Interview de M. Valéry Giscard d'Estaing, président de l'UDF, dans "Le Journal de Saône-et-Loire" le 17 novembre 1994, sur ses propositions pour lutter contre le chômage.

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Média : Le Journal de Saône et Loire

Texte intégral

À la veille de sa venue en Saône-et-Loire, l'ancien Président de la République a accordé, sur le sujet qu'il considère comme celui qui préoccupe au premier chef les Français, une interview à notre journal, dans laquelle il précise les idées qu'il a révélées. Il y a quelques semaines, sur le plan national.

"Mon objectif : faire chuter le chômage de moitié"

Le Journal de Saône-et-Loire : Vous serez ce jeudi soir à Paray-le-Monial pour développer, lors d'un débat, les idées maitresses du plan de lutte anti-chômage que vous avez révélé cet automne. Vous estimez que ce problème constituera l'un des grands axes de la prochaine campagne pour les élections présidentielles…

Valéry Giscard d'Estaing : Je compte en effet alimenter on idées la campagne présidentielle ; je le ferai en essayant de poser les problèmes en termes simples et en termes de choix tels qu'il se posent aujourd'hui. Le problème de l'emploi sera, j'en suis persuadé, le premier thème de la campagne pour les élections présidentielles. C'est déjà la principale préoccupation des Français, mais surtout cette question est à l'origine de la plupart des autres. Il est clair en effet qu'une grande partie des autres problèmes dont souffre actuellement la société française (l'exclusion, l'insécurité, l'équilibre des comptes sociaux, les dépenses publiques…) sont en liaison directe ou indirecte avec celui de l'emploi. Il est d'autant plus urgent de trouver des solutions dans ce domaine que nous sommes dans un phase de compétition économique sévère aussi bien au niveau de l'Europe qu'au niveau mondial. Les Allemands, nos principaux partenaires économiques, en matière d'emploi, sont mieux placés que nous. Et les grandes masses humaines, en Asie du Sud-Est notamment sont capables, inventives, travailleuses et bouleversent les données de la compétition économiques internationale… Tout ceci amène à cette question : est-il raisonnable pour la France, dans ce contexte, de se priver du travail de 12 % de sa population active ? Je réponds non, naturellement.

Le Journal de Saône-et-Loire : Ce constat, beaucoup l'ont fait. Mais peu ont été capables d'en tirer des leçons vraiment positives. Il semble que, dans l'opinion générale et dans les milieux politiques, on soit bien prés de reconnaître qu'il y a une fatalité du chômage…

Valéry Giscard d'Estaing : C'est vrai qu'on entend dire qu'il y a une fatalité du chômage et que ni Valéry Giscard d'Estaing ni François Mitterrand n'ont pu régler ce problème. Il y avait 1 500 000 demandeurs d'emplois, 1 530 000 exactement en 1981 lorsque j'ai quitté l'Élysée. Et M. Mitterrand avait déclaré, pendant la campagne, qu'il ferait baisser ce chiffre de un million. Or aujourd'hui les demandeurs d'emplois sont plus de 3 300 000…

Le Journal de Saône-et-Loire : Quelles propositions faites-vous pour réduire ce chiffre de façon significative ?

Valéry Giscard d'Estaing : Tout d'abord, vous savez que nous sommes amenés à dépenser des sommes très importantes pour les aides aux chômeurs, aides directes et indirectes (formation, insertion), des sommes qui sont supérieures à ce que nous coûterait la rémunération de tous les chômeurs payés au SMIC. C'est une situation absurde, au sens le plus strict du terme, chacun en conviendra… Nous effectuerions donc une économie si, au lieu de faire jouer les mécanismes de solidarité actuellement en place pour secourir les chômeurs, nous leur trouvions à chacun un travail et les rémunérions au SMIC.

Le Journal de Saône-et-Loire : Comment y arriver dans la pratique ?

Valéry Giscard d'Estaing : Aujourd'hui j'écoute, et malgré le grand nombre des candidats déclarés, implicitement ou explicitement, à l'élection présidentielle, je n'ai trouvé, dans leurs déclarations, aucune mesure susceptible de s‘attaquer de façon vraiment efficace au chômage. J'ai donc décidé de proposer les miennes. Je pars d'une constatation simple, que chaque salarié peut faire. Demandez à vos lecteurs de regarder leur feuille de salaire. Ils remarqueront que cette feuille est très compliquée et qu'elles confient notamment hui lignes à dix lignes représentant les diverses cotisations payées par l'employeur. Au total, l'ensemble de ces charges sociales représente quelque 40 % du salaire proprement dit. Et parfois plus de 40 %. Tout le monde croit que le SMIC est à 6 600 francs. C'est vrai pour le salarié. Mais c'est faux pour l'employeur car pour ce dernier le SMIC coûte 6 000 francs plus 40 %. Exactement 8 413 francs.

Le Journal de Saône-et-Loire : Vous proposez de réduire les charges sociales ?

Valéry Giscard d'Estaing : N'allons pas trop vite. Je suis persuadé que beaucoup de chefs d'entreprises, notamment dans les PME-PMI, beaucoup d'employeurs individuels, beaucoup de collectivités publiques, embaucheraient si cela leur coûtait 6 000 francs ou 6 500 francs au lieu de 8 400 francs. Je propose donc de réduire de façon significative les charges sociales sur les plus bas salaires : elles seraient par exemple de 10 % pour les salaires de 6 000 à 7 000 francs, de 20 % pour les salaires entre 7 000 et 7 250 francs, de 30 % jusqu'à 7 500 francs… Je crois que cela permettrait à certains employeurs recherchant des personnels peu qualifiés d'embaucher, mais cela contribuerait aussi, je pense, dans une très large mesure, à lutter contre le travail au noir.

Le Journal de Saône-et-Loire : Avez-vous calculé combien une telle mesure créerait d'emplois ?

Valéry Giscard d'Estaing : Il est assez difficile de faire un pronostic parce qu'il y a, dans le domaine de l'emploi, en plus des facteurs purement économiques, des facteurs psychologiques qui sont toujours importants. La mise en place des mesures que je préconise peut jouer sur les mentalités et provoquer un déblocage. Elle peut faire évoluer assez rapidement la situation, en provoquant des phénomènes cumulatifs. Je crois qu'en deux ou trois ans on pourrait alors créer en France deux millions d'emplois, et faire redescendre le chiffre du chômage assez largement en-dessous des deux millions.

Le Journal de Saône-et-Loire : Ces emplois, vous les voyez dans quels secteurs ?

Valéry Giscard d'Estaing : Dans certaines catégories de PME-PMI et dans quantité d'entreprises de services. Note système pousse à la mécanisation à cause de la lourdeur des charges sociales. Dans l'industrie, mais aussi dans l'agriculture, les Allemands sont moins mécanisés que nous. En abaissant les charges sociales sur les bas salaires, le travail de l'homme pourrait redevenir plus compétitif. Dans le même ordre d'idée, la délocalisation, par exemple dans le textile, rapporte 20 % ; si les cotisations salariales baissent de 30 % sur les bas salaires, il deviendrait avantageux de relocaliser…

Le Journal de Saône-et-Loire : Peut-on en France, prendre de telles décisions, sans heurter nos partenaires européens ?

Valéry Giscard d‘Estaing : Je le répète : en ce qui concerne la taxation du travail, c'est nous qui sommes dans une situation tout à fait différente de celle des autres pays européens ; nous ne sommes pas dans la norme, par rapport aux Allemands et aux Anglais. Nous pouvons donc prendre sans risque des mesures du type de celles que je préconise. Nous nous réalignerions en quelque sorte.

Le Journal de Saône-et-Loire : Et pourquoi ne pas chercher à favoriser aussi l'emploi des salariés hautement qualifiés ? L'économie de demain ne dépend-elle pas aussi de toutes les avancées techniques et technologiques que ces derniers sont susceptibles d'apporter ?

Valéry Giscard d'Estaing : Je crois qu'en France l'éventail des rémunérations s‘est déjà beaucoup ouvert. Nous devons garder une cohésion sociale et je ne crois pas que cet éventail ait aujourd'hui intérêt à s'élargir encore.