Texte intégral
Ce moment d'émotion et de recueillement, nous vous le devons, mesdames et messieurs, nous le devons à celles et ceux qui portent dans leur âme et dans leur chair les marques du drame immense qu'ils ont vécu au nom de ce "radicalisme abstrait" dont parlait Primo Lévy et qui n'a pas d'égal dans les temps modernes.
Avec vous et pour vous – plus encore en ce cinquantième anniversaire de la libération de la France – notre devoir est de nous souvenir de la tragédie de la déportation et des camps, de cette terrifiante descente aux enfers.
Qu'évoque 1944 dans les esprits : l'aube de la liberté qui se lève sur notre pays. La résistance qui s'amplifie. La France libre qui s'engage sur tous les fronts. Le temps des débarquements. La libération du territoire national.
Mais 1944, ce n'est pas seulement l'espoir retrouvé et la victoire qui semble désormais à portés de main, c'est encore la tragédie des derniers convois qui s'acheminent au bout de l'horreur.
Songe-t-on assez, en pensant à 1944, à tous ces camps ouverts sur le sol même de notre pays et d'où partaient encore les derniers trains de cette noria sans fin qui alimentait l'immense nécrologue des crématoires.
Songe-t-on assez, en pensant à 1944, aux rafles, aux arrestations, aux internements, aux exécutions et à la déportation ; songe-t-on à ces êtres humains qui ne sont plus maîtres de leur avenir, qui vivent un supplice permanent, que l'on va conduire à une mort atroce qui n'épargnera ni les enfants ni les moribonds ; songe-t-on assez aux longues nuits d'angoisses, à ces petits matins glacés d'incertitude.
En commémorant solennellement le souvenir d'évènements douloureux, nous avons fait le choix du courage, de la dignité et de l'espérance, le choix de refuser de laisser le dernier mot à la souffrance et à l'isolement ; nous avons pris le parti de l'immense cohorte des victimes qui – si elles pouvaient parler – nous demanderaient de porter témoignage auprès des générations futures et de leurs souffrances sans limites et de la barbarie de l'homme.
Il importe de réagir contre la marée envahissante de l'oubli, d'œuvrer pour un avenir exempt du drame qui étreint nos esprits.
Il importe de fixer la mémoire de ce qui fut et n'aurait pas dû être, il importe d'œuvrer contre la condamnable tentation de ceux qui s'évertuent à falsifier, à transformer, à dénaturer les faits, de ceux qui s'efforcent de blanchir le passé, à mesure que disparait la génération des témoins et des victimes.
Les mots sont impuissants à décrire une vérité dont la réalité est plus complexe et plus monstrueuse que tout ce que l'on a pu écrire ou montrer. Même les images, qui ont pris une si grande place dans notre société en rendant difficilement compte.
Pourtant l'actualité est là pour nous apporter la preuve que les démons du passé ne sont pas vraiment exorcisés. Des propos, des inscriptions sacrilèges, des profanations de tombes et de monuments – ici-même, deux ans après l'inauguration de ce mémorial – ne peuvent que nous inciter à garder les yeux ouverts sur ce qui fit la trame d'un passé encore si proche …
S'il est un devoir qui nous incombe en cette année forte de symbole, c'est de demeurer vigilant en face d'idéologies qui s'ingénient à prendre possession des consciences avant de s'emparer, comme ce fut parfois le cas, de l'appareil de l'État pour le mettre au service d'une politique de conquête, d'intolérance, de mise en esclavage et de destruction de l'homme.
Que ce mémorial, que cette cérémonie qui nous assemble soient pour nous tous et pour les générations montantes le témoignage vivant de la folie de certains hommes, lorsque, par malheur, faiblit la résolution de ceux qui défendent la liberté et la démocratie.
Qu'il incite chacun de nous à rester vigilant, car la démocratie et la liberté sont fragiles ; elles demandent à être défendues.
En ces moments cruciaux dans l'histoire de l'Europe et du monde où réapparaissent, hélas, sur notre continent – et quelquefois près de nous – les forces noires de l'intolérance, cette cérémonie doit témoigner de notre résolution absolue, totale, à combattre encore et toujours, pour le respect de l'homme et pour sa dignité.
Perpétuer le souvenir de ce qui s'est passé, commémorer les martyrs de tous les enfants de France comme de tous ceux qui avaient trouvé asile chez elle, tel est notre devoir envers ceux que nous avons laissé derrière nous, telle est notre responsabilité envers la France de demain.