Interviews de M. Valéry Giscard d'Estaing, président de l'UDF, dans "Paris-Match" le 9 juin 1994, à France-Inter le 13 et à Europe 1 le 24, sur l'élargissement de l'Europe et la réforme des institutions qui doit l'accompagner.

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Média : Paris Match - France Inter - Europe 1

Texte intégral

Paris-Match : 9 juin 1994

Paris-Match : Êtes-vous satisfait de la demande de retrait de la liste « L'Europe commence à Sarajevo » de Bernard-Henri Lévy aux élections européennes ?

V. Giscard d'Estaing : C'est une décision raisonnable. C'est d'ailleurs le conseil que je lui avais donné lorsque nous nous sommes téléphoné. Il prenait le risque d'affaiblir la cause qu'il défendait, en la banalisant, plutôt que de la servir. Je souhaite que l'action des intellectuels rassemblés sur la liste Sarajevo se prolonge de façon à clarifier les positions des candidats sur l'attitude de la France et de l'Europe vis-à-vis de la Bosnie.

Paris-Match : Si demain, vos deux fils étaient appelés à se battre pour la Bosnie, accepteriez-vous qu'ils y aillent ?

V. Giscard d'Estaing : Je n'hésiterais pas une seconde, et eux non plus, s'il y a une grande cause à défendre. Le sauve-qui-peut ne fait pas partie de la culture française.

Paris-Match : En tout cas, grâce à la Bosnie, la campagne des européennes s'est réveillée. On ne parle plus seulement des meubles de Tapie, on parle enfin un peu de l'Europe…

V. Giscard d'Estaing : Tant mieux ! Il y a d'autres enjeux beaucoup plus importants que les meubles de Bernard Tapie ! Deux sujets sont primordiaux. D'abord, le prochain Parlement européen sera en fonction quand sera instaurée la monnaie unique européenne. Voulons-nous être présents sur cette question essentielle pour nos intérêts ou préférons-nous que l'on en débatte dans notre dos ? Ensuite, il faut réformer les institutions européennes. Voulons-nous gagner ou perdre dans cette réforme ? Si nous ne réformons pas les institutions, alors le prochain président de la République élu pour sept ans ne présidera jamais le Conseil européen. (Si l'Europe compte seize membres, la France ne le présidera que six mois tous les huit ans !). L'acceptons-nous ? Moi, pas. Nous devons être très attentifs car, si nous n'y prenons garde, nous risquons d'avoir un jour à choisir entre refuser l'Europe, c'est-à-dire revenir en arrière, ou accepter une Europe inacceptable pour la France.

Paris-Match : Êtes-vous toujours opposé à l'extension de l'Europe de douze à quinze ou seize membres ?

V. Giscard d'Estaing : On confond deux problèmes. Va-t-on achever de bâtir l'Union européenne, c'est-à-dire un ensemble voulu par les États qui ont décidé de lier entre eux leurs destins selon le projet de Jean Monnet et Robert Schuman, ou bien veut-on organiser un vaste continent européen où coexisteraient des peuples de culture et de niveau de vie très différents ? Depuis trois ans, on fait un amalgame, une vraie salade russe. On risque d'aboutir à une organisation diluée du continent européen dans laquelle personne ne pourra prendre de décision et qui risquera de finir comme la Société des Nations !

Paris-Match : D'autres pays frappent encore à la porte de l'Europe : la Pologne et la Hongrie, par exemple …

V. Giscard d'Estaing : À douze, nous n'arrivons pas à prendre de décision sur la Bosnie ou sur la fameuse initiative de croissance ! À seize, à dix-huit ou à vingt-quatre, comment imaginer y parvenir ? La réforme des institutions devra précéder les élargissements. Elle fera peut-être apparaître qu'il y a à l'intérieur de l'Europe des Douze des pays qui refusent l'union politique, alors que d'autres, aujourd'hui, à l'extérieur, seraient prêts à s'y joindre !

Paris-Match : Ne regrettez-vous pas le choix de Dominique Baudis comme tête de la liste de l'union de la majorité ?

V. Giscard d'Estaing : Pas du tout. Il fallait quelqu'un qui décide d'aller siéger à Strasbourg, qui ait de véritables convictions européennes et qui sache les communiquer, Dominique Baudis avait la silhouette parfaite de ce candidat. Je souhaiterais qu'on le soutienne davantage.

Paris-Match : L'alliance entre UDF et RPR, que vous avez qualifiée de confiante et de chaleureuse pour les européennes, devra-t-être renouvelée pour la présidentielle ?

V. Giscard d'Estaing : Cette union a bien marché parce qu'on l'a pilotée. Faire un projet commun entre le RPR et l'UDF, deux ans après Maastricht n'était pas si aisé que cela. Ensuite, nous avons annoncé que les députés devront siéger tous dans le même groupe au Parlement européen. Ils devront tenir leurs promesses ! De la même manière, lors de l'élection présidentielle, tous les électeurs de l'union devront voter au second tour pour le même candidat.

Paris-Match : Faudra-t-il instaurer une règle du jeu ?

V. Giscard d'Estaing : J'en parlerai après les élections européennes. Je ne veux pas brouiller les messages : les élections européennes sont un grand enjeu en elles-mêmes. Mieux l'union gagnera, mieux elle préparera le terrain sur la suite.


France Inter : lundi 13 juin 1994

I. Levaï : Échec pour M. Rocard, déception pour D. Baudis et donc pour vous, stratège de l'union, est-ce que la bonne participation au scrutin en France, le succès de Kohl en Allemagne et le oui à l'Europe de deux Autrichiens sur trois suffit à vous consoler ce matin ?

V. Giscard d'Estaing : La carte politique de l'Europe après les élections ? On a une pensée socialiste forte en Grande-Bretagne, le maintien des positions démocrate-chrétiennes en Allemagne, et même consolidation en réalité pour le chancelier Kohl, et on a deux pays ou le PPE progresse très fortement, l'Espagne et la France : l'Espagne avec un grand succès du parti populaire qui obtient un résultat remarquable et, en France, où notre liste UDF-RPR, équivalent du parti populaire en Espagne, est placée nettement en tête, j'aurai souhaité qu'elle soit encore plus en tête, naturellement, mais elle est loin devant. Du point de vue du paysage politique en Europe, le centre-droit consolide ou améliore ses positions, sauf en Grande-Bretagne, où il y a un progrès important des travaillistes.

I. Levaï : Vous dites « succès conservateur, succès du centre-droit » mais succès tout de même des anti-européens, d'une certaine façon : ce centre-droit ne ressemble pas tout à fait à ce qu'il était dans la dernière Assemblée européenne.

V. Giscard d'Estaing : D'une façon générale, je ne crois pas que ce soit exact, c'est le phénomène français qui vous fait dire cela, parce qu'en France, effectivement, on peut retenir votre indication. Les Espagnols qui viennent de gagner sont tout à fait pro-européens, la CDU, qui se maintient, l'est aussi. C'est en France qu'il y a eu l'apparition au centre-droit de listes et donc d'électeurs hostiles à la construction européenne telle qu'elle se produit. La deuxième remarque sur le plan de l'Europe, quand même un certain désenchantement, parce que comme il va y avoir des problèmes politiques très importants à traiter dans les prochaines années, le soutien de l'opinion politique pour ces grandes réformes risque d'être assez réduit.

I. Levaï : Alors on ne peut pas considérer ce matin que l'Europe aille très bien ?

V. Giscard d'Estaing : Je ne trouve pas, en effet, que cette élection soit un soutien pour l'accentuation de l'union de l'Europe. C'est parce qu'on a eu l'impression que dans ce débat la question de l'union de l'Europe n'atteignait pas l'opinion publique. Est-ce qu'elle lui était mal posée, est-ce qu'elle n'avait pas envie d'en entendre parler parce qu'elle a d'autres préoccupations ? Ça n'est pas le sujet qui a été débattu. La seconde c'est qu'il n'y a plus de grand projet européen facile à expliquer à l'opinion. Lorsqu'on était dans la période des grands visionnaires de l'Europe on savait ce qu'on voulait faire, maintenant on le sait moins. Il est intéressant de considérer que c'est dans le pays qui vient d'entrer dans la Communauté européenne, l'Espagne, où l'on voit encore l'idéal européen et où il est très fort, puisque le parti socialiste et le parti populaire sont tous les deux très engagés dans la construction de l'Europe.

P. Le Marc : Est-ce que ça n'a pas été une erreur de mettre en œuvre une stratégie de liste d'union puisqu'elle s'est détruite sur le clivage européen qui a été réactivé au sein de la majorité ? Et quelle conséquence vous tirez en ce qui concerne la présidentielle : est-ce que n'est pas née, hier, une logique de primaires pour les présidentielles c'est à dire de candidatures séparées ?

V. Giscard d'Estaing : Nous en venons à la France : pour résumer on a, nettement en tête, la liste UDF-RPR, on a le recul très marqué de la liste socialiste et puis trois listes qui sont dans la zone des 10-12 %, qui sont celles de P. De Villiers, de B. Tapie et du Front national, et ensuite les autre listes. Les deux listes en tête sont des listes pro-européennes, ça ne veut pas dire qu'il y a eu un raz-de-marée pro-européen, loin de là, mais ça veut dire tout de même que les grandes formations politiques n'ont pas été sanctionnées pour leurs positions pro-européennes.

P. Le Marc : 25 + 15, ça fait 40. J'ai totalisé Baudis et Rocard.

V. Giscard d'Estaing : Mais vous pouvez ajouter d'autre listes qui avaient pris des positions pro-européennes, mettons 54 %. Donc, il y a une majorité pro-européenne. Il y a eu ensuite une dispersion et je voudrais vous rendre attentif à ce point. Est-ce que c'est bon pour la France ? Je vous réponds non parce que l'enjeu c'était l'élection au Parlement européen où il y a deux grands groupes, les socialistes et le PPE, dans les deux groupes, la France va être faible, une fois de plus.

A. Ardisson : Y aura-t-il encore deux grands groupes ? Le Parlement ne ressemblera pas beaucoup à l'ancien ?

V. Giscard d'Estaing : Naturellement. Il ressemblera beaucoup à l'ancien. Les socialistes vont se maintenir ou même progresser, c'était déjà le premier groupe et ils étaient aux alentours de 200, ils vont franchir la barre des 200. Et si vous pensez à l'arrivée des Espagnols, des UDF-RPR venant de France, au maintien des Allemands, le deuxième groupe et de loin, va être le groupe PPE qui va atteindre les 175. Tous les autres vont être au-dessous de 50. Donc, dans les deux groupes, la France va être un peu faible. Et je dis franchement aux Français qui ont choisi la dispersion, ils vont bien voir quand il y aura des votes embêtants au Parlement européen, nous ne pèserons pas très lourd.

P. Le Marc : Mais les conséquences pour la majorité ne sont-elles pas une condamnation à faire évoluer le message européen de la majorité et peut-être la fin de l'hypothèse d'une candidature unique à la présidentielle ?

V. Giscard d'Estaing : Je réponds tout d'abord à vos deux questions. D'abord, il y a la nécessite d'un grand débat sur l'Europe. Le débat de l'élection européenne n'a pas été satisfaisant, il n'a pas apporté de réponse à l'opinion publique, elle ne s'est pas sentie engagée par une conception forte de l'union de l'Europe. Il faut donc reprendre ce débat. D'autant plus que nous allons avoir d'ici deux ans, la mise à plat, le grand déballage en Europe qui va être très difficile parce qu'il va falloir aboutir à un nouveau traité qu'il faudra faire voter. Et quand vous regardez le résultat des élections dans un certain nombre de pays, il n'est pas du tout sûr que ce nouveau traité pourra être adopté.

P. Le Marc : Mais vous ne répondez pas sur les conséquences pour la majorité ?

V. Giscard d'Estaing : Mais je vous parle de l'Europe, vous me guettez avec votre escopette sur l'élection présidentielle. Ce point est important, il va falloir un grand débat pour repositionner l'objectif européen et ça ne peut pas se faire par un replâtrage.

I. Levaï : Est-ce que vous êtes le visionnaire pour la majorité que l'Europe attend ?

V. Giscard d'Estaing : Ce matin, on n'est pas très visionnaire. Non, Simplement, je peux dire, il faut être humble dans tout ça, mais je crois avoir une vision de l'Europe, je l'ai défendu quand j'étais président de la République, quand j'étais parlementaire européen puisque j'ai introduit la seule notion nouvelle qui était le principe de subsidiarité qui permettait de sortir de l'impasse actuel et je vais essayer de contribuer à ce grand débat sur l'avenir de l'Europe qui est quand même une très grande question, alors, je ne veux pas entrer dans le débat sur l'élection présidentielle parce qu'on y mêle tout. Votre question était : est-ce qu'il y a des éléments nouveaux ? Il y a un élément nouveau à gauche et un à droite. Celui de gauche, c'est le score obtenu par B. Tapie, est-ce simplement un reclassement des voix socialistes qui vont se retrouver, et là, vous tombez sur un point précis, où Tapie va-t-il s'inscrire au Parlement européen ? S'il s'inscrit au groupe socialiste, finalement on va retrouver une certaine convergence. Je pense que oui, je ne vois pas dans quel autre groupe il ira.

P. Le Marc : La question parallèle, c'est où vont s'inscrire les Italiens de S. Berlusconi ?

V. Giscard d'Estaing : Oui, ils ne sont d'ailleurs pas très nombreux comme vous le savez. Ils vont aller dans un ou deux groupes de droite ou de centre droit. Naturellement les néo-fascistes vont aller dans le groupe de l'extrême-droite, les autres composantes vont aller probablement au parti libéral. On ne connaît pas encore leur destination. Dans notre famille politique. que s'est-il passé ? On a voulu faire une liste unique. Vous êtes journalistes, vous suivez l'actualité rappelez-vous, et tous les grands dirigeants français ont demandé la liste unique. Nous avons accédé à cette demande tout en sachant…

P. Le Marc : Surtout vous.

V. Giscard d'Estaing : Ce n'est pas moi qui avais demandé la liste unique.

P. Le Marc : Non, vous vous y êtes rallié.

V. Giscard d'Estaing : Non, je m'y suis rallié pour des raisons de politique intérieure parce que les Français ne voulaient pas de la division. La liste unique comportait l'inconvénient d'avoir par la force des choses un message un peu brouillé sur l'Europe puisqu'on regroupait des gens pour et des gens plus réservés. Je félicite D. Baudis d'avoir réussi à bien mener sa campagne dans ces conditions.

P. Le Marc : Et du coup, vous avez ouvert un boulevard à P. De Villiers ?

V. Giscard d'Estaing : Du coup, ceux qui avaient voté non à Maastricht dans la majorité, ont cherché une expression, ils ont été ici ou là encouragé, et ils ont voté pour la liste de P. de Villiers dans une proportion importante. Alors qui est-ce et que vont-ils faire ? Le plus grand groupe d'après les études, c'est le RPR. Ensuite, ce sont des UDF et ensuite ce sont des électeurs du FN. Ils ont voté à cause de l'expression négative qu'ils voulaient donner à l'Europe. Vont-ils rester ensemble ? Cela va dépendre en partie de ce qui va se passer maintenant, c'est-à-dire du comportement des listes. N'oubliez pas qu'il va falloir aller siéger, s'inscrire dans des groupes, tous les groupes du centre droit sont européens.

A. Ardisson : Initialement, c'était réglé cette affaire ?

V. Giscard d'Estaing : Attendez, non. Où vont-ils aller siéger ? Vont-ils aller au groupe du PPE, qui est pro-européen, le groupe libéral présidé par un UDF français est également pro-européen, donc où vont-ils aller ? Je crois que ça va éclairer l'opinion publique qui va être conduite à en tirer des conséquences.

P. Le Marc : Mais l'hypothèse d'une candidature unique à la présidentielle n'a-t-elle pas disparu hier soir ?

V. Giscard d'Estaing : Non, je dirais simplement qu'on a vu que l'opinion publique était plus ouverte, plus dispersée qu'on ne le pensait et qu'elle est moins encadrée par les partis politiques et manifestement, on a vu le désir d'une ouverture ou d'une variété de propositions plus grandes.

I. Levaï : J. Chirac a constaté que le courant anti-européen avait progressé et qu'il allait falloir en tenir compte. Êtes-vous sur cette ligne là ou avez-vous un sentiment différent ?

V. Giscard d'Estaing : On ne peut pas dire à l'heure actuelle que le courant anti-européen a progressé en France. La dernière consultation, c'était le référendum sur Maastricht dans lequel je m'étais beaucoup impliqué. Et nous avons obtenu 50 %. Si on prend les voix des candidats européens cette fois-ci, on dépasse 54 %. Donc le courant pro-européen n'a pas reculé. Il a plutôt progressé.

I. Levaï : Mais les voix de B. Tapie, celles de M. Rocard ?

V. Giscard d'Estaing : Oui, mais je parlais globalement. À droite, on nous avait dit après Maastricht, qu'il y avait dans notre électorat une majorité de non. Là, on voit très nettement qu'il y a d'un côté 25 % qui ont accepté Maastricht et de l'autre côté, le dernier chiffre est de 12,5 %, donc deux fois plus d'électeurs de notre majorité qui finalement sont pour la poursuite de l'union européenne. Mais je partage le sentiment de J. Chirac sur un point, c'est qu'il y a une certaine désaffection de l'idée européenne, qu'elle n'est plus porteuse comme elle l'était et qu'elle a donc besoin d'un coup de neuf. C'est ce que je vous disais tout à l'heure, il ne faut pas considérer qu'être à 50 % est une grande aventure politique, il faut en revenir à 60, 65 %, il faut donc redonner au message européen plus de force et il faut le faire en écoutant ceux qu'ont voulu dire les électeurs.

I. Levaï : Donc on se prépare à une présidentielle avec peut-être deux, trois, quatre candidats à droite ? Et peut-être vous ?

V. Giscard d'Estaing : Mais vous affirmez ou vous interrogez ? Je crois que c'est trop tôt pour le dire et surtout inutile de l'aborder à l'heure actuelle. Toute élection comporte des leçons. Il faut y être très attentif. C'est au moment de la rentrée qu'on pourra commencer à réfléchir utilement à la manière d'aborder l'élection européenne, c'est-à-dire quels sont les enjeux pour la France et ensuite comment faire que sur ces enjeux, les Français puissent choisir.


Europe 1  : vendredi 24 juin 1994

F.-O. Giesbert : L'emploi est le grand problème européen aujourd'hui, d'où cette idée de grands travaux transeuropéens, comme le TGV Lyon-Turin, Paris-Bruxelles, Cologne-Amsterdam-Londres. Croyez-vous que l'Europe soit capable de se mobiliser pour ça ?

V. Giscard d'Estaing : On va le voir. C'est le premier Conseil européen, depuis les élections européennes. C'est un Conseil où il va y avoir des gouvernements qui ont été consolidés par les élections européennes, comme en Allemagne ou affaiblis par ces élections, comme en Espagne et en Angleterre. Il y aura aussi des pays en crise, comme la Hollande. Il y a 4 sujets à l'ordre du jour, dont le premier en effet, ce sont les mesures qui attendent toujours, s'agissant de l'emploi, les grands travaux qui doivent accompagner la reprise de l'activité économique dans l'Union européenne. 11 grands chantiers ont été sélectionnés par les experts et il faut maintenant prendre les décisions rapides de financement. J'espère qu'on ne va pas renvoyer ces décisions à plus tard.

F.-O. Giesbert : Il y a l'élargissement, avec d'autres pays-membres qui sont attendus. À force, est-ce que l'Europe ne va finir par éclater ?

V. Giscard d'Estaing : Elle est en train d'éclater. Je l'ai dit lors de la campagne européenne et je le redirai à l'Assemblée quand les textes de ratifications viendront. Actuellement, l'Europe s'étend très vite et elle ne réforme pas ses institutions. À savoir qu'elles fonctionnent de moins en moins bien et hélas ! le sommet de Corfou va nous en apporter la preuve. Pourquoi ? On va se réunir à Douze et plus ou moins à Quatorze, d'après ce que j'ai compris, pour deux séances qui vont durer l'une cet après-midi de 5 heures au dîner, seule séance de travail et l'autre séance de travail demain matin de 10  heures au déjeuner et c'est tout, pendant lesquelles douze pays plus quatre vont avoir à traiter un très grand nombre de sujets. Ça ne peut pas fonctionner cette affaire. Et on voit bien que la réforme des institutions européennes est indispensable, ce sera l'un des sujets qui sera abordé à Corfou et j'espère qu'on va engager, la procédure de réflexion puis de négociation de cette réforme des institutions. Car l'Europe telle que nous la rêvions, n'était possible que pour un petit nombre de pays relativement semblables entre eux.

F.-O. Giesbert : Est-ce qu'on n'en a pas trop fait dans le passé, la Grèce par exemple. Vous étiez partisan de son entrée dans le Marché commun ?

V. Giscard d'Estaing : La Grèce c'était difficile de refuser, car elle était à l'origine même de l'idée de l'Europe. Le mot Europe est un mot grec, notre civilisation politique, démocratique, vient de Grèce. Donc à partir du moment où la Grèce devenait démocratique, ce qui était le cas des années 70, c'était difficile de refuser son adhésion. De même pour l'entrée de l'Espagne, elle était tout à fait justifiée. Un grand et vieux pays européen, avait évidemment sa place dans la CEE. Depuis ce moment-là, il fallait réformer les institutions et on ne l'a pas fait. Ce qui fait que l'on a un système dans lequel, maintenant, les institutions ne sont plus adaptées, on le voit, au bon fonctionnement de l'Europe et on va vers un blocage.

F.-O. Giesbert : Était-ce une bonne idée de faire rentrer l'Angleterre ? N'est-ce pas le vers anti-européen dans le fruit ?

V. Giscard d'Estaing : Dans ce cas, c'est un gros vers. C'est une décision qui a été prise en 72 par Pompidou, elle a été très controversée, il y a eu du reste un referendum en France qui n'a pas donné un résultat très positif. Le problème de l'entrée de l'Angleterre, c'est qu'il était souhaitable en théorie qu'elle entre, car elle fait partie de l'Europe et en même temps, nous savions tous que c'est un pays qui n'est pas favorable aux progrès de l'Union de l'Europe. On faisait donc entrer dans un système, des gens qui étaient contre le progrès de ce système. Depuis, on bute sur cette difficulté.

F.-O. Giesbert : Pensez-vous que l'on puisse la régler ?

V. Giscard d'Estaing : On va vers un blocage. En 96, est prévue une négociation, en principe, pour réformer les institutions européennes. Cette négociation sera très difficile et que l'on aura beaucoup de difficultés à aboutir à un accord en 96. Sinon, il y aura le choix entre la paralysie de l'Europe ou faire autre chose.

F.-O. Giesbert : C'est-à-dire : l'Europe à plusieurs vitesses et demander à des pays comme l'Angleterre, la Grèce, « d'aller se faire voir ailleurs » ?

V. Giscard d'Estaing : L'Europe à plusieurs vitesses ne peut pas marcher. Ça peut fonctionner s'il y a seulement un ou deux pays dans un petit groupe qui disent : « attendez un peu, je cours derrière, laissez-moi le temps de vous rattraper. » Mais si on est très nombreux, par exemple 16 qui sera le cas, et que l'on a plusieurs systèmes à plusieurs vitesses dans l'ensemble, ça ne peut pas fonctionner. Ce n'est plus l'Europe mais une sorte de machine démultipliée. Donc, ou bien on la réformera et, à mon avis, ce sera très difficile. Je crains que l'on bute sur un obstacle très fort en 1996. Ou bien il faudra recommencer quelque chose d'autre.

F.-O. Giesbert : Et l'idée de demander à un certain nombre de pays leur maintien ou non ?

V. Giscard d'Estaing : Cela se fera automatiquement. Ou bien il y a une réforme, une vraie et dans ce cas, on verra que des pays l'approuvent et d'autres, probablement, ne l'approuvent pas. Ou s'il n'y a pas de réforme, il faudra que ceux qui ont envie de continuer d'avancer, examinent ensemble, entre eux. la manière de le faire.

F.-O. Giesbert : Certains rêvent d'élargissement jusqu'à la Russie. Eltsine signe ce matin un accord de coopération avec l'Union européenne. Pensez-vous que l'Union européenne peut s'étendre jusqu'à la Russie ?

V. Giscard d'Estaing : Évidemment non ! Il est tout à fait normal de signer un accord de coopération, qui va même plus loin avec la Russie, un grand pays voisin maintenant de la CEE. Par contre, l'idée de la Communauté, à savoir un petit groupe d'États qui ont la même façon de vivre, la même identité, qui donc sacrifient un peu de leurs droits nationaux pour les exercer en commun, ne peut pas s'appliquer à un pays qui est une puissance asiatique qui va jusqu'au Pacifique. Tout ceci n'est pas réaliste. Donc, il est normal d'étendre les relations l'influence, de l'Europe avec les grands pays qui sont situés à l'Est mais ils ne peuvent pas faire partie de l'Union européenne.

F.-O. Giesbert : Autre problème posé à Corfou : la succession de J. Delors. Tout le monde en a un peu assez en Europe de la dictature franco-allemande qui voudrait encore imposer son candidat, le belge J.-L. Dehaene. Vous-même, ça vous intéresserait ce poste ?

V. Giscard d'Estaing : Pas du tout !

F.-O. Giesbert : Vous rêviez bien, jadis, d'être président de l'Europe…

V. Giscard d'Estaing : J'ai rêvé qu'il y ait un président de l'Europe.

F.-O. Giesbert : On vous voyait bien dans ces habits...

V. Giscard d'Estaing : Je crois que j'aurais fait avancer la cause. Car s'il y avait eu un président, du reste, on l'aurait bien vu à Corfou, quelqu'un qui soit un interlocuteur naturel d'Eltsine, de Clinton et qui représente les grands intérêts de l'Europe dans le monde, les choses quand même avanceraient plus vite. On va avoir à designer quelqu'un, il y a plusieurs candidats. Celui qui paraît tenir la corde actuelle, c'est le Premier ministre belge, J.-L. Dehaene. Pourquoi ? Parce qu'il a été un très bon président du Conseil européen, quand la Belgique présidait, il y a six mois, et sa performance a été jugée très positive. On comprendrait donc ce choix. Cela a une conséquence : la France n'aura plus la présidence d'aucune grande institution européenne à la fin de l'année, puisqu'il est peu vraisemblable qu'elle ait la présidence du Parlement, elle n'aura plus la présidence de la Commission, elle n'aura pas la présidence du Conseil, ni de la Banque européenne d'investissement. Il faut donc voir que la position de la France a besoin d'être confortée en Europe.

F.-O. Giesbert : Cette « Invasion humanitaire » au Rwanda comme dit InfoMatin, c'est une bonne chose ?

V. Giscard d'Estaing : « Invasion » est certainement trop fort, car les effectifs tels qu'ils sont actuellement engagés ne permettent pas d'occuper ou d'envahir le territoire du Rwanda. Il faut regarder avec attention cette opération qui pose des problèmes. Ça n'est pas une action de l'ONU, c'est une action nationale de la France et le Conseil de sécurité a dit qu'il accueillait favorablement l'offre d'États-membres et qu'il s'agissait d'opérations nationales. Donc opération nationale de la France, commandée par le commandement français, ce qui est une bonne chose, avec uniquement des effectifs français, et payés par la France, dans un pays en guerre civile et où il y a deux zones tenues par deux groupes qui se combattent. Notre mission est en effet humanitaire, mais qui doit être temporaire et très prudente. Car la responsabilité de la situation au Rwanda, est une responsabilité africaine et non européenne, encore moins française. Les puissances coloniales du Rwanda ça n'a pas été la France, l'Allemagne et la Belgique. Il est frappant de voir qu'actuellement, ils ne participent pas à cette action et que seule la France l'entreprend. D'autre part, ce sont des gens qui se battent entre eux et n'allons pas nous mettre entre les combattants. C'est donc une mission qui n'a de sens que si elle est strictement humanitaire et que surtout si elle est temporaire. Elle a pour objet d'attendre l'arrivée des forces de l'ONU qui sont programmées et qui pour l'instant n'arrivent pas ou arrivent avec retard. Les forces françaises doivent rester près de la frontière et ne pas s'enfoncer à l'intérieur du pays. Leur mission est de protéger des groupes de gens contre des massacres et non pas de participer aux combats dans le pays.