Déclaration de M. Jean Puech, ministre de l'agriculture et de la pêche, sur les perspectives et les enjeux de l'enseignement agricole, Arc-et-Senans le 29 septembre 1994.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Jean Puech - Ministre de l'agriculture et de la pêche

Circonstance : Deuxièmes journées du savoir vert à Arc-et-Senans (Doubs) le 29 septembre 1994

Texte intégral

Mesdames, messieurs, 
Mes chers amis,

En venant aujourd'hui à Arc et Senans pour conclure avec vous les "deuxièmes journées du savoir vert", j'ai souhaité manifester l'attachement profond de notre ministère à son secteur de formation et l'attention personnelle que je porte à l'enseignement agricole. À la traditionnelle rentrée ministérielle dans un établissement, j'ai préféré cette année intervenir devant l'ensemble des cadres de notre appareil de formation. Bien entendu, à travers ceux qui sont réunis dans cette salle, c'est à l'ensemble de la communauté éducative de l'enseignement agricole que je veux m'adresser. C'est aussi l'occasion pour moi de célébrer avec vous le dixième anniversaire des lois de 1984 qui, votées à l'unanimité par le Parlement, ont démontré qu'un cadre législatif souple et satisfaisant permet d'épouser et de gérer les évolutions nécessaires.

L'accroissement des effectifs et du budget

Nous venons de connaître une nouvelle rentrée exceptionnelle avec un accroissement de nos effectifs d'environ 9 000 élèves supplémentaires, dont près de 2 700 dans le secteur public, ce qui porte l'effectif global de l'enseignement agricole à plus de 152 000 élèves.

De plus, les premiers chiffres qui m'ont été communiqués pour l'apprentissage indiquent une augmentation du nombre des apprentis de plus de 15 % par rapport à la rentrée 1993 avec un effectif provisoire de 13 700.

Je ne peux que me féliciter du succès que rencontre notre enseignement auprès des jeunes, dont j'ai le plaisir de saluer la présence des représentants dans cette salle, et de la confiance qu'eux-mêmes et leurs familles nous témoignent. Ce succès est dû au dynamisme et à la qualité qui le caractérisent et qui ont été soulignes dans le rapport de la commission d'évaluation qu'a présidée le Professeur René Rémond. Je profite de cette occasion pour vous remercier une nouvelle fois, monsieur le Professeur, ainsi que tous les membres de votre commission, du très important travail que vous avez accompli. Vous serez d'accord avec moi – votre évaluation, à juste titre, l'a fortement souligné – pour attester ce que le succès de l'enseignement agricole doit au dévouement et aux qualités pédagogiques et humaines de l'ensemble des personnels de nos établissements et au soutien toujours renouvelé et à la participation active des professionnels.

Maintenir et améliorer la qualité de notre système de formation, tout en supportant la croissance des effectifs, imposent un effort budgétaire significatif. L'enseignement, la formation et la recherche devraient bénéficier dans le cadre du projet de budget pour 1995 d'une hausse globale de leurs crédits de 7,6 % avec, notamment, la création de 145 emplois d'enseignants dont 135 pour l'enseignement technique et 10 pour l'enseignement supérieur.

Cette augmentation, qui amplifie celle de 1994, est particulièrement remarquable dans le contexte de contraintes budgétaires que vous connaissez et confirme l'importance attachée aux missions du secteur éducatif.

C'est le secteur qui bénéficiera de l'effort budgétaire le plus important pour le ministère en 1995. Les ouvertures de postes vont permettre de répondre en partie à l'accroissement des effectifs et de programmer dans l'enseignement technique une part significative des postes à mettre en place pour la rentrée scolaire 1995.

J'ai souhaité un effort encore plus grand en faveur de la création d'emplois afin d'engager, dès cette année, un processus de rattrapage pour réduire le nombre de contractuels dans le secteur public. Je suis en effet pleinement conscient qu'au-delà d'un certain seuil, c'est non seulement l'équilibre mais la qualité même de notre système de formation qui pourrait être remise en question. Limiter dans l'avenir le nombre de non titulaires dans l'enseignement public et lutter ainsi contre la précarité de l'emploi, voilà qui demeurera une de mes priorités dans les futures négociations budgétaires. Une première mesure, décidée et attendue depuis longtemps, attestera de ma résolution et de ma volonté d'aboutir dans ce domaine : j'ai en effet le plaisir de vous annoncer que les agents de CFA et de CFPPA recrutés avant le 14 juin 1983 seront enfin titularisés.

C'est la poursuite de ce même objectif qui me conduit à vous demander d'appliquer, pour la rentrée 1995 les mêmes règles que celles que vous avez appliquées en 1994, en matière de structures pédagogiques et d'ouvertures de nouvelles filières. Ainsi, la programmation des prochaines rentrées devra se réaliser en fonction des moyens votés par le Parlement et non plus, comme précédemment, en préjugeant de ses décisions.

Les enjeux de l'enseignement agricole

Le débat sur l'école

Le premier semestre de 1994 a été marqué par un très large débat sur l'école, voulu et encouragé par le Premier ministre et conduit par mon ami François Bayrou. L'enseignement agricole a été étroitement associé à ce débat que j'avais en quelque sorte anticipé en demandant au Professeur René Rémond d'évaluer notre système.

Nous avons donc à la fois participé au débat de l'éducation nationale et conduit notre propre réflexion dans le cadre de groupes de travail spécifiques. L'ensemble des propositions du "nouveau contrat pour l'école", les conclusions et les recommandations du rapport d'évaluation ainsi que les synthèses des groupes de travail ont fait l'objet d'une vaste concertation et d'une consultation générale des différents acteurs de la communauté éducative dans chaque établissement. Il me revient aujourd'hui de conclure ce débat et de vous présenter mes orientations qui s'inscrivent dans le cadre de ma politique de rénovation et de développement de la "filière du progrès". Mon objectif est que nous donnions ensemble un nouvel élan à l'enseignement agricole et que nous en fixions les nouvelles frontières.

À cet égard, il faut que nous cessions de nous croire obliges de justifier à tout instant l'autonomie de l'enseignement agricole. La commission Rémond a apporté sur ce point des réponses et des arguments décisifs et elle a exprimé une appréciation largement positive sur la plupart des spécificités que nous avons toujours avancées pour légitimer l'originalité de notre système de formation.

Le développement d'un enseignement autonome s'explique par les révolutions que vont subir les modes de gestion de l'espace rural et les systèmes de productions primaires avec leurs filières de transformation et de commercialisation associées. Pour faire face à ces changements, il est indispensable qu'une concertation étroite soit maintenue entre les politiques agricoles et d'aménagement du territoire et celles de formation et d'innovation.

C'est pourquoi j'ai voulu faire du développement de la filière du progrès l'une des priorités de la politique que j'avais définie à l'occasion du débat d'orientation sur l'agriculture devant le Parlement et que j'ai souhaité concrétiser dans le projet de budget pour 1995.

Je n'ignore pas cependant le scepticisme que certains expriment sur les possibilités du développement de l'enseignement agricole et sur l'accroissement de ses effectifs : la crise du monde agricole et rural devrait à leurs yeux impliquer le déclin de notre appareil de formation. C'est ne pas tenir compte des profondes mutations que nous venons de connaître.

Des formations diversifiées

Certes, notre mission première demeure de former les agriculteurs et de les préparer à gérer des systèmes d'exploitation complexes et évolutifs en insistant sur la maîtrise des productions, sur la qualité et la diversité des produits, sur une meilleure gestion de l'espace et sur le respect de l'environnement.

À cet égard, l'adaptation aux nouvelles orientations de la politique agricole commune et aux accords du GATT doit trouver sa traduction dans nos programmes de formation.

Mais ce n'est plus notre unique finalité nous avons su élargir les champs professionnels de notre enseignement aux métiers de la nature et du vivant. La diversification de nos formations nous a permis de nous ouvrir à de nouveaux métiers et à de nouvelles qualifications au point que certains ont même souhaite que cette mutation se traduise en modifiant la dénomination de notre enseignement. Trop d'histoire est attachée au nom de l'enseignement agricole, qui fêtera bientôt ses cent-cinquante ans d'existence, pour que nous envisagions de le rebaptiser. II me paraît du moins indispensable de l'associer toujours plus étroitement à cette notion de "savoir vert" qui vous a rassemblés à Arc et Senans cette notion manifeste l'évolution de l'enseignement agricole vers un ensemble de formations où les compétences créées seront celles d'une plus grande maîtrise des connaissances biologiques, écologiques, économiques, sociologiques et environnementales.

Une insertion professionnelle satisfaisante

Le développement des formations ne se justifie pas seulement par leur diversification mais par l'insertion professionnelle satisfaisante des diplômés. Dans l'ensemble, nos diplômés occupent des emplois dans les secteurs d'activité pour lesquels ils ont été préparés et au niveau de qualification correspondant à leur formation.

De plus, je veux souligner que, depuis cinq ans, les sorties sans qualification de l'enseignement agricole sont en diminution constante et régulière. La dernière enquête de la direction de l'évaluation et de la prospective du ministère de l'Éducation nationale le confirme. Nos filières sont donc globalement bien adaptées au marché de l'emploi. Il est évident que nos liens étroits avec les professionnels favorisent l'insertion des élèves, notamment grâce à leur participation active à la vie de nos établissements. Nos formations sont d'autant plus efficaces qu'elles sont élaborées dans le cadre de la commission professionnelle consultative dont je tiens à saluer l'ampleur et la qualité du travail.

D'abord un enseignement technologique et professionnel

Ces résultats, et je tiens à insister tout particulièrement sur ce point, sont fondés sur ce que la seule raison d'être du réseau que constitue l'enseignement agricole est la formation technique et professionnelle.

L'oublier, ce serait prendre le risque de s'engager dans des évolutions qui ne seraient plus conformes à notre mission. Il faut éviter que les bases de notre système de formation ne soient ébranlées par une certaine banalisation de nos pratiques pédagogiques.

L'enseignement technologique et l'enseignement professionnel doivent affirmer leur autonomie et leur originalité par rapport à l'enseignement général. J'invite les chefs d'établissement et les enseignants à renforcer cette autonomie et à préserver cette originalité qui doivent s'inscrire parmi les priorités du projet pédagogique d'établissement.

Un enseignement professionnel de qualité suppose de combiner une formation générale avec une pratique concrète continue tant pour les enseignants que pour les élèves. Il convient que ces derniers participent de manière active et opérationnelle au fonctionnement des exploitations et des ateliers technologiques, et, plus généralement, au fonctionnement des entreprises que sont les établissements publics locaux d'enseignement et de formation professionnelle agricoles. Quant aux enseignants, il est essentiel qu'ils continuent de maintenir et d'entretenir des liens avec la pratique concrète en participant de manière significative aux activités de formation professionnelle, de développement et de service. Au sein de l'EPL, les différentes voies de formation sont complémentaires et doivent être traitées avec une égalité de dignité.

Il ne s'agit pas que tout le monde fasse tout en même temps. Il faut que chacun puisse profiter des expériences professionnelles des différents membres de l'équipe pédagogique et que soient favorisés les effets en retour entre enseignants, ingénieurs, agents de développement, etc. C'est dans cette perspective que seront notamment poursuivies les réflexions sur la place des ingénieurs d'agronomie et des ingénieurs des travaux dans l'enseignement agricole.

Un enseignement technologique moderne réclame, quant à lui, une formation générale et scientifique de qualité construite, en partie, à partir de l'enseignement des technologies; les objectifs qu'il poursuit imposent, peut-être encore plus qu'ailleurs, des approches pluridisciplinaires et systémiques rendant encore plus nécessaire le travail des enseignants en équipe.

Que ce soit pour l'une ou l'autre de ces filières, nous devons continuer à concilier la double finalité de nos différents parcours de formation inclure, à chaque niveau, des débouchés dans la vie active et offrir la possibilité de poursuite d'études. La mise en place des baccalauréats technologiques et des baccalauréats professionnels ne remettra pas en cause cette double finalité qui constitue un choix politique et social. Les passerelles entre les formations, encouragées dans le cadre du "nouveau contrat pour l'école", sont d'ores et déjà en place dans l'enseignement agricole et elles seront encore améliorées.

Pour une croissance raisonnée des effectifs

J'ai déjà dit combien je me félicitais de constater que l'enseignement agricole attire de plus en plus de jeunes. Et, on me répète depuis mon arrivée que l'information sur l'enseignement agricole est insuffisante, notamment dans les collèges.

Cependant, à ce rythme, nous avons dépassé en 1994 les objectifs du deuxième schéma prévisionnel national pour 1997. Si nous ne voulons pas être victimes de notre succès, nous ne pourrons pas faire l'économie d'une réflexion sur la croissance de nos effectifs. Cette réflexion s'impose d'autant plus que nous sommes en même temps confrontés à des contraintes budgétaires sans doute durables. Nous ne pouvons nous laisser enfermer dans cette alternative : soit une fuite en avant sans être assuré que les moyens suivront, soit la mise en place d'un système sélectif. Dans l'un ou l'autre cas, le risque serait grand de voir s'instaurer une ségrégation entre les établissements de nos différentes familles et au sein de chacune de ces familles.

Il convient donc que nous réfléchissions à une croissance raisonnée de nos effectifs. Celle-ci sous-entend que nous affinions encore nos outils de prospective et d'évaluation et que nous élaborions des indicateurs fiables permettant d'établir des tableaux de bord à chaque niveau, local, régional et national. Il est également indispensable que nous disposions d'informations régulièrement actualisées, c'est-à-dire annuellement, sur la situation de l'insertion professionnelle de nos diplômés.

C'est dans cette perspective que je confirme la création d'un Observatoire national de l'enseignement et de la formation professionnelle agricoles dont le cadre et les statuts devraient être arrêtés au début de l'année 1995.

Cet observatoire devra travailler en collaboration étroite avec d'autres organismes tels que le Service central des enquêtes et des études statistiques, le Centre d'études et de recherches sur les qualifications ou la Direction de l'évaluation et de la prospective. Une croissance raisonnée réclame aussi une évolution maîtrisée de nos structures en collaboration avec l'Éducation nationale afin d'éviter, autant que possible, les chevauchements ou la multiplication de filières comparables, voire identiques.

À terme, la croissance raisonnée de l'enseignement agricole ne pourra être envisagée que dans le cadre d'une évaluation globale de l'offre et de la demande de formation de l'ensemble du système éducatif et des moyens permettant d'y répondre. Il me semble à cet égard que le "nouveau contrat pour l'école" constitue une étape importante dans cette direction.

Pour une coopération accrue avec l'Éducation nationale

Le ministère de l'Agriculture et de la Pêche participera donc à la réalisation du nouveau contrat pour l'école. L'enseignement agricole reprend à son compte les cinq principes qui l'inspirent et il est directement concerné par près des deux tiers des 158 décisions qui en constituent le corps. Parmi ces mesures, une part non négligeable est d'ores et déjà mise en place dans notre système de formation.

C'est notamment le cas pour la plupart de celles qui touchent aux formations technologiques et professionnelles. Le Premier ministre avait tout particulièrement insisté le 16 juin dernier, à l'occasion de la présentation du nouveau contrat à la Sorbonne, sur le développement des formations professionnelles dans une logique cohérente allant du CAP au diplôme d'ingénieur je crois pouvoir affirmer que cet objectif est pratiquement réalisé dans l'enseignement agricole.

Comme vous le savez, le ministère de l'Éducation nationale prépare actuellement un projet de loi en vue de faire approuver par le Parlement les orientations et les mesures d'application du nouveau contrat pour l'école. Notre ministère est associé à l'élaboration de cette loi.

Au-delà de ce volet législatif, j'ai souhaité profiter du nouveau contrat pour l'école pour donner encore plus d'ampleur et de vigueur aux relations déjà étroites qui existent entre nos deux ministères. De ce point de vue, les concertations qui ont précédé la mise en place des nouveaux baccalauréats, et qui se poursuivent actuellement sur les baccalauréats professionnels, ont été exemplaires et continuent de se dérouler dans l'esprit d'autonomie et de coopération qui doit présider à nos relations.

C'est dans ce même esprit que nous avons décidé, François Bayrou et moi-même, de conclure dans les prochains mois un protocole de coopération.

Ce protocole devrait nous permettre de définir les conditions communes d'application des décisions prises dans le cadre du nouveau contrat pour l'école. Dès maintenant, la direction générale de l'enseignement et de la recherche est associée aux travaux des groupes de réflexion et des unités de suivi mis en place par le ministère de l'Éducation nationale. Nous étudierons conjointement les conditions de notre participation aux nouveaux organismes qui vont être créés.

À l'évidence, de nombreuses décisions ne pourront être appliquées que dans le cadre d'une collaboration directe entre les établissements relevant des deux ministères. Depuis longtemps déjà des actions de coopération se sont mises en place sous des formes très diverses.

Je suis favorable à ce que nos établissements, dans le cadre des bassins de formation, constituent avec ceux qui relèvent de l'Éducation nationale, des réseaux en encourageant une gestion optimale des ressources humaines et matérielles. Cette démarche répond à l'une des recommandations de la commission d'évaluation qui préconise la création de véritables réseaux régionaux, y compris entre établissements de catégorie et de tutelle différentes. Cela pour mieux valoriser le potentiel de notre appareil éducatif. J'ai dit à maintes reprises combien j'y étais favorable.

La commission présidée par le Professeur René Rémond a souligné les difficultés de cette mise en réseau entre nos deux ministères, là où la tentation est grande sur le terrain de faire jouer la concurrence.

Elle a signalé les "chevauchements injustifiés" et recommandé de rechercher les complémentarités, les mises en commun et les prestations croisées entre Éducation nationale et Agriculture. La réussite de telles opérations exige le respect de quelques principes que nous devons définir ensemble afin de fixer des objectifs dynamiques et un cadre administratif souple et clair. Le protocole devra définir le cadre de notre coopération tant au niveau national que régional et académique, où la concertation entre les recteurs et les DRAF devrait être encore plus étroite, et local où les établissements seront encouragés à conclure des conventions.

Je rappelle à ce propos que le décret du 24 mars 1993 prévoit déjà la concertation entre les recteurs et les DRAF pour coordonner les stratégies de développement de la formation continue des adultes : je ne peux qu'inciter à ce qu'elle soit effective. La coopération entre nos deux ministères dans le respect réciproque de l'autonomie de nos systèmes de formation est à mes yeux l'une des conditions indispensables pour la réalisation et la réussite du "nouveau contrat pour l'école" dans l'enseignement agricole.

Les évolutions nécessaires

Nous devons aussi continuer de renforcer notre originalité et poursuivre l'amélioration et l'adaptation de notre propre appareil de formation en nous inspirant fortement des recommandations formulées par la commission d'évaluation. Quatre domaines me paraissent devoir être privilégiés : 
- le développement des différentes missions de l'enseignement agricole, 
- la rénovation pédagogique et les procédures de délivrance des diplômes, 
- la formation des maîtres et des cadres de l'enseignement agricole, 
- le développement de l'innovation et de l'expérimentation pédagogique.

Vers une meilleure imbrication des missions

Les différentes missions de l'enseignement agricole, inscrites dans les lois de 1984, sont une des originalités fortes de notre système. Elles connaissent actuellement des évolutions profondes : la réforme de l'appareil de développement est sur le point d'aboutir ; l'animation rurale fait actuellement l'objet d'une réflexion et d'une restructuration qui visent au renforcement et à la clarification de nos liens avec le mouvement associatif ; la formation professionnelle est en train de connaître de nouvelles avancées avec l'application de la loi quinquennale relative au travail, à l'emploi et à la formation professionnelle ; la coopération internationale, qui devrait nous aider, entre autres, à prendre consciences des défis que représente la mondialisation des échanges, se doit de fixer des axes prioritaires à son action : outre bien sûr la promotion de l'offre française, il me paraît essentiel de privilégier les programmes européens et l'éducation au développement en direction des pays du Sud, avec une mission toute particulière, d'autant plus nécessaire dans le contexte de crise que nous connaissons actuellement, pour les pays de la Méditerranée.

Tout en reconnaissant l'originalité de nos missions, la commission d'évaluation a cependant émis de sérieuses réserves sur l'imbrication de ces différentes activités.

Je vous rappelle que cette imbrication doit se traduire dans les projets d'établissements. Suite à la recommandation de la commission, j'ai demandé à l'inspection de l'enseignement agricole, en fonction de la connaissance qu'elle a des réalités, de me faire des propositions concrètes pour clarifier et améliorer cette nécessaire interpénétration des missions.

Vers une simplification et une harmonisation du Contrôle certificatif en cours de formation

Le rapport d'évaluation a porté une appréciation d'ensemble positive sur la mise en œuvre de la rénovation pédagogique et sur ses effets. La rénovation des programmes se poursuit et devrait être achevée en 1996. L'approche pluridisciplinaire sous forme de modules organisés par objectif est un des piliers de la réforme pédagogique et ne sera pas remise en cause. Elle constitue, ainsi que l'a souligné le rapport Rémond, une démarche d'action, à condition d'être partout conduite dans le cadre d'une pratique exigeante il convient donc qu'elle soit régulièrement évaluée et contrôlée.

Je n'ignore pas que ce qui soulève le plus de questions dans l'organisation de la rénovation pédagogique, ce sont les procédures de délivrance des diplômes et, pour tout dire, le contrôle certificatif en cours de formation (CCF). La récente consultation a largement fait écho à cette préoccupation des enseignants. Je voudrais appeler votre attention sur les conclusions des études scientifiques qui ont été conduites sur nos différentes formations.

Elles montrent que les élèves ont une perception très positive des CCF qui constituent pour eux un atout pour la réussite au diplôme et pour la régularité de leur rythme de travail.

Si la perception positive des CCF par les enseignants est sans doute moins affirmée, elle n'en est pas moins réelle : mais enseignants et chefs d'établissement se retrouvent pour estimer que les CCF sont trop lourds à gérer. Toutefois, chacun reconnaît qu'ils apparaissent cohérents dans le cadre d'une "pédagogie par objectifs".

Je constate aussi que les CCF occupent une place privilégiée dans la bonne image de l'enseignement agricole auprès des jeunes et de leurs familles. Je constate aussi que la commission d'évaluation a porté sur nos procédures de délivrance des diplômes, au sein desquelles CCF et contrôle terminal sont complémentaires, une appréciation positive sous réserve que certains aménagements soient apportés aux pratiques actuelles. J'ai donc décidé de faire procéder à une simplification et à une harmonisation des CCF. Ces mesures prendront effet dès la rentrée 1995. Les CCF seront harmonisés à l'avenir à partir des principes qui ont présidé à leur organisation dans la délivrance du baccalauréat technologique. Cette réforme devrait répondre au souhait d'allégement largement exprimé par les enseignants.

Pour une meilleure formation des enseignants

Le recrutement et la formation des enseignants sont un enjeu stratégique pour l'avenir de l'enseignement agricole. À partir de 1999, et pendant cinq ans, ce sont 500 à 1 000 enseignants par an qui atteindront 60 ans. Il est donc indispensable que notre ministère prévoie dès maintenant un plan de recrutement. Parallèlement, nous devons poursuivre nos objectifs de qualification, d'élévation du niveau, de requalification et de reconversion pour ceux qui sont actuellement en poste. À cet égard, je me félicite du plan de requalification engagé l'année dernière pour une durée de cinq ans et qui concernera près de 100 personnes cette année.

Sans aucun doute, il faut que nous donnions une nouvelle ampleur à la formation des enseignants. La commission Rémond nous invite d'ailleurs à conforter la formation initiale et continue des maîtres dans un cadre cohérent. Il me paraît important d'associer la formation des cadres à celle des enseignants afin de souder les équipes de notre communauté éducative. Mieux former nos personnels est aussi un objectif du nouveau contrat pour l'école.

Dans cette perspective et afin de mieux coordonner notre action dans ce domaine, j'ai décidé de mettre en place dès maintenant un comité pour la formation de l'enseignement agricole qui réunira les différents partenaires, directeurs des établissements d'enseignement supérieur engagés dans la formation, doyen de l'inspection, responsables de l'administration centrale. La présidence de ce comité sera assurée par monsieur Edgar Leblanc, sous-directeur de la politique des formations de l'enseignement général, technologique et professionnel à la DGER.

Relancer l'expérimentation et l'innovation

Nous savons tous que la rénovation pédagogique a été le fruit d'une formidable réflexion sur l'innovation. Nombreux sont ceux qui considèrent que nous avons aujourd'hui marqué le pas dans ce domaine. Essoufflement, défaut d'idées nouvelles, remise en cause de certains résultats, les raisons du phénomène paraissent multiples. Il ne touche pas seulement l'enseignement agricole ; cette crise concerne aussi la recherche pédagogique de l'éducation nationale. Or, selon le vieil adage, qui n'avance pas recule.

Il serait plus que regrettable, préjudiciable, que nous perdions une avance réelle que tous les observateurs du système éducatif nous ont reconnue. Il est indispensable que nous redevenions ce laboratoire imaginatif d'initiatives, d'expériences, d'expérimentations et d'innovations. Le rapport d'évaluation nous incite d'ailleurs à développer la recherche et l'ingénierie sur la didactique des savoirs professionnels complexes.

Mais nous ne pouvons plus aujourd'hui nous référer à des modèles préétablis. Il faut, comme le préconise le nouveau contrat pour l'école, faire confiance au terrain. Dans un article récent, Michel Crozier n'affirmait-il pas lui aussi que : "l'innovation dans le système scolaire, encore plus qu'ailleurs, ne peut se réaliser qu'à la base". Nous devons préparer nos enfants à une vie qui exigera de plus en plus de choix, d'expérimentation, de reconsidération, à maîtriser la complexité dans les différents métiers successifs qu'ils seront amenés à exercer.

C'est une situation que n'ignorent pas les agriculteurs. Vous le savez mieux que quiconque, le temps de la méthode unique ou des notions présentées selon une progression uniforme est révolu. C'est pourquoi il n'est pas déraisonnable d'enquêter pour repérer, encourager et diffuser "ce qui marche le mieux".

Pour encourager et soutenir l'innovation et l'expérimentation, j'ai décidé de lancer un appel d'offres en direction de nos établissements. Tous les domaines pourront être abordés, formation initiale et continue, apprentissage, exploitations, gestion du temps scolaire, rythmes et organisation des enseignements… J'invite à une expérimentation sans tabou ! Les établissements d'enseignement supérieur auront à jouer un rôle important d'accompagnement dans cette démarche et tout particulièrement l'Établissement national d'enseignement supérieur agronomique de Dijon et l'École nationale de formation agronomique de Toulouse, dont les apports à l'innovation ont été décisifs.

Afin d'offrir toutes les garanties à cette opération, un comité de suivi et d'évaluation de l'expérimentation et de la recherche pédagogique sera créé, réunissant des personnalités qualifiées de l'agriculture, de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche. Sans que mon choix soit définitivement arrêté, je considérerais comme hautement symbolique que ce comité soit présidé par un proviseur. Notre objectif, c'est de construire ensemble l'EPL de l'an 2000. Cet EPL devra sans doute connaître des évolutions réglementaires pour s'adapter aux nouveaux enjeux : j'ai demandé à monsieur l'ingénieur général d'agronomie Jean Rubin de mener cette réflexion et de me remettre ses conclusions sur les adaptations nécessaires avant la fin du mois de mars 1995. Je profite de cette occasion pour le remercier, au moment où il quitte ses fonctions de Doyen, du formidable travail qu'il a accompli à la tête de l'inspection de l'enseignement agricole.

Pour conclure

Telles sont donc les premières suites que j'ai voulu donner au grand débat sur l'école que nous venons d'avoir. Nous sommes tous ici profondément attachés à l'enseignement agricole. Vous pouvez être fiers de son succès qui vous appartient, à vous et à toute la communauté éducative. Je ne suis pas inquiet sur son avenir mais je sais que seul le mouvement peut lui offrir de nouvelles perspectives ; ce mouvement n'est possible qu'à travers notre capacité d'innovation. Nous devons à la fois continuer de faire vivre les valeurs humanistes de notre tradition en lui donnant de nouvelles expressions concrètes et maîtriser les peurs collectives que nous éprouvons face au changement. C'est l'enjeu même du dialogue social actuel qui ne pourra se développer que s'il se fonde sur toujours plus d'information, de formation et de recherche. Tel est le sens que je veux donner au nouvel élan de l'enseignement agricole.

Merci à tous.