Texte intégral
Les Échos : 24 mai 1994
Les Échos : La loi de programmation militaire devrait être votés par l'ensemble de la classe politique, socialistes compris. Ce manque de débat ne conforte-t-il pas ceux qui vous accusent d'avoir repoussé tous les choix importants ?
François Léotard : Il y a eu et il y aura des débats, mais le projet de loi devrait être voté avec un large assentiment. Je te comprends très bien et je l'ai souhaité, car, sur la sécurité de notre pays, il est bon d'échapper aux querelles partisanes. L'accord des trois grandes formations politiques serait une bonne chose. Il montrerait que nous avons bien travaillé. Tout le monde est conscient de la volonté du gouvernement de faire de la Défense une priorité. C'est incontestable à travers les chiffres mêmes de la loi de programmation, puisque nous augmentons nos investissements régulièrement chaque année jusqu'en l'an 2000.
Le débat se poursuivra certainement sur des sujets comme les essais nucléaires où certains programmes d'armement. Mais je combats vigoureusement l'idée qu'il y ait une absence de choix dans la loi de, programmation militaire. D'abord, je n'ai jamais entendu qui que ce soit demander que l'on arrête un programme. Ensuite, le projet présenté au Parlement est l'expression de choix cohérents avec le Livre blanc : choix d'une armée mixte, priorité aux fabrications, renforcement de nos forces conventionnelles. Il est vrai qu'en 1997 il y aura des décisions à prendre sur un certain nombre de programmes tels que l'hélicoptère NH90, l'avion de transport ATF ou le second porte-avions. Mais il n'est pas nécessaire, ni possible, de prendre ces décisions avant cette date.
Les Échos : Avez-vous fait un choix pour le missile APTGD (arme de précision tirée à grande distance) ?
F. Léotard : Nous ferons un choix cette année. Mais je tiens à souligner à ce propos que nous avons prévu de consacrer des crédits au programme de missile anti-navire supersonique, successeur de l'Exocet, et ce même avant 1997. Cela permettra de maintenir quoi qu'il arrive la compétence dans le domaine des statoréacteurs.
Les Échos : Vous avez décidé de privilégier les fabrications en cours au détriment des crédits de recherche en amont. N'est-ce pas dangereux à terme, quand les États-Unis font l'inverse ?
F. Léotard : Les crédits de recherche diminuent très légèrement en pourcentage des crédits d'équipement, mais, comme ces derniers augmentent en volume, nous arrivons pratiquement à la même somme en francs constants. Mais c'est un choix aussi, puisque nous voulons mettre l'accent sur les fabrications. Les efforts de productivité que nous avons initiés doivent concerner également la recherche. Je suis convaincu que l'on peut faire mieux avec autant et que cette décision ne compromet nullement, et dans aucun domaine, l'effort de recherche militaire français. Il y a encore des redondances à supprimer, des rationalisations à faire qui permettront au contraire de renforcer notre action dans les domaines prioritaires. J'estime le moment venu de mettre l'accent sur les fabrications, parce que je crois qu'il faut donner la priorité à l'équipement des forces.
Les Échos : Vous n'avez pas de soucis pour les bureaux d'études des industriels ?
F. Léotard : Tout le monde sait que l'industrie de l'armement est dans une situation difficile. Elle perd des emplois. Je ne veux pas embellir la réalité. Mais nous faisons, avec ce que nous avons, le maximum pour maintenir les compétences françaises. Je ne vois pas de compétence technologique que nous serions en train d'abandonner.
Les Échos : Pourtant, dans le même temps, vous dites qu'il va falloir en partager ou en abandonner ?
F. Léotard : Oui, à l'avenir. Les ministres successifs de la Défense se sont trouvés avoir devant eux une sorte de bosse budgétaire qu'ils ont très souvent repoussée. Mon souci est de faire franchir à la France cette bosse sans trop de difficultés pour que l'on prépare convenablement les échéances du siècle à venir. Nous sommes à la fin d'une période de production à plus de 90 % nationale de nos produits. Ce qui se dessine pour l'avenir, c'est davantage de coopération européenne. Nous sommes face à une alternative : soit la coopération, soit l'achat à l'extérieur que nous nous attachons à réduire. Nous allons ainsi dépenser 1,2 milliard de francs par an entre 1995 et 2000 en achats extérieurs contre 1,4 milliard par an entre 1987 et 1994. Il n'y a pas de troisième branche qui serait la multiplication des productions nationales, par chacun des pays européens.
Les Échos : Il y a un an, vous prononciez un vibrant plaidoyer pour la défense antimissile. Or c'est une des rares pistes de travail qui soit totalement écartée. Que s'est-il passé ?
F. Léotard : J'ai maintenant une approche un peu différente du problème. J'ai observé qu'aux États-Unis où en Allemagne les réflexions sur ce sujet étaient empreintes d'une très grande modestie et non pas du lyrisme des années 80. Comme vous le savez, nous consacrons beaucoup de réflexions et donc d'argent à certaines pistes qui peuvent permettre de répondre à une partie du problème, étant entendu que la France n'a pas la possibilité de résoudre seule cette question. Ce que nous voulons, c'est faire des Allemands nos partenaires sur un certain nombre de recherches. Nous pouvons aussi répondre, dans le cadre actuel de nos recherches et de nos produits, à certains aspects de la lutte antimissile. Je pense notamment au missile APTGD, qui est une arme de rétorsion et rentre donc dans cette logique. La poursuite active des satellites d'observation optique Helios et radar Osiris se fait aussi dans cet esprit. L'observation spatiale est fondamentale dans ce domaine. Il faut maintenant regarder ce que nous sommes disposés politiquement à partager avec d'autres comme les systèmes d'alerte.
Les Échos : Êtes-vous prêts à donner la majorité du programme Osiris aux Allemands ?
F. Léotard : Les Allemands semblent intéressés par une vraie coopération avec nous en matière de renseignement spatial, cela est une bonne chose. Cela n'est d'ailleurs pas sans lien avec les projets d'alliances industrielles en cours de négociation.
Les Échos : L'Allemagne, qui sabre beaucoup dans ses crédits de défense reste-t-elle un partenaire fiable ?
F. Léotard : Nous nous trouvons de toute façon dans une relation de relatif déséquilibre dans le sens où nous augmentons nos crédits quand tous les autres pays les réduisent. Cela permet à la France d'entraîner les autres et de garder une certaine avance. La coopération est par définition soumise aux décisions budgétaires des autres. Tant qu'il n'y aura pas d'autorité politique en Europe, où de structures juridiques comme une agence européenne de l'armement qui protégera un peu des décisions budgétaires nationales, nous serons dans cette problématique qui est très délicate.
Si les Britanniques, les Allemands et les Français ont une stratégie commune dans le domaine industriel, ils sauvent littéralement l'Europe de la Défense, et c'est ce à quoi je m'emploie. Il n'y a pas une semaine où je n'en discute avec mes homologues allemand et britannique. Il faut une très forte volonté politique qui doit s'imposer aux états-majors et aux industriels.
Les Échos : Avant de passer au stade européen, ne faut-il pas d'abord mener à bien les restructurations industrielles franco-françaises comme les avait amorcées votre prédécesseur ?
F. Léotard : L'État a certainement des responsabilités et des outils, mais il n'a pas à peser trop lourdement sur les choix des entreprises qui ont, elles, à travers le marché, l'indicateur majeur de leur stratégie. Cela ne m'empêche pas de soutenir les opérations de regroupement au niveau européen qui sont en cours de négociation, y compris celles d'entreprises privées. Je crois que les projets d'alliance en cours – s'ils aboutissent à un accord satisfaisant – sont à la fois les ferments de l'Europe industrielle de Défense et parfaitement conformes à l'intérêt de notre industrie nationale. Quant aux relations Aérospatiale-Dassault, par le biais de la Sogepa, je crois que cette opération est intelligente, et il faut la poursuivre. Faut-il le faire à coups de hache et de diktats ? Je n'en suis pas sûr. Je ne suis pas un idéologue.
Les Échos : Quelle est votre stratégie pour Dassault ?
F. Léotard : Notre devoir est d'amener cette entreprise à réfléchir sur la période de l'après-Rafale et l'ouvrir à des perspectives de long terme, donc à la pousser à des rapprochements avec d'autres industriels. Mais les efforts faits par Dassault pour rationaliser son outil industriel sont réels et courageux. Elle a aussi sa logique d'entreprise. C'est une société qui fabrique un des meilleurs produits du monde.
Les Échos : Le rapprochement entre Thomson-CSF et TCE est-il toujours d'actualité pour un retour au privé ?
F. Léotard : Non. Le rapprochement que vous évoquez n'est pas d'actualité.
Les Échos : Êtes-vous favorable à un rapprochement de CSF avec DASA ?
F. Léotard : Si un projet de rapprochement devait se concrétiser concernant une partie de l'activité de ces deux entreprises, je l'examinerais en ayant le souci qu'il soit cohérent avec le rapprochement très fort qui est en train de se nouer entre Aérospatiale et DASA.
Les Échos : GIAT Industries annonce de mauvais résultats. Espérez-vous obtenir sa recapitalisation ?
F. Léotard : Il le faudra. Mais ce qui me frappe surtout c'est que nous traînons des structures d'État très lourdes qui ne sont plus adaptées aux contraintes du marché avec des prix de revient trop élevés. Il faut donc poursuivre dans la voie engagée d'une adaptation au marché. Pour GIAT Industries, cela passera par la poursuite des efforts de productivité. Beaucoup de ses centres de production ne sont pas toujours en situation de produire dans de bonnes conditions. Il faut donner des perspectives aux salariés pour que l'adaptation se fasse avec le moins de difficultés sociales possibles. C'est vrai pour GIAT Industries comme pour d'autres entreprises.
Les Échos : Pensez-vous pouvoir passer au travers des restrictions budgétaires cette année ?
F. Léotard : Je serai amené à faire des efforts comme chacun des ministres par contraction des crédits de fonctionnement. Mais n'oubliez pas que le ministère de la Défense est pour l'État le premier investisseur et qu'il augmente son effort tout au long de la loi de programmation.
Les Échos : À combien estimez-vous le coût des opérations extérieures pour cette année ?
F. Léotard : Il devrait s'élever à 3,3 milliards de francs, pour ce qui est des rémunérations et des dépenses de fonctionnement. Il faut cependant rester très prudent. Ce ne sont que des prévisions. Je souhaite par ailleurs que le Premier ministre nous permette de renouveler ce qui s'est passé en 1993. Pour la première fois, en effet, le surcoût des opérations extérieures n'a pas été financé par une ponction sur les crédits d'équipement de la Défense. Le Premier ministre est parfaitement conscient de ce problème.
Les Échos : Vous avez confié au contrôleur des armées Yvon Jouan une mission de réflexion sur l'exportation d'armements. Avez-vous le projet, dans l'année qui vient, de réformer la façon dont cette activité s'organise en France ?
F. Léotard : Le système de la CIEEMG (commission interministérielle pour l'étude des exportations de matériel de guerre, NDLR) est très strict et très contrôlé. Je le trouve bon. Il ne laisse pas la place à des dérapages ou à des attitudes qui seraient contraires à une volonté politique. En ce qui concerne le système des offices d'armement, j'ai personnellement le sentiment qu'il faut une certaine rationalisation géographique, institutionnelle ou structurelle. Nous y travaillons.
France Inter : mercredi 25 mai 1994
A. Ardisson : Vous avez passé une bonne partie de la nuit à débattre de la loi de programmation militaire. À quoi ça sert la loi de programmation, puisque depuis des années, ces lois de programmation sont remises en cause pour raisons budgétaires ?
F. Léotard : Ça a été quelquefois le cas dans le passé récent, ce n'est pas une fatalité. Nous nous sommes efforcés, depuis un an, de montrer, le Premier ministre l'a voulu, je l'ai voulu, que nous étions en mesure de respecter ce qui a été proposé au Parlement, au centime près. Et depuis un an, c'est exactement ce qui se passe. Je pense que cette loi sera respectée. En tout cas, elle donne un outil de lecture à la fois à l'opinion publique, à nos concitoyens, aux industriels, parce qu'ils ont besoin de cette grille de lecture, et à la communauté militaire. Ce n'est pas pour nous que nous discutons aujourd'hui. C'est pour les jeunes collégiens français qui ont besoin d'une France paisible, sûre, maîtresse d'elle-même dans dix ou quinze ans. Les armements qui sont aujourd'hui définis, discutés, examinés au Parlement, ce sont ceux de 2010. Il est donc important que ce que nous faisons soit, en fait, non pas pour nous-mêmes, mais pour la France de demain. Je voudrais surtout souligner que ce qui est le moins spectaculaire, en fait, est souvent le plus important. Cette loi n'est pas spectaculaire. Elle se fait dans le travail, l'austérité, le débat, même s'il y a beaucoup de consensus, mais c'est très important. On est dans une société qui attache beaucoup trop d'importance à ce qui passe, et pas à ce qui dure. Là, nous travaillons pour la France qui dure. Il y aura une France en 2010.
A. Ardisson : Vous avez parlé de consensus. C'est une loi de cohabitation, le Premier ministre l'a souligné à mi-mot hier. Il a ménagé un petit peu la chèvre et le chou ?
F. Léotard : L'attitude du Premier ministre et la mienne est très simple : c'est le respect de la constitution. Dans un pays qui ne respecte pas toujours ses lois, si les hommes politiques ne respectent pas la loi suprême qui est la constitution, alors je ne sais pas où nous allons. Donc, il n'y a pas de compromis. Le texte de la constitution qui a été voulu par le général de Gaulle, approuvé par le peuple français, dit que le président de la République est le chef des armées, et que le Premier ministre est responsable de la défense nationale. Ce sont les termes eux-mêmes. Donc, nous respectons la constitution. Mais je peux vous dire qu'il n'y a aucun compromis dans cette loi. Il n'y a aucune négociation avec qui que ce soit. Il y a la volonté d'afficher un effort de défense pour notre pays. Ça dépasse largement le problème de partis ou les fractures que connaissent les Français. Je voudrais vous dire une chose encore plus importante : je ne suis pas attaché au consensus en tant que tel, ou à l'unanimité en tant que telle, Si les gens veulent voter contre, il faut qu'ils le fassent. Je ne vais pas chercher les voix. Je présente un texte et ce texte, je le crois bon pour mon pays. Parce que, encore une fois, il nous protège et peut nous protéger demain. Si les gens l'acceptent, c'est qu'ils le trouvent bon, c'est tout.
A. Ardisson : Exemple appliqué : la loi peut effectivement être votée par quasiment l'unanimité du parlement, à l'exception des communistes ?
F. Léotard : C'est en train de se faire.
A. Ardisson : À ceci près que les socialistes sont prêts à jouer le jeu si l'amendement Baumel concernant la reprise des essais nucléaires n'est pas retenu. Qu'est-ce que vous préférez : une unanimité du Parlement, ou bien un amendement qui dérange un peu ?
F. Léotard : Une unanimité, quand elle est artificielle, est trompeuse. Moi je ne cherche pas l'unanimité. Nous présentons ce texte et on va voir cet amendement. Probablement, il sera retiré dans la journée.
A. Ardisson : Vous le souhaitez ?
F. Léotard : Il n'est pas en soi gênant ou provoquant. Pas du tout. Il dit à peu près ce que dit le président de la République, le Premier ministre, moi-même, c'est-à-dire, le moment venu, il faudra refaire des essais. Mais ce n'est pas l'essentiel de la loi. Je vous rappelle que nous consacrons en crédits deux fois plus d'argent aux matériels conventionnels qu'au nucléaire. C'est une véritable nouveauté. Il faudrait mieux le souligner.
A. Ardisson : Vous dites que cet amendement n'est pas gênant. Est-ce que vous souhaitez qu'il soit retiré ?
F. Léotard : Probablement, parce que ça n'apporte rien, et ce n'est pas du domaine de la loi. Actuellement, de plus en plus, le Parlement légifère sur des questions qui ne sont pas de sa compétence et qui sont du domaine réglementaire. Les essais, c'est vraiment du domaine réglementaire, c'est-à-dire c'est la décision de l'exécutif. Néanmoins, il est normal et bon qu'on en parle. Pour ma part, je l'ai dit au Parlement, j'ai prévu les crédits nécessaires pour que le chef de l'État d'aujourd'hui, ou de demain, puisse prendre, s'il l'estime nécessaire, et c'est toujours lui qui l'estime nécessaire, la décision de reprendre ou de ne pas reprendre. Mon devoir à moi est de préparer l'outil, de faire en sorte que ce soit possible. Mais c'est au président de la République de choisir, celui d'aujourd'hui ou celui de demain. Celui d'aujourd'hui a déjà répondu.
A. Ardisson : L'outil militaire ne sert que si l'on a une stratégie à long terme. S'agissant de l'Europe, on se demande si la France n'est pas engagée dans un combat singulier. Elle continue à augmenter ses dépenses militaires alors que partout ailleurs, on les diminue à cause de la crise. Au fond, on bâtit un outil militaire un petit peu d'assistance sociale plus que de défense du territoire ?
F. Léotard : Il est vrai que notre territoire n'est pas, aujourd'hui, actuellement, directement menacé. Mais il est vrai aussi que nous avons une perception plus aiguë des menaces qui peuvent nous toucher. Quand un pays a été envahi trois fois en un siècle, il a une mémoire nationale collective beaucoup plus forte. Chaque famille française sait ce que signifie la guerre. Il a également, ce pays, le mien, le vôtre, une responsabilité particulière : membre permanent du Conseil de sécurité, grande puissance maritime, avec des engagements en Afrique par exemple, avec 200 000 de nos compatriotes dans l'Afrique sub-saharienne. Donc, il a le sentiment de parler quelquefois au nom de l'Europe et c'est la force de la France, et aussi sa dignité. C'est un grand pays. Pourquoi n'osons-nous plus le dire ? Ce n'est pas un petit pays comme ça qui gère ses affaires courantes et qui protège son petit territoire. Nous avons onze millions de kilomètres carrés d'espace maritime à défendre. Nous sommes présents aux Antilles et dans l'océan Indien, dans l'océan Pacifique. Nous avons 70 000 soldats actuellement en dehors du territoire métropolitain.
A. Ardisson : Mais encore ?
F. Léotard : Et dans le domaine industriel, nous sommes souvent les seuls à défendre les compétences de créneaux technologiques : le balistique, le nucléaire, le spatial, la furtivité, l'optronique et pourquoi ne devrions-nous pas le faire ? Pourquoi n'osons-nous pas parler de nos intérêts de Français ? Nous avons des intérêts, des intérêts de nation.
A. Ardisson : Ce n'est pas seulement une question d'intérêt. Il y a deux critiques qui vous menacent : celle selon laquelle on en fait trop, et celle selon laquelle on n'en fait pas assez. Vous naviguez entre les deux écueils ?
F. Léotard : Oui, volontairement, parce que nous sommes un pays qui est en crise aussi. Donc, il est normal que nous soyons raisonnables. Je voudrais simplement raconter une image. Tout le monde s'en souvient : le Français engagé en 1940 qui s'est retrouvé sur les routes de France, battu, défait, bousculé par une armée dans laquelle les équipements étaient modernes, les jeunes étaient dynamiques, volontaires, même si c'était pour nous affreux à regarder. Il s'est regardé lui-même : il avait des bandes molletières, des armements qui étaient anciens, vieillis, qui ne fonctionnaient que mal et il s'est dit : est-ce qu'on a pris les bonnes décisions, cinq, sept, dix ans avant ? Je ne voudrais pas que les jeunes Français de demain, si le drame arrive et, vous le savez, le drame arrivera un jour, une nation est toujours menacée, quelle qu'elle soit et notamment la nôtre, donc il faut que les Français de demain sachent que le moment où il le fallait, les bonnes décisions ont été prises. Si personne n'y pense aux drames, il faut bien que quelques-uns et notamment ceux qui gouvernent aient le courage d'y penser. C'est tout.
A. Ardisson : Ce que vous avez dit sur les réductions d'effectifs français en Bosnie, vous avez mangé le morceau ou c'était une gaffe ?
F. Léotard : Ce que j'ai dit est totalement l'expression de la réalité. Vous verrez, je vous donne rendez-vous très volontiers à la fin de l'année, vous verrez qu'à la fois les chiffres, les intentions que j'ai annoncées se réaliseront. C'est une décision française qui correspond à l'évolution de la crise : nous allons diminuer nos volumes de forces en Bosnie et nous allons les regrouper à Sarajevo. C'est un fait, c'est une décision que nous avons prise.
A. Ardisson : Donc, vous avez dit vrai ?
F. Léotard : Mais bien entendu. Je n'ai dit que la vérité.