Editoriaux de M. Marc Blondel, secrétaire général de FO, dans "Force ouvrière hebdo" des 5 et 19 octobre 1994 et interview dans "Le Parisien" du 11, sur la création d'une association de lutte contre l'exclusion par plusieurs syndicats en Meurthe-et-Moselle, l'insertion des chômeurs et la lutte contre le chômage.

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Média : FO Hebdo - Le Parisien

Texte intégral

5 octobre 1994
Force Ouvrière Hebdo

L'éditorial de Marc Blondel

Chômage et exclusion

À l'occasion de ce qui n'aurait dû être qu'une péripétie, la Confédération et son Secrétaire général viennent de faire l'expérience de la manipulation, du procès d'intention, de la mauvaise foi et de "l'a priori".

Devant cette avalanche, la meilleure réponse était d'attendre, de faire le dos rond et, au moment opportun, de bien préciser les choses. C'est l'objet de cet édito.

Il y a quelques jours, la Confédération a été informée, par la copie d'articles de presse (Républicain Lorrain, l'Est Républicain de La création d'une association loi 1901 Meurthe-et-Moselle par les responsables départementaux de la CFDT, CFIC, CGC et FO. Cette association dont l'un des objectifs affirmés était de combattre l'exclusion devait, selon les journalistes, conduire les syndicats à parler d'une seule voix.

Comme il se devait en pareille éventualité, le Secrétaire général a demandé une information, et notamment les statuts de cette association, à la responsable de l'Union départementale.

Samedi 24 septembre, je me suis rendu à Metz pour participer au meeting de rentrée, qui fut d'ailleurs un succès.  À cette occasion, après avoir assisté à la première partie de la commission administrative de l'Union départementale de la Moselle, j'ai tenu une conférence de presse.

Au cours de celle-ci et en présence de journalistes de Propos Économiques, du Républicain Lorrain (région Metz), et de RTL, j'ai fait le point sur les problèmes sociaux et sur notre campagne pour la défense de la Sécurité sociale.  À aucun moment je n'ai précisé ou laissé entendre qu'une sanction pourrait être prise. Bien mieux, le nom de la Secrétaire générale de l'Union départementale de Meurthe-et-Moselle ne fut même pas prononcé. Que je ne fasse pas d'accord avec cette initiative était par contre une évidence.

Revenu nuitamment, c'est le dimanche matin que j'ai pris connaissance, par téléphone, de la publication dans deux journaux (Le Républicain Lorrain, l'Est Républicain) et ce sous la signature de journalistes qui ne participaient pas à la conférence de presse, d'articles annonçant des sanctions contre la responsable de l'Union régionale de la Lorraine.

Ainsi Le Républicain Lorrain publiait deux articles, celui de la conférence de presse et un article polémique me prêtant des propos que je n'ai pas tenus, l'Est Républicain confirmant, et ce sans vérification.

La déontologie journalistique eut été, avant de publier quoi que ce soit sur la question, de vérifier auprès de l'intéressé si les propos étaient exacts et ensuite, éventuellement, de demander à la camarade citée sa réaction.

Je n'ai, pour ma part, pas été sollicité, sauf, après coup, par l'AFP auprès de laquelle j'ai précisé non seulement que les propos étaient inexacts, mais aussi que le Bureau confédéral ne prendrait position sur le dossier que le lendemain, c'est-à-dire le lundi 26 septembre.

France Inter, l'Associated Press et différents nationaux ont relayé l'information erronée, il y a eu les plus rapides, qui ne voulaient pas manquer l'info, et les plus calculateurs, ceux qui savaient… et qui publient maintenant ce qui n'était qu'un avatar.  À cette manœuvre qui tend à accréditer un "autoritarisme idiot", je pose la simple question : pourquoi ?

Pour nuire à la Confédération, à son influence, à son action et à sa conception, pour déstabiliser, comme on dit maintenant, son secrétaire général. Nous aurons vraisemblablement une réponse dans les jours ou les mois qui viennent.

Au demeurant, l'article 35 des statuts de da Confédération qui conditionne la possibilité pour un syndicat, une union, une fédération, de participer à un organisme extérieur à l'acceptation du Bureau confédéral, n'est pas nouveau. Il est un des éléments de base de l'organisation syndicale, qui se justifie par notre histoire. Il est fort utile pour défendre l'indépendance, surtout dans les périodes préélectorales ou les sollicitations sont nombreuses.

Ceci étant, parlons de l'exclusion en tant que phénomène social.

Doit-on traiter à part le problème de l'exclusion ?

Doit-on de même traiter à part celui du chômage ?

Doit-on enfin traiter à part celui du travail ?

Doit-on, ce faisant, saucissonner les salariés entre les "privilégiés" de l'emploi, les "bénéficiaires" de l'assurance-chômage, les "assistés" du RMI ?

Ce débat n'est pas nouveau. Il sous-entend la différence entre droit et assistance, solidarité et charité, et l'on sait que les partisans de cette dichotomie en arrivent rapidement à considérer qu'un salarié indemnisé a une dette vis-à-vis de la société (cf. les propos du Directeur général de l'ANPE, par exemple) voire que la non-activité est une forme de parasitisme social, comme c'était le cas il n'y a pas si longtemps derrière le rideau de fer.

Notre CCN de juin dernier a rappelé que la lutte contre le chômage et l'exclusion, la lutte pour l'augmentation des salaires, la lutte pour la présentation de la protection sociale collective, non seulement étaient complémentaires, mais formaient un tout.

C'est d'ailleurs cette position qui nous conduit à vouloir représenter les travailleurs quels qu‘ils soient et quelle que soit leur situation. C'est là notre logique et notre pratique.

Lorsqu'en 1989, le RMI fut instauré, nous avions marqué notre réserve et indiqué que cela ne devait pas conduire le maintien comme allocataires ASSEDIC étant préférable. Présenté à l'époque comme un filet de sécurité provisoire et tangible, le RMI touche aujourd'hui de plus en plus de monde, 1,6 million de personnes sont concernées dont 80 000 "bénéficiaires" directs, tous âges et qualifications confondus ont un niveau d'études supérieurs au bac.  Cent neuf mille sont entrés en RMI depuis sa création en 1989 et y sont encore, 50 % ont moins de 35 ans. Aussi devant cette catastrophe, quand le gouvernement envisage de faciliter le recrutement par les entreprises de RMIstes au chômage depuis plus de deux ans, non seulement nous ne disons pas non, mais nous posons des revendications en terme de contrôle des entreprises, de nature de formation, notamment pour que cette mesure soit efficace pour les personnes concernées. Et nous le disons clairement.

Mais nous n'oublions pas que, jusqu'à ce jour, le volet insertion du RMI n'a pas fonctionné, que les pouvoirs publics ne se sont pas attaqués aux causes, en amont du chômage et de l'exclusion, ce qui explique leur croissance. Nous n'oublions pas enfin, que l'État cherche à s'en dégager partiellement en "refilant le bébé" aux départements. C'est pourquoi nous nous méfions de certains discours essentiellement axés sur l'exclusion, et de certaines campagnes dont les initiateurs, dans le meilleur des cas, utilisent un marché et dans l'autre, se donnent à leur tour bonne conscience.

C'est le cas, par exemple, quand certaines organisations syndicales mettent en avant l'exclusion, tout en signant en juillet 1992 un accord dans le cadre du régime d'assurance-chômage, réduisant substantiellement les droits des chômeur (notamment avec da dégressivité des allocations), ce qui a accentué de fait leur basculement du régime vers le RMI. Chaque mois 50 000 personnes "quittent" le régime d'assurance-chômage, en fin de droits.

La semaine dernière encore, lors du renouvellement des instances de l'UNEDIC, la présidente sortante, Secrétaire générale de la CFDT, se félicitait de la gestion menée et rappelait la baisse de 7 % des prestations versées.

Et n'oublions pas non plus que plus de 50 % du patrimoine est maintenant détenu par 10 % des ménages, ce qui pose le problème de la répartition des richesses.

Pour FO, la lutte contre l'exclusion ne saurait se faire au détriment de la présentation des droits des chômeurs dans le cadre du régime d'assurance-chômage. De même que les luttes contre l'exclusion et le chômage sont indissociables, elles vont de pair avec une amélioration du pouvoir l'achat des salaires et des revenus de remplacement.

Faut-il rappeler que la relance économique bute avant tout sur l'insuffisance de la consommation ? Nous ne sommes pas plus dupes du fait que le maintien de la politique économique d'austérité ne parvient pas à faire baisser réellement le chômage. Comme le note le journal "l'Expansion" les "soustraction de Michel Giraud" en matière de statistique du chômage visent avant tout à créer l'illusion d'une baisse avant les élections présidentielles. Mais l'allongement du chômage de longue durée et la croissance du poids du RMI, ne peuvent être cachés.

C'est pour toutes ces raisons que Force Ouvrière, conformément à ses statuts et orientation, entend continuer à mener de front, l'ensemble des revendications sans trahir l'une ou l'autre des catégories de travailleurs.

C'est pourquoi également, à l'occasion d'un avatar dans un département, le Bureau confédéral a tenu à rappeler que les organisations FO ne devaient pas s'engager sur des actions remettant en cause les orientations confédérales et limitant ainsi de fait notre liberté de comportement.

C'est en étant fidèle à nous-mêmes et l'ensemble de ceux que nous représentons que nous tiendrons notre place et notre rôle.

 

11 octobre 1994
Le Parisien

Marc Blondel : "8 % de chômeurs c'est inacceptable"

Le secrétaire général de Force ouvrière dénonce le taux de chômage incompressible évoqué dans le débat sur l'emploi. Il suggère une relance de la demande pour redynamiser l'économie et développer l'embauche.

Le Parisien : Tout le monde ou presque affirme qu'il existera toujours un taux incompressible de chômeurs. Un constat qui a amené les politiques à placer l'exclusion au centre du débat actuel. Qu'en pensez-vous ?

Marc Blondel : Je me révolte contre une analyse de cette nature. La situation actuelle est révisable. Je conteste la notion d'inéluctabilité du chômage et de l'exclusion. Le débat qui situe un taux incompressible à 6 % ou 8 % de chômeurs est inacceptable. Les politiques manquent d'ambition. Il faut tout mettre en œuvre pour retrouver le plein emploi.

Le Parisien : L'évolution du marché et des modes de production permet-elle d'y parvenir ?

Marc Blondel : Ceux qui disent que le plein emploi est un mirage sont ceux qui considèrent que le chômage nous est tombé du ciel pour nous punir de je ne sais quoi. C'est vrai qu'il y a eu des évolutions technologiques, vrai aussi qu'il y a des gens qui ne sont plus adaptés et qu'il faut former. Mais, dans l'immédiat, n'y a-t-il pas des choses à inventer qui pourraient créer des emplois, indépendamment de la relance de la politique industrielle ? Dans la politique industrielle ? Dans les années soixante, on a construit des HLM qui sont aujourd'hui dégradées… Est-ce que ce n'est pas le moment d'essayer de faire autre chose ?

Le Parisien : Pour retrouver le plein emploi, pensez-vous qu'il faille en arriver à créer artificiellement du travail ?

Marc Blondel : Et Pourquoi pas ! cela dépend du mode de société que l'on veut. Que vaut-il mieux : des gens qui touchent un revenu de subsistance ou des gens qui ont un emploi financé par l'État dans le cadre des services publics ? Il y a des emplois de proximité ou de services à créer dans les banlieues, les zones désertifiées.

Le Parisien : Quelle action votre syndicat mène-t-il en faveur de l'emploi dans les entreprises ?

Marc Blondel : L'action majeure que nous menons c'est demander l'augmentation des salaires pour soutenir la demande, développer la consommation et pour conduire les employeurs à développer leurs usines afin qu'ils intensifient leur production. Il y a un an, les chefs d'entreprise détenaient 25 milliards de francs de possibilités d'investissement. Maintenant, ils en sont à 152 milliards… S'ils placent cet argent, cela leur rapporte plus que s'ils investissent. Le travail ne leur rapporte plus assez. Le vrai problème est là : est-ce que c'est l'argent ou le travail qui doit rapporter plus ? C'est pour cette raison que la reprise ne s'est pas transformée en relance. Son effet est déjà en partie annulé par les banques qui ont relevé leurs taux d'intérêt et par de nouveaux prélèvements de l'État. Aujourd'hui, il faut soutenir la demande. Et, là, on verra des patrons embaucher.

 

19 octobre 1994
Force Ouvrière Hebdo

L'éditorial de Marc Blondel

Créer les conditions pour faire reculer le chômage

Qui peut objectivement nier que les analyses et revendications que nous développons depuis plusieurs années trouvent pleinement leur justification et leur bien-fondé aujourd'hui ?

Qu'il s'agisse de l'insuffisante augmentation des salaires, qui pénalise la consommation, l'activité économique, l'emploi et la protection sociale.

Qu'il s'agisse des conséquences sur la démocratie et la cohésion sociale de la politique économique qui produit chômage et exclusion.

Qu'il s'agisse des dangers de l'ultralibéralisme au nom duquel les pouvoirs publics restreignent progressivement leur possibilité d'action et de manœuvre.

Qu'il s'agisse des dérives en matière de service public, tant en France qu'au niveau européen, qui conduisent à restreindre leur rôle et leur poids et à les gérer comme des entreprises privées, l'usager cédant ainsi la place au "client".

Qu'il s'agisse encore de la situation de la protection sociale collective de plus en plus prise en sandwich entre un régime à minima fiscalisé et le développement des assurances privées.

Ces exemples, cette liste, bien entendu, n'est pas exhaustive, mais elle est significative des préoccupations du mouvement syndical, elle n'a rien d'original, elle est dictée par la situation, elle est donc justifiée. Pour autant nous n'avons pas encore transformé l'essai en obtenant satisfaction sur nos revendications.

Certes le chômage est ressenti comme une épée de Damoclès, il pèse lourdement sur les relations et rapports sociaux, sa présence est permanente. Nombre d'experts, économistes, expliquent d'ailleurs qu'un taux de chômage relativement important permet de contenir les revendications de salaires. En quelque sorte, un niveau minimal de 6 à 8 % est économiquement et socialement nécessaire. Certains l'appellent taux de chômage incompressible.

Certes le conteste européen et international joue de plus en plus sur les situations nationales, ce qui développe notre action et nous conduit à faire valoir nos revendications à ces niveaux, c'est notamment le cas avec la clause sociale. Pour autant rien n'est inéluctable. Il n'y aurait rien de pire que le fatalisme. La faculté des hommes à s'organiser librement et à agir collectivement est à même de faire évoluer les choses.

Avoir de justes revendication est nécessaire, pouvoir les exprimer au niveau national dans les médias est important. Et en la matière, il est clair que nous ne laissons pas notre place, mais ce n'est pas suffisant.

Revendiquer au niveau de toutes les structures de l'organisation est cependant non seulement nécessaire mais indispensable. C'est ce qui nourrit la Confédération, c'est-à-dire l'ensemble de l'organisation, ses adhérents, ses militants et ses syndicats.

C'est à tous les niveaux : syndicats, unions départementales, fédérations nationales et Confédération, de définir, poser et défendre les revendications.

Comme l'ont rappelé nos derniers comites confédéraux nationaux, la question des salaires est prioritaire,

C'est en créant le rapport de forces à tous les niveaux que l'on se fait respecter et que l'on peut obtenir gain de cause. La revendication c'est le grain à moudre, l'action syndicale le moulin. Les deux sont là encore indissociables,

Il faut que des militants n'aient pas d'état d'âme et qu'ils se dégagent des discours régulièrement assénés aux salariés pour les Culpabiliser.

Le syndical est là pour défendre et représenter les intérêts des salariés. C'est son rôle et sa raison d'être. Les salariés ne sont pas responsables du chômage.

Et ce sont eux, avec le syndicat, qui doivent établir les conditions pour amener leurs interlocuteurs à négocier et conclure. Ce faisant, ils lutteront efficacement contre le chômage.

N'en déplaise à ceux qui tiennent des discours anesthésiants sur le thème : le monde a changé, les rapports de forces ne sont plus à la mode, les temps sont durs, il faut accepter des sacrifices, voire tronquer les revendications contre des illusions de pouvoir, nous savons, nous, que les inégalités de revenus s'élargissent, que les pauvres sont de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches.

Nous savons que malgré les apparences le chômage continue à grimper et à s'allonger en durée.

Nous savons aussi, alors que les politiques s'auto-justifient actuellement sur l'exclusion, que 10 % des ménages possèdent aujourd'hui 50 % du patrimoine et que les 400 plus grandes fortunes professionnelles (c'est-à-dire les patrons) possèdent entre 50 millions et 25 milliards de patrimoine (1).

N'ayons pas de complexe.

Partout redonnons vie aux revendications. C'est tous ensemble, au sein de FO, que nous gagnerons.

(1) Le Nouvel Économiste du 14 octobre 1994.