Déclaration de M. Philippe Douste-Blazy, ministre délégué à la santé, sur la coopération internationale en matière de lutte contre le SIDA, à Berlin le 11 juin 1993.

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Circonstance : 9e conférence mondiale sur le SIDA, à Berlin, juin 1993.

Texte intégral

Monsieur le président, 
Madame et Messieurs les ministres,
Mesdames, Messieurs,

Vous permettrez que ce soit à plusieurs titres que je m'adresse à vous aujourd'hui, – à plusieurs titres mais avec un unique message.

C'est en tant que ministre de la République française, en tant que médecin et en tant qu'homme, que je suis venu ici vous dire combien, je me sens responsable de ma génération – qui est déjà, pour nous tous et bien au-delà de cette salle, la "génération SIDA".

Ma responsabilité, c'est bien sur celle du ministre de la santé publique du Gouvernement de la France. Celle du ministre chargé, plus que tout autre de la lutte contre le SIDA.

Ma responsabilité, c'est aussi celle du médecin que je suis, bouleversé comme tant de ses confrères par l'irruption du SIDA, voici plus de dix ans, au beau milieu de nos certitudes. Du médecin apostrophé par Hippocrate qui partout, dans ces travées, dans les villes d'Occident comme dans les campagnes d'Afrique, lui demande s'il fait vraiment au mieux pour ses malades, si sa pratique est la plus efficace.

Mais ma responsabilité, c'est au premier chef celle d'un homme confronté dans le cœur de sa génération, à un âge où l'on croit sentir l'avenir à portée de main, à l'ombre de la maladie.

Ma responsabilité, c'est de convaincre ses collègues ministres que l'épidémie de SIDA ne cesse de s'étendre dans toutes les parties du monde, que nul n'est épargné, hommes, femmes et enfants.

Ma responsabilité, c'est de crier à ses compatriotes, à mes concitoyens européens, que l'égoïsme dans ce domaine est une manière de suicide.

Ma responsabilité, c'est de dire qu'il est grand temps que les Nations du monde s'accordent pour jeter les bases d'une action de grande envergure, notamment à l'égard des pays du Sud.

Dix ans, cela suffit !

Fixons-nous des objectifs communs à l'échelle du monde.

Dans les prochains mois, la France, en étroite liaison avec les organismes internationaux impliqués dans la lutte contre le SIDA, va engager de nouvelles initiatives en faveur de l'Afrique.

Car l'Afrique est déjà une avant-garde décimée par la maladie. Songez que dans certains pays, plus du tiers de la population active est à CP jour contaminée par le virus.

Oui, M. Gentlini, vous avez raison de dire qu'il n'y a que les imbéciles pour croire à l'efficacité des frontières sanitaires. Aujourd'hui, c'est le SIDA pour tous ou la guérison pour tous.

J'adresse un appel à mes collègues ministres de la santé afin que nous puissions nous réunir et montrer notre volonté politique.

Faisons cette réunion le plus vite possible, mettons en commun nos moyens, notre intelligence, notre expérience, dans une sorte de "Banque mondiale de la vie".

L'idée est que les politiques traduisent les conclusions de votre conférence en augmentant la contribution financière des États à la lutte contre le SIDA.

Notre génération aurait pu oublier la peur – notre génération, sur les ruines des murs détruits, aurait pu goûter aux délices de cette "fin de l'histoire" que certains annonçaient déjà.

Mais voici que la peur est revenue, et voici que la guerre est là. Une guerre sournoise mais impitoyable. Une guerre impalpable, mais terriblement avide. Une guerre qui tue tous les jours des hommes et des femmes dans la fleur de l'âge.

Le virus VIH ne s'embarrasse pas de dissuasion. Il faut comprendre que l'impensable est en marche. L'État de guerre s'impose peu à peu à nous. Ce n'est pas s'y résigner – mais au contraire en prendre la mesure – que de le proclamer.

Je veux dire ici, et je ne cesserai de le redire un peu partout, qu'il y a urgence. Et au-delà de nos sociétés – songeons à l'Afrique et à l'Asie aujourd'hui, à l'Est demain – c'est l'humanité qui est en danger.

C'est de l'homme dont il s'agit. Celui dont la philosophie moderne a fait une "fin en soi". C'est lui dont les lumières vacillent tout à coup.

Et l'homme qui vous parle ne veut pas que l'histoire ne retienne de nous qu'une génération sacrifiée. Prenez ces mots pour ce qu'ils ont – un cri d'alarme.

Parce que le SIDA n'est pas une fatalité, que nous pouvons nous en préserver, que nous devons nous en protéger, sans état d'âme ou arrière-pensées, parce que le SIDA n'est pas invincible, que les chercheurs vont trouver, j'en suis sûr, probablement par une voie détournée et inattendue.

J'ai dit que j'étais médecin, et ce mot constitue en en soi une responsabilité écrasante.

J'ai toujours pensé qu'il n'était rien de plus grand au monde que le dénouement de soi pour la santé des hommes. Et c'est avec le plus grand respect, la plus grande humilité, aussi, que je m'adresse à tous ceux qui, dans cette assemblée, participent de cette mission suprême.

Ils sont aujourd'hui confrontés à une bataille immense.

Je veux pour ma part avoir confiance en eux.

Il n'est pas d'exemple dans l'histoire d'une guerre perdue par l'humanité, même et la victoire est une conquête perpétuelle.

Il est indigne de l'urgence de l'heure de se draper derrière la morale pour jeter l'anathème sur telle ou telle pratique sexuelle. Parce qu'il est un virus, un virus complexe mais rien qu'un virus, le VIH concerne aujourd'hui chacun de nous. Et tous doivent se sentir responsables de sa maîtrise.

Je suis ministre aussi, chargé depuis deux mois, au sein du Gouvernement français de la santé de mes compatriotes.

Avec une acuité sans précédent en France, où nous sommes confrontés à une situation épidémiologique particulièrement grave, la lutte contre le SIDA a été clairement définie comme une priorité nationale. C'est pour nous désormais tout à la fois une obligation de moyens et une obligation de résultats que nous sommes en droit d'attendre.

Cette tribune n'est pas le lieu approprié pour développer longuement un programme, détailler les mesures prises ou projetées.

Ce que j'ai souhaité vous dire, ici, simplement, mais avec la plus grande solennité, afin de répondre à certaines inquiétudes, c'est que son Gouvernement a choisi d'assumer sa responsabilité.

Plus jamais, plus jamais il ne doit se révéler coupable de non-assistance à personne en danger.

Malgré les difficultés économiques, nous avons débloqué de nouveaux crédits au profit de la lutte contre le SIDA, tant pour la prévention que pour la prise en charge des malades. Il nous appartient dès aujourd'hui de maîtriser l'inacceptable "épidémie sociale" provoquée par la précarisation des malades, et d'adapter en conséquence nos structures hospitalières et sociales.

Je sais que l'on pourra s'opposer bien des choses. Le volontarisme ne doit pas faire l'impasse sur l'humilité. Je m'efforce simplement, à la place qui est la mienne, d'avancer dans le champ du possible.

Au-delà de tel ou tel continent, c'est l'homme, le médecin, le ministre qui veut s'adresser à tous ses semblables.

Riche ou pauvre, jeune ou oins jeune, nous sommes tous concernés. Tous en danger.

Oublions pour un temps les querelles stériles, faisons taire les bavards, les intérêts individuels afin d'unir nos efforts, pour que la science des hommes fasse reculer une fois de plus la fatalité.

Le droit du siècle qui vient est un droit qui reste à écrire : il s'appelle tout simplement le droit à a vie.

Il est de ceux que rien ni personne ne sauraient bafouer indéfiniment.

Merci de votre attention.