Déclaration de M. Jacques Chirac, président du RPR et maire de Paris, sur la vie et les exploits du maréchal Philippe Leclerc de Hauteclocque durant la seconde guerre mondiale, Paris le 24 août 1994.

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Circonstance : Discours prononcé à l'occasion de l'inauguration du Mémorial Maréchal Leclerc de Hauteclocque sur la dalle Montparnasse à Paris le 24 août 1994

Texte intégral

Messieurs les Premiers Ministres,
Madame la Maréchale,
Messieurs les Compagnons de la Libération,
Mesdames, Messieurs les Ministres,
Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames, Messieurs,

La légende courut bientôt de l'équateur jusqu'à la Grande Syrie.

Elle naquit peut-être en cette fin de mois de janvier 1941, lorsqu'une colonne hétéroclite de camions bringuebalants quitta le Tchad, camouflée sous des branches de palmiers et des filets de pêche.

Devant elle, 600 kilomètres de sable, de roche et de vent. Le "plus beau désert du monde", le plus terrible aussi : le désert doré des dunes de "l'Edein", les graviers blancs sales, jaunes, violets et verts du "Sérir", les plateaux escarpés et noir des "Garas", tout ce désert balayé par les tornades de vent et les orages de suie que l'on voit venir du bout de l'horizon ; où l'on s'enlise dans le sable ; où la température atteint 50° dans la journée et où le gel, la nuit, fait éclater les guerbas pleines d'eau.

Au bout de ce désert, au milieu de l'aridité la plus absolue, il y a, surgissant comme un mirage qui ne s'évanouirait pas, une centaine de puits et des milliers de dattiers.

C'est l'oasis de Koufra.

Elle est dominée par la citadelle d'El Tag et tenue par la Sahariana. Les Italiens s'en sont emparés, dix ans auparavant, avec 3 000 hommes, 7 000 chameaux, 300 camions, 20 avions, une section d'artillerie et un escadron d'autos blindées.

La colonne Leclerc, elle, part à l'assaut de Koufra avec 400 homes et 99 véhicules. Le fort tombera, après un siège de dix jours, sous les tirs d'un seul canon de 75 que l'artilleur Ceccaldi et le chef de pièce Grand déplacent le plus souvent possible pour impressionner la garnison.

Et quand le drapeau tricolore, frappé de la croix de Lorraine, est hissé sur le fort, Leclerc, qui jure avec ses hommes de "ne pas déposer les armes que lorsque nos couleurs flotteront sur la cathédrale de Strasbourg", Leclerc aura remporté ce que la BBC saluera comme "le premier acte offensif victorieux mené contre l'ennemi par les forces françaises partant de territoires français, aux ordres du commandement uniquement français".

Mais l'aventure de Leclerc, l'homme du serment de Koufra, a commencé à la fin du mois de mai 1940, lorsque le capitaine Philippe de Hauteclocque, "la rage au cœur", refuse de se laisser faire prisonnier, "sans avoir servi à rien".

Évadé, arrêté, relâché, il participera aux dernières contre-attaques françaises sur Perthes et sur la Marne. Puis ce sont les routes de France, avec, en tête, une obsession qui prend forme peu à peu et qui le conduira – Madame de Hauteclocque le sait et l'approuve – à Londres, auprès du Général de Gaulle, car il partage avec lui la même certitude : de désastre militaire n'est qu'une péripétie. Il faut mobiliser l'Empire pour gagner la guerre.

Et c'est ainsi que celui qui a choisi la clandestinité et porte désormais un des noms les plus répandus en Picardie, quittera l'Angleterre avec trois compagnons pour rallier la France Libre réduite aux Comptoirs de l'Inde, aux Nouvelles Hébrides et à la Polynésie, l'Afrique équatoriale française.

La mission précise dévolue au jeune commandant et à Hettier de Boislambert est de débarquer à Douala et d'obtenir que le Cameroun se joigne au Général de Gaulle pour continuer la guerre.

Ce sera fait en trois jours, avec trois pirogues et un train, tandis qu'en même temps se rallient aussi le Tchad, le Congo et l'Ouganda-Chari : "l'Empire français se lève pour faire la guerre" pourra dire le Général de Gaulle.

Mais pour "l'homme venu d'au-delà du fleuve" et sur lequel, dans les faubourgs de Douais, circulent déjà d'extraordinaires histoires pour le gouverneur qui prépare le Cameroun français libre à soutenir un long effort et qui vient d'obtenir par les le ralliement du Gabon, il est temps de quitter ce pays auquel il s'est attaché. Le Général de Gaulle "a besoin de lui ailleurs". "Ailleurs", c'est au Tchad, au nord, qui a une longue frontière commune avec la Libye Italienne ; car c'est au Tchad que les troupes françaises pourront lancer des opérations contre l'ennemi. Et c'est sans doute au Tchad que surgira la légende de ce général qui porte toujours ses insignes de colonel, et de ses hommes, à l'endurance et au courage étonnants, qu'il galvanise par ce leitmotiv impérieux : "Ne me dites pas que c'est impossible …"

Ces hommes vont ainsi devenir les héros d'une épopée fabuleuse qui va les mener en 41 jours, à travers les sables et l'éclat des armes, du Tibesti jusqu'à la mer.

Mais leur mission n'est pas terminée : Tripoli, Tunis, ce n'est pas Strasbourg.

Il faut pourtant que ces hommes en guenilles, fourbus par trois ans de combats contre le désert et l'ennemi, trois ans au cours desquels "ils ont représenté la France sur les champs de bataille", se préparent pour l'ultime étape.

Le général Leclerc s'y emploie. Et lui qui a dû, par un pieux mensonge, augmenter ses effectifs jusqu'à 4 000 hommes pour rendre ses victoires plus crédibles, va former au Maroc, en sept mois, 16 000 combattants venus de tous les horizons. Anciens du Tchad, régiments de l'armée d'Afrique, évadés de France, corps franc composé de volontaires de tous origines, sous le commandement d'un chef habité par la volonté obstinée de surmonter toutes les difficultés, ces hommes, "venus de partout", vont constituer "la première grande unité où se trouvent réunis des Français qui, depuis trois ans, étaient séparés par les circonstances". Ils seront "le trait d'union" dont parlera avec fierté le général Leclerc qui, à Témara, n'a en tête que l'amalgame de sa division, la perception des matériels et l'entrainement de ses troupes.

La 2e DB est née. En mars 1944, elle est prête, elle attend.

C'est enfin le départ pour l'Angleterre, les dernières instructions et le 1er août 1944, la voici qui se jette dans la bataille en Normandie, avec ses chars qui portent le nom des victoires du Fezzan ou de la Tunisie.

Commence alors une chevauchée superbe qui, dans une charge fulgurante, va dévaler vers le sud, puis obliquer vers l'est, jusqu'à Paris, où elle entre la première, Dronne en tête. Moments extraordinaires que l'arrivée, ce soir du 24 août 1944, de ces trois chars français devant l'Hôtel de Ville, de Langlade, et de Billotte qui réduiront les points fortifiés où se retranche l'ennemi …

Mais la 2e DB ne s'arrête pas. Il ne suffit pas au général Leclerc d'avoir libéré Paris, qu'ils traversent, lui et ses hommes, dans une atmosphère indescriptible de combats et de liesse, ou encore d'avoir investi Strasbourg, victoire que le général de Gaulle saluera, bouleversé, comme "l'un de épisodes les plus brillants de notre histoire militaire" et qui provoquera la plus grande admiration chez nos alliés. Il lui faut encore pénétrer au cœur des armées nazies, aller jusqu'à Berchtesgaden, pour estimer avoir tenu le serment de Koufra.

Un serment qu'il "complètera" – ce sont ses propres termes – en allant ensuite libérer Hanoï, là-bas, à 12 000 kilomètres.

"Un homme doit avoir une obsession" disait-il. Celle du héros de la France Libre, du pacificateur de l'Indochine, puis du défenseur de l'Union Française, c'est "la recherche en toutes choses, de l'intérêt supérieur du pays". Avec ses hommes sur lesquels son rayonnement agit d'une telle façon telle qu'ils le suivent avec un dévouement proche de la dévotion, il le servira toujours avec la même intelligence de l'action, ma même ténacité, la même passion, et une audace qui stupéfie l'ennemi, tout comme ses Alliés.

Le Général de Gaulle écrira dans ses carnets :

"L'épopée de Leclerc, c'est pour toujours, une des plus belles pages de notre histoire.

"Non seulement en raison de la valeur du chef de l'itinéraire terrible et merveilleux qu'il parcourut avec ses compagnons, mais aussi parce que lui et eux donnaient sans cesse tout d'eux-mêmes sans calcul.

"Oui, leurs efforts, tous les hommes purs et forts qui en ont porté le poids, depuis leur jeune et glorieux général jusqu'au plus obscur soldat, en faisant un humble don, offert leur ferveur à la douleur et à la fierté de la France".

J'ai aujourd'hui le très grand privilège de participer à une cérémonie qui nous permet de substituer le souvenir de l'aventure de Leclerc et de ses hommes.

Dans ce jardin, l'allée de la 2e DB témoignera désormais des hauts faits qu'ils ont accomplis. Celle du chef d'escadron de Guillebon, le chef d'état-major du général Leclerc, conservera le souvenir de ce compagnon qui recueillit avec lui la capitulation de Koufra ; et l'allée du capitaine Dronne, celui du premier soldat français à entrer dans la Capitale, il y a cinquante ans, jour pour jour.

Son devoir de gratitude demandait à Paris de faire davantage pour maintenir vivante cette magnifique page de notre histoire. C'est l'objectif du musée mémorial du Maréchal Leclerc et de la libération de Paris.

Madame la Maréchale Leclerc de Hauteclocque, dont on sait trop peu le rôle de toute première importance qu'elle a joué dans les choix et la glorieuse carrière de son mari, puis à la tête de la Fondation créée en sa mémoire, et le Colonel Philippe Peschaud, Président de l'association des Anciens de la 2e DB, m'avaient exprimé le souhait de voir accueillies dans un endroit définitif les collections d'objets personnels et les archives de la Fondation. Et pour présenter le legs qu'elle a bien voulu faire à la Ville de Paris, avec une générosité dont je la remercie profondément au nom de tous les Parisiens, j'ai été très heureux de pouvoir lui proposer ce lieu, Montparnasse, qui a valeur de symbole pour tous ceux qui ont participé à la Libération de Paris et pour tous les Français. PC du Général Leclerc où celui-ci devait accueillir le Général de Gaulle, en présence de Rol-Tanguy, de Kriegel-Valrimont, de Jacques Chaban-Delmas et du Général Juin, Montparnasse est un de ces endroits où Leclerc pouvait dire : "La France de de Gaulle, celle qui a refusé de cesser le feu, rencontre la France de l‘intérieur, celle qui a refusé de courber le front".

Et mon vœu le plus sincère aujourd'hui où nous inaugurons ce musée dont la création a fait l'objet des soins attentifs des spécialistes les plus éminents, est d'offrir à tous la possibilité de découvrir ce que fut cette légende qui appartient désormais à l'Histoire et, avec elle, un exemple extraordinaire de confiance, de foi, d'audace et de persévérance qui incitera le Général de Gaulle à écrire :

"Enfants de France, rêvez d'être un jour des Leclerc".