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Le prix de l'hypocrisie
Incroyable mais vrai, le prix Nobel de la paix a été décerné conjointement à Mandela et à De Klerk, comme cela, à égalité, sans aucune circonstance atténuante. Avec l'air du temps et la bénédiction des jurés de Stockholm, le bourreau et sa victime se trouvent ainsi hissés à la gloire suprême et récompensés pour un combat qui aurait été commun "au service de la paix".
Certes, ce n'est pas la première fois que le jury suédois se déconsidère en voulant gommer l'histoire pour en blanchir les criminels aux couleurs de la colombe. Déjà, à la fin de la guerre du Viêt-Nam, ils avaient osé réunir dans leur distinction : le napalmeur américain Kissinger avec le napalmé Le Duc Thô. On avait pu penser alors qu'il ne s'agissait que d'une faiblesse, mais voilà qu'ils récidivent, se préparant sans doute demain à venir couronner Rabin, le "casseur d'os" palestiniens et Arafat. Quelle insulte pour toutes les victimes !
Qu'on nous entende bien : nous savons que toute lutte peut supposer, à un moment ou un autre, des négociations, des compromis, voire des poignées de mains symboliques. Les combats révolutionnaires connaissent des hauts et des bas, parfois des reculs inévitables. Quant aux individus, à de rares exceptions près, nous ne portons jamais d'appréciation en fonction du passé mais toujours en regardant d'où il vient, où il va et ce qu'il fait aujourd'hui.
Dans le cas présent, soyons sérieux. Comment s'explique la différence entre le leader de l'apartheid et des massacres que fut De Klerk et le même individu, obligé de négocier aujourd'hui avec Nelson Mandela ? Une seule chose : la lutte acharnée du peuple noir et l'isolement grandissant de l'Afrique du Sud. Et si, à l'époque, Kissinger a pu, par Nobel interposé, se transformer de faucon en colombe, c'est uniquement grâce à la victorieuse offensive militaire du Têt, menée par les maquisards du Front national de libération.
La leçon de ce prix Nobel de l'hypocrisie est claire et sera comprise ainsi par tous les criminels du monde. Vous pouvez massacrer à votre guise votre peuple ou faire la guerre aux autres, le prix Nobel vous absoudra à la simple condition que vous acceptiez, à un moment, de négocier avec les survivants.