrouver notre liberté de parole, mettre fin à la plus endurante des tyrannies : celle des préjugés. Nous vivons entourés de fausses idoles, dans la terreur respectueuse de certains mots, idées ou semblants d'idées que nous confondons avec les immortels principes... Il en est ainsi de l'immigration, vrai sujet devenu chasse gardée de M. Le Pen : le dossier est tabou. Il est admis une fois pour toutes que la France, patrie des droits de l'homme, doit massivement régulariser ses clandestins. Ce faisant, on refuse à la France ce qu'on n'ose contester à aucune autre démocratie : le droit de maîtriser ses flux migratoires ; le droit de préserver ses équilibre sociaux. Régulariser en masse, c'est évidemment moralement confortable, satisfaisant pour l'esprit. C'est toujours la même chose : on ne manque pas de bons sentiments, c'est le courage qui fait défaut. Et les réalités demeurent absolument implacables. Aucun pays, qu'il soit anglo-saxon, latin ou scandinave, ne se comporte aussi sottement que nous.

Qui ne voit, pourtant, que nous sommes confrontés à un gigantesque problème d'intégration : nous en subissons les effets tous les jours dans nos banlieues, dans nos quartiers difficiles. Nous n'avons plus de travail à proposer. Nous n'importons plus de travailleurs, mais des chômeurs supplémentaires. Et notre système est au bord de l'implosion. Nous devons, c'est clair, choisir entre deux voies : ou nous réussissons l'intégration des étrangers qui désirent demeurer sur notre sol et qui veulent sincèrement partager notre destin, avec les droits que cela suppose, mais aussi les devoirs que cela implique : c'est en soi une tâche immense, qui n'est pas gagnée d'avance, mais sur laquelle nous pouvons entraîner l'adhésion des Français ; ou nous continuons d'ouvrir les vannes, et ainsi nous compromettons tout.

J'ai pris l'exemple de l'immigration, mais notre pays suscite bien d'autres inquiétudes : son État, frappé d'impuissance, sa justice désorientée, son école, qui n'est plus le lieu de l’intégration, mais celui de toutes les difficultés et les contradictions de notre société... On nous dit que la France va bien, ou qu'elle ne va pas si mal. Mensonge. La France va mal. Les socialistes, partagés entre leur goût structurel pour l'immobilisme et leurs innombrables maladresses dogmatiques, la laissent s'enfoncer dans la quiétude d'une trompeuse somnolence.

Les formations de l'opposition doivent très vite mettre sur pied un programme crédible. Elles doivent montrer qu'elles ont foi en la France. en son avenir, et qu'elles ne se préparent pas simplement à administrer son déclin. Ce n'est pas tant un problème d'union qu'une question de volonté. Que la volonté se manifeste, qu'elle s'affiche clairement dans les discours et les projets, et l'union suivra. La volonté, oui, la volonté toute simple de dire la vérité, de combattre le non-dit et le mensonge.

Et qu'on en finisse avec les querelles d'état-major, qui n'intéressent personne et qui ne concerneront plus bientôt que quelques généraux sans troupes. Il n'est plus temps de geindre, de gémir, ni d'accuser. L'opposition n'est pas encore morte. Il lui suffit d'une chose pour revivre et pour gagner ; qu'elle se souvienne qu'elle est l'opposition, et qu'elle a pour vocation, à très brève échéance, de gouverner la France. Mais pas de la gouverner à la manière des socialistes, pour les sondages et la galerie... De la gouverner vraiment.
 

LE FIGARO le 17 septembre 1998

LE FIGARO : En posant la question faut-il devenir socialiste ? Jean d'Ormesson exprimait un dépit réel de la droite. Pourquoi vous êtes-vous énervé, en parlant de « capitulation mentale » ?

Philippe SÉGUIN : « Je ne me suis pas « énerve ». J'ai écrit très calmement qu'il est un peu facile de s'en prendre toujours et encore à l'opposition ! Que lui reproche-t-on ? De ne pas être devenue la majorité ? A quelle occasion l'eût-elle pu ? D'étaler, de manière parfois excessive, ses diversités ? Mais est-ce nouveau, et ces diversités ne sont-elles pas celles de son électorat ? En réalité. si l'opposition n'est pas encore redevenue totalement audible aujourd'hui. C'est parce que ni l'opinion en général ni son électorat ne sont en situation de lui prêter l'oreille. D'abord parce qu'il subsiste un sentiment de rancune à son égard : on en veut de s’être mise dans cette situation, alors qu'elle disposait de tous les leviers de commande. L'opposition est par ailleurs la première à souffrir de la confusion des esprits liée à une cohabitation de moyen terme, très différente des deux précédentes, et qui pose des problèmes pour lesquels on ne dispose pas de solutions éprouvées. L'opposition pâtit enfin des effets politiques d'une situation économique plus favorable, aux yeux des Français, que celle qu'elle avait laissée. Expliquer que ce sont les efforts des gouvernements précédents et la conjoncture européenne et occidentale qui sont à l'origine de l'amélioration économique, c'est un discours qui ne passe pas. Trop de gens pensent encore que les socialistes sont meilleurs que nous. Il nous faut donc contribuer à une nécessaire mais progressive évolution des esprits, et utiliser au mieux le temps dont nous disposons pour constituer une alternative crédible. »

LE FIGARO : Percevez-vous quelques signes de renaissance à l'occasion de cette rentrée ?

Philippe SÉGUIN : « Je verrais des signes de « renaissance » si l'opposition ressemblait à la description qui en est faite ! L'opposition a tout simplement progressé dans le bon sens. Jusqu’où aurait été la dégradation des relations entre certaines de ses composantes, au cours de l'été, si L'Alliance n'avait pas été préalablement créée, avec les effets forcement apaisants que l'on imagine ? »

LE FIGARO : Faites-vous bon marché des ambitions personnelles et des querelles d'état-major au sein de l'Alliance ?

Philippe SÉGUIN : « Tout ça, ce sont des clichés ! Une opposition écartelée par des querelles d'ambition ! Quelle fable ! Et quelles ambitions personnelles ? Quand on n'a que de l'ambition, on a sûrement mieux à faire qu'a servir de punching-ball aux médias. S'il est d'ailleurs une génération où l'on doit faire fi de ses ambitions personnelles, c'est bien celle qui anime aujourd'hui l'opposition. Il n'échappe à personne que le Président de la République sera candidat au renouvellement de son mandat, et qu'il sera donc, par définition, le seul candidat de l'opposition d'aujourd'hui. Où sont donc les ambitions personnelles ? Tous ceux qui dissertent, spéculent, fantasment là-dessus sont des cuistres. Quant à moi, je n'ai pas besoin d'un poste ou d'un titre pour exister ou donner un sens à ma vie. »

LE FIGARO : Chacun des leaders de l'opposition voulait sa niche, son parti, son groupe...

Philippe SÉGUIN : « Fadaises que tout cela. Il y a des courants d'idées. Il est normal qu'ils s'organisent. Et le fait que tout le monde se retrouve pour la première fois dans une organisation confédérale me parait bien augurer de l'avenir. On raille L'Alliance... On ne le fera pas toujours. »

LE FIGARO : Pour la mise en place de L'Alliance, quel changement attendez-vous de l'élection d'un nouveau responsable à la tête de l'UDF ?

Philippe SÉGUIN : « D'abord une clarification qui nous permette d'aller plus loin et plus fort. Jusqu'ici nous ne savions pas encore précisément qui nous fédérions. »

LE FIGARO : L'éclatement de l'ancienne UDF représente-t-il un obstacle pour le travail ?

Philippe SÉGUIN : « Pas du tout. Au risque de me répéter, puis-je rappeler que ce sont les adhérents et les électeurs qui font un parti. Ce n'est pas le caprice d'un responsable. J'ajoute, pour ce qui concerne le RPR, que si nous nous retrouvons, plus encore que par le passé, en situation de parti dominant, nous sommes non seulement décidés a ne pas en abuser, mais au contraire à y puiser des raisons d’être d'autant plus unitaires. »

LE FIGARO : Quelle devrait être la forme la plus raisonnable de l'union, hors une fusion impossible ?

Philippe SÉGUIN : « Je le dis au RPR, je le dis à L'Alliance : il faut faire en sorte que notre diversité soit un atout et non un handicap. Chacun doit faire son travail de réflexion et de terrain, puis mettre en commun ses résultats. C'est bien la démarche que j'avais proposée au RPR : nous avons conduit notre rénovation, notre réorganisation, nous avons élaboré notre projet, et nous nous tournons désormais vers nos partenaires pour construire avec eux un programme. Nous essaierons évidemment de faire en sorte que ce programme soit le plus conforme possible à notre projet, ce sera également le souci de nos partenaires. Puisqu'aucun, parmi nous, ne peut espérer conquérir les responsabilités à lui seul, ni a fortiori les exercer sans les autres, autant en tirer les conséquences sans attendre. »

LE FIGARO : Quand on dit : l'opposition n'a pas do projet, pas de programme...

Philippe SÉGUIN : « On raconte des bêtises. Mais ce n'est pas étonnant, car, je vous l'ai dit, nous ne sommes pas encore réellement audibles, en raison d'une situation psychologique et politique qui est ce qu'elle est. Ce qui peut surprendre, en revanche, c'est la virulence, l'acharnement avec lesquels on nous fait payer cette situation. Même M. Jospin, qui n'a pourtant pas été épargné, n'avait pas été traité aussi mal à l'époque où l'on tournait en dérisions les socialistes, qui étaient « morts », « finis », « achevés » … Mais c'est la règle du jeu. Les contempteurs d'aujourd'hui sont les thuriféraires de demain. Pour ma part. je ne les prendrai pas davantage au sérieux. »

LE FIGARO : Quand L'Alliance aura-t-elle un programme ?

Philippe SÉGUIN : « Ce programme, nous allons l’établir au fil des conventions de L'Alliance, sujet par sujet. Nous commencerons en novembre avec les rapports du citoyen avec l’État. Et nous nous efforcerons par la suite d'actualiser notre travail en permanence. Car il faut bien s'entendre : un projet traduit une vision du monde et de la société. Un programme recense un ensemble cohérent de recettes pour l'action dans une période limitée et dans une conjoncture donnée. Ce projet, au RPR, nous en disposons. Quant au programme définitif de l'Alliance, il viendra à son heure. Si vous établissez un programme clé en main trois ans avant une échéance, il y a toute chance d’être obligé de le remettre totalement en chantier en cours de route. A moins, évidemment, de ne pas l'appliquer, ce qui s'est déjà vu. Tout cela tombe sous le sens : à quel niveau sera le dollar à ce moment là ? Ou en sera la Russie ? Qui gouvernera l'Allemagne ? Combien serons-nous dans l'Union européenne ? Nous n'en savons rien. »

LE FIGARO : Ne vous êtes-vous jamais dit que le gaullisme était une parenthèse dans l'histoire de droite ?

Philippe SÉGUIN : « Si le gaullisme n'existait pas. il faudrait l'inventer. Quel défi avons-nous à relever aujourd'hui ? Il nous faut conjurer les risques de ce que je qualifierai de post-démocratie. Nous sommes engagés en effet dans une évolution générale qui tend à rompre avec la démocratie - ramenée par les bien-pensants au rang du populisme - en conférant la responsabilité aux gens « qui savent » Nous sommes en train de dépasser le stade de la technocratie. Voilà en effet le politique qui organise lui-même sa dépossession, en inventant l'« ad-hocratie », pour reprendre la juste formule de mon successeur à l'Assemblée. Et comme ça ne va pas assez vite, on presse le pas en orchestrant la déconsidération du politique, livré aux juges, aux médias... Il est quand même assez extraordinaire que les deux chefs de deux des principales puissances soient également ridiculisés simultanément. »

LE FIGARO : Face à un tel défi, comment un parti doit-il travailler ?

Philippe SÉGUIN : « D'abord. il doit tenter de se poser les vraies questions. Il n'en est pas de plus urgente et de plus cruciale que celle de la réhabilitation du politique, c'est-à-dire de la capacité des gens à choisir leur propre destin. Voilà qui se décline aux niveaux national, européen, mondial : c'est, par exemple, face aux effets d'une mondialisation non maîtrisée, la nécessité d'une régulation concertée... Il faut ensuite que le parti politique prenne conscience du rôle pédagogique qu'il a à jouer pour faire vivre ou revivre la démocratie, du rôle d'intercesseur entre le pôle de l'opinion et le pôle de la décision. Avant même de dire quelles sont les solutions, il doit contribuer à expliquer quelles sont les questions. »

LE FIGARO : Avez-vous achevé la démocratisation du RPR ?

Philippe SÉGUIN : « Les structures, les procédures sont une chose ; ce qui compte, ce sont les comportements qu'elles induisent. La démocratie est une pratique quotidienne. Le fait qu'on m'accuse de vouloir verrouiller tel ou tel débat, ou, à l'inverse, de figurer sur je ne sais quelle liste officielle pour les élections internes, démontre que tout le monde n'est pas persuadé du caractère irrévocable de cette évolution. »

LE FIGARO : Serez-vous candidat à la présidence du mouvement ?

Philippe SÉGUIN : « Je souhaite qu'il n'y ait pas d'interférence entre la première phase de la réflexion que nous engageons sur l'Europe et l'élection du président par tous les militants. Ma réponse viendra à son heure. »

LE FIGARO : Quand s'achève votre mandat actuel ?

Philippe SÉGUIN : « Les délais statutaires de désignation du nouveau président s'ouvrent ces jours-ci : le premier tour de l'élection, qui pourrait être un tour unique, devrait avoir lieu aux alentours du 15 décembre. »

LE FIGARO : Quel est le clivage majeur à l'intérieur de l'opposition ?

Philippe SÉGUIN : « Ne parlons pas de clivage. Tout est objet de discussion. Les temps sont révolus où l'on entrait dans un parti politique comme on entrait dans un restaurant, après avoir lu le menu à la porte. Les problèmes que nous avons désormais à traiter, il n'existe aucun grand livre, aucun Capital pour en donner les solutions. Donc, il faut analyser, réfléchir, débattre, parce qu'il est sain qu'il y ait des opinions différentes, et parce que les approches des uns et des autres sont souvent moins éloignées que l'absence de débat ne pourrait le laisse penser. »

LE FIGARO : La clarté à l'égard du Front national est-elle faite dans l'opposition ?

Philippe SÉGUIN : « Je me disais que je n'allais tout de même pas échapper à cet exercice obligé de la politique française qui est de se justifier par rapport à l’extrême droite. Me voici rassuré, si j'ose dire. Bien. Très sérieusement, au sujet de l’extrémisme, nous avons à éviter deux écueils. Le premier, c'était évidemment la tentation d'accords, dont j'ai eu souvent l'occasion de dire qu'ils étaient moralement discutables, politiquement inenvisageables et électoralement illusoires. Il faudra qu'on se mette dans la tête qu'on n'additionne pas les électeurs de l'opposition et ceux du Front national. On ne peut éventuellement additionner que leurs élus, et ça, c'est se moquer des électeurs. Le deuxième écueil, c'est l'instrumentalisation. C'est tomber dans le piège de ceux qui font du Front national et de son exploitation leur assurance vie politique. Il faut donc refuser les leçons de morale en forme de terrorisme intellectuel de ceux-là même qui, pour leur plus grand profit, font du Front national le cœur de la politique française. Entre les deux écueils, il peut exister des navigations différentes : l'essentiel est de les éviter. Il faut résister à la tentation, mais il ne faut pas non plus se résigner à être les dindons de la farce en exaspérant notre électorat par les deux bouts. »

LE FIGARO : Si les socialistes, dans telle région, reviennent à la charge pour créer une espèce de front républicain avec vous, que répondez-vous ?

Philippe SÉGUIN : « Qu'il n'y a rien à faire avec des pyromanes qui veulent jouer les pompiers. Ce qu'il faut, c'est convaincre le plus grand nombre possible des électeurs qui ne votent pas pour nous de l'utilité qu'il y aurait à nous rejoindre. Mais cela ne se fera pas en un jour. »

LE FIGARO : Diriez-vous avec Nicolas Sarkozy et Alain Madelin que la querelle sur l'Europe, au sein de l'opposition, est « factice » ?

Philippe SÉGUIN : « Cela dépend de ce qu'on entend par là. Que tout le monde pense exactement les même choses est inexact. Qu'une bonne part des différences ne repose sur rien est vrai. Les Français ont un urgent besoin d'un vrai débat sur l'Europe. Parce que face à un enjeu aussi important que la construction européenne, avec de telles perspectives, avec de telles options, il faut que les gens comprennent. Il faut qu'on leur explique. Qu'ils interrogent et qu'on leur réponde. Or nous sommes dans un mode de construction européenne qui reste fondé sur le subreptice, le catimini, le pas vu pas pris... Pour des raisons historiques tout à fait compréhensibles mais dépassées, ceux qui ont lancé la construction européenne ont choisi de ne pas afficher l'objectif, c'est-à-dire un projet politique, qui serait suivi de mesures d'application dans l'ordre économique et social. Ils ont choisi de commencer par l'économique, le technique, puis d'en tirer au fur et à mesure des conséquences politiques en laissant le plus souvent les citoyens dans l'ignorance. Pourquoi ? Parce qu'ils pensaient que s'ils affichaient ces objectifs - on était au lendemain de la guerre - ils seraient balayés immédiatement, dans le contexte de germanophobie d'alors. Ils n'ont annoncé la couleur qu'une fois, pour pousser l'idée d'une communauté européenne de défense, et ils se sont plantés. Ils sont revenus à l'ancienne pratique avec d'autant plus de détermination. Et nous vivons toujours dans ce mode de construction, où la politique est seconde : du coup, on n'a pas de projet politique, et on patauge dans un océan d’ambiguïtés et de contradictions, devant des peuples désorientés et perplexes. »

LE FIGARO : Quelles contradictions ?

Philippe SÉGUIN : « Contradictions chez beaucoup de ceux qui se considèrent comme les plus européistes : ils veulent la construction européenne, mais dès qu'il s'agit d'en faire logiquement, un moyen de grande autonomie vis-à-vis des États-Unis en termes de politique de défense ou même de projet social, ils n'en veulent pas, par fidélité leur atlantisme. Et contradictions chez nous, par voie de conséquence, parce que si nous sommes pour une Europe politique, une Europe européenne, comme disait de Gaulle, nous sentons que cette Europe-là risquerait de servir d'autres desseins que ceux qu'elle doit servir : alors, trop souvent, nous refusons paradoxalement à l'Europe politique les moyens d'exister. Il faut sortir de cette spirale de contradictions. Nous et l'ensemble des Européens. Si nous voulons l'Europe, c'est pour compter dans le monde, pour garantir la pérennité d'un projet social commun (on peut appeler cela l'économie sociale de marché, ça ne me gêne pas), pour faire valoir un projet culturel autonome et maintenir les spécificités nationales. Mais de cette Europe-là, on ne voit le projet nulle part. Nous-mêmes, gaullistes, pourquoi nous divisons-nous ? Parce que nous ne faisons que réagir devant le montant des diverses factures qu'on nous apporte. On nous apporte Maastricht, on nous apporte Amsterdam, on nous apportera autre chose : alors on se divise il y a les pour et les contre. Ce n'est pas là-dessus qu'il faut se déterminer, mais sur le projet que nous avons en commun et que nous voulons partager avec les autres Français et les autres Européens. »

LE FIGARO : Il y a donc une forme de synthèse à faire entre les gens de l'opposition ?

Philippe SÉGUIN : « Il y a des malentendus à dissiper. II y a surtout à po-si-ti-ver. J'entends qu'il y a des divisions sur l'approche d'Amsterdam. Pourtant, au moment de l’élaboration de notre projet, lors des débats avec Barnier, avec Pasqua, pour ne parler que d'eux, je constate que nous sommes arrivés à un accord sur une commune vision de l'Europe. Alors débattons. On s'apercevra que la plupart d'entre-nous accepte sans difficulté de déléguer la souveraineté de la France, pour son exercice en commun dans un certain nombre de matières. De la même façon, bravo si nous avons une politique extérieure et de sécurité commune. Nous la souhaitons. Nous la revendiquons. Mais nous ne voulons pas de fausses solutions qui ne seraient qu'un simple alibi pour empêcher ceux qui ont une politique étrangère de la conserver. »

LE FIGARO : N'êtes-vous pas alarmé par la « perspective fédérative » énoncée par vos alliés de l'UDF ?

Philippe SÉGUIN : « Seraient-ils eux-mêmes alarmés par la perspective fédérale, pour ne pas employer le mot ? Qui a prononcé parmi les tout premiers le mot fédération au sujet de l'Europe ? C'est le général de Gaulle. C'est dire que nous n'avons pas peur des mots. Ce qui compte, c'est leur contenu. Tout cela, ça doit servir à quoi ? Là est la question. A nous de donner la réponse. »

LE FIGARO : Dans ce sens, vous convenez que la façon dont le problème est posé est bien factice ?

Philippe SÉGUIN : « Sûrement. Le débat européen actuel est de la rigolade si vous me permettez cette facilité de langage. Parce que les partis n'ont jamais éprouvé la nécessité d'expliquer les choses aux gens après en avoir calmement débattu entre eux. »

LE FIGARO : Présagez-vous que finalement, toutes les forces de l'opposition se rangeront derrière la position européenne du président de la République ?

Philippe SÉGUIN : « Amsterdam ne doit pas monopoliser la réflexion. Nous entrons dans une année européenne. Il y a une réforme constitutionnelle qui pose la question d'un meilleur contrôle du Parlement sur la préparation de la législation européenne, il y a le débat de ratification, il y a les élections européennes. C'est à partir de ces trois éléments que doit se développer notre réflexion, non sur un élément en particulier. Question de méthode ! »

LE FIGARO : Pensez-vous qu'une liste commune de l'opposition aux élections européennes à des chances d’être crédible ?

Philippe SÉGUIN : « La liste, à l'heure qu'il est c'est vraiment le cadet de mes soucis. Quand je vois des gens qui en sont déjà à désigner des têtes de liste ou à les exclure, je me dis qu'ils ont une curieuse manière de faire de la politique. Eh bien, nous procéderons différemment. D'abord, on débattra : ensuite, en janvier et février, on verra pour la liste. Il faudra bien s'adapter à notre rythme. »

LE FIGARO : Ce sont vos amis, Sarkozy et Fillon. qui parlent de vous comme tête de liste...

Philippe SÉGUIN : « C'est très gentil de leur part. »

LE FIGARO : Quelles divergences avez-vous avec la position européenne de M. Jospin ?

Philippe SÉGUIN : « Je ne sais pas quelle est sa position. Je ne crois pas l'avoir jamais entendu dire ce que je viens de vous dire. Je crois que, sur Amsterdam et sur tout le reste, il souhaite surtout avoir le moins de problèmes possible au sein de sa majorité plurielle, et tirer les meilleurs résultats possible du sondage grandeur nature des élections européennes. J'ai d'autres préoccupations. »

LE FIGARO : Quel est, à votre avis, le meilleur angle d'attaque de l'opposition contre le Gouvernement, à cette rentrée ?

Philippe SÉGUIN : « Je ne crois pas qu'il y en ait un seul. Disons que c'est autant ce qu'il fait que ce qu'il ne fait pas qui conduit à s'alarmer. Le Gouvernement souffre à mes yeux d'un pêché originel : dans la déclaration de politique générale du 19 juin 1997, il n'y a pas une seule fois le mot mondialisation. La mondialisation, on l'ignore superbement. Or c'est le défi principal. Nous vivons depuis un an une période favorable - rien ne dit qu'elle sera éternelle [illisible] au cours de laquelle il aurait fallu procéder aux réformes nécessaires, notamment sur les plans budgétaire et éducatif. Rien de décisif n'a été entrepris. Cela nous rappelle en pire, les années Rocard, et je crois qu'un jour ceux-là même qui aujourd'hui se pâment d'admiration devant le Gouvernement auront pour lui des mots aussi durs que ceux que l'on peut avoir sur ces années furent celles des occasions perdues. »