Texte intégral
Chers confrères,
Si j'ose vous saluer ainsi, c'est parce que je tiens beaucoup à ce qu'on n'oublie pas que je suis des vôtres. Vous m'avez d'ailleurs fait la joie, c'était en 1991, de me décerner à ce titre le prix Claude Farrère.
Mais, bien sûr, l'ancien de la 2e Division Blindée se souvient aussi qu'il est un combattant, reçu comme tel parmi des combattants.
Nous voici donc assemblés.
Écrivains et combattants : deux caractéristiques indissociables qui résultent de notre double vocation. Car nous nous sommes mis à la fois au service de la langue française et à celui de notre cher pays.
Permettez-moi, en vous remerciant de m'avoir convié à votre assemblée à laquelle je suis très fier d'appartenir, de consacrer d'abord une pensée émue à notre ami Erwan Bergot dont nous déplorons tous la disparition et qui fit tant pour le renom de notre compagnie et pour la mémoire de ses frères d'armes.
Permettez-moi aussi de vous livrer quelques réflexions personnelles qui portent sur nos responsabilités. Quel que soit notre domaine d'écriture, nous nous devons d'être fidèles à l'histoire, à la mémoire de ceux qui ont subi les mêmes épreuves que nous, mais nous nous devons aussi au lecteur, qui attend que nous lui apportions un peu de ce qui constitue le sel de l'existence, une part d'ouverture, une fraction de rêve.
Dans nos périodes de création, lorsque nous avons quelque livre en chantier, que nous passons des heures, des nuits à noircir des pages, on pourrait penser qu'un tel effort épuise toute notre énergie. Mais nous savons bien au contraire que l'activité se nourrit d'elle-même et que nous serons parfaitement capables de faire face également à toutes nos obligations civiques et professionnelles.
N'est-ce pas Saint-Exupéry, dont nous célébrons cette année le cinquantenaire de sa disparition en vol, qui écrivait dans "Pilote de guerre" : "Rien de ce qui concerne l'homme ne se compte, ni ne se mesure. L'étendue véritable n'est point pour l'œil, elle n'est accordée qu'à l'esprit. Elle vaut ce que vaut le langage, car c'est le langage qui nous les choses".
Oui, chers amis, les souvenirs ne sont pas des tableaux accrochés une fois pour toutes aux cimaises de la mémoire. Pour notre bonheur, pour le bonheur des écrivains, les souvenirs se muent presque naturellement en énergie créatrice.
Et voici qu'il nous suffit d'une étincelle d'espérance pour que nous nous asseyons à notre table, pour que notre plume se mette à courir sur le papier, pour que nous oublions tout ce qui nous entoure. Tristesse, médiocrité, soucis, tout est effacé. Nous commençons à édifier un monde qui ne doit qu'à nous-mêmes de revivre. Nous sauvons de l'abîme du temps des pans entiers de mémoire, nous préservons un passé dont la flamme ne demandait qu'à être entretenue.
À l'écrivain qui livre combat seul avec lui-même devant une feuille de papier vierge, se substitue le combattant avec, peut-être, à l'esprit ces vers écrits au seuil de l'année 1908 par un jeune poète qui allait entrer dans l'histoire, beaucoup plus tard, sous son vrai nom :
"Quand je devrai mourir, j'aimerais que ce soit
Sur un champ de bataille ; alors qu'on porte en soi
L'âme encore toute enveloppée
Du tumulte enivrant que souffle le combat,
Et du rude frisson que donne à qui se bat
Le choc mâle et clair de l'épée."
Ces vers sont signés Charles de Lugale, anagramme de Charles de Gaulle qui fut sans conteste possible, – outre son éminent rôle national et hors de toute considération politique, – l'exceptionnel écrivain et le combattant prestigieux auquel vous m'aurez certainement permis, à la fin de mon propos, de me référer respectueusement devant vous.