Déclaration de M. Philippe Séguin, président de l'Assemblée nationale, sur le débarquement allié, la libération de la France et les relations entre la France et les États-Unis, à Paris le 7 juin 1994.

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Circonstance : Visite de M. William Clinton à l'Assemblée nationale le 7 juin 1994 à l'occasion de son voyage en France le 6 et 7 juin 1994

Texte intégral

Monsieur le Président,

"Les représentants de la France sont heureux de vous souhaiter une respectueuse et affectueuse bienvenue, dans ce Palais où s'est déroulée une partie de notre histoire, à notre tribune où tant de voix illustres ont défendu les plus nobles causes et qui retiendra désormais l'écho de la vôtre".

C'est par cette phrase qu'ici même, il y a soixante-quinze ans, fut accueilli le Président Wilson, invité à s'exprimer depuis cette tribune devant les membres de nos deux chambres exceptionnellement réunies pour la circonstance.

Cette phrase, nous la reprenons de tout cœur à notre compte car vous êtes, Monsieur le Président, tout comme Madame Clinton qui vous accompagne pour notre grand bonheur, plus que très bienvenu à l'Assemblée nationale. La fierté et l'honneur que nous ressentons sont au demeurant d'autant plus vifs, que c'est la première fois au cours de votre mandat que vous vous exprimez devant la représentation nationale d'un pays européen.

Les circonstances, malgré les apparences, ne sont d'ailleurs pas sans présenter quelques similitudes avec la visite de votre prédécesseur.

En 1919, une guerre terrible venait de ravager le vieux continent. C'est auréolé des principes de paix qui devaient fonder de manière indestructible l'organisation future de la société internationale que Woodrow Wilson s'était rendu en Europe. L'enthousiasme qui salua son passage fut à la hauteur tant des grandes idées dont il était l'emblème que de l'horreur du conflit qui s'achevait à peine.

Vous-même, Monsieur le Président, êtes venu commémorer, dans l'émotion partagée, l'héroïsme –magnifique – et les sacrifices – immenses – qui permirent le succès du débarquement du 6 juin 1944 ouvrant la voie à la libération de la France, rassemblée autour du Général de Gaulle, puis à la victoire sur l'ennemi commun.

Chacun d'entre nous sait comment la grande espérance née au lendemain de la première guerre mondiale fut déçue et sur quelles tragédies elle se conclut.

Du moins, après 1945, les démocraties occidentales, instruites par l'expérience, décidèrent-elles de ne point séparer leurs intérêts et de s'unir, afin d'éviter un nouvel échec des idéaux pour lesquels le combat avait été mené.

Ainsi, les liens qui avaient été forgés dans la lutte contre le nazisme permirent, alors même qu'éclatait la guerre froide, de préserver la liberté et la paix sur une partie de notre continent ; de même contribuèrent-ils de façon décisive à la constitution de la communauté, puis de l'Union européenne. Ces succès ne furent cependant acquis qu'au prix de l'oubli de certains peuples et de l'apparition d'un monde dominé par le conflit de deux blocs rivaux. L'Europe et son rideau de fer figurèrent ainsi parmi les plus tristes symboles de cet affrontement irréductible.

Le printemps des peuples qui a éclos sur tous les continents – et d'abord sur celui-ci – a fait voler en éclats cette effroyable logique.

Aujourd'hui comme en 1919, tout paraît possible. Le pire comme le meilleur.

D'un côté, en effet, nous assistons au retour de haines et de conflits enfouis dans l'histoire, auxquels s'ajoutent des menaces jusqu'alors inconnues en matière d'environnement ou de prolifération des armements. De l'autre, comme en Afrique australe ou au Moyen-Orient, naît l'espoir d'une paix que l'on croyait hors de portée tandis que la cause de la liberté paraît marquer quelques points.

En réalité, nous vivons comme un nouvel après-guerre, un de ces temps rares et éphémères où l'histoire hésite entre la paix et le chaos, la justice et la force. Pour la troisième fois dans ce terrible siècle ravagé par des conflits sans précédent, l'espoir existe – au milieu des dangers de toutes natures – d'un nouvel ordre mondial plus équitable et donc plus pacifique. Instruits que nous sommes par l'échec passé, nous n'avons pas le droit de laisser cette chance se perdre.

Mais ce nouvel ordre n'émergera pas tout seul, sous l'effet de quelques forces naturelles et invisibles. Il nous revient de l'inventer et de le construire sur les principes énoncés dans cet hémicycle par le Président Wilson – et dont l'inspiration, du moins, demeure.

Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, la démocratie comme droit commun des régimes politiques, l'organisation d'une société internationale juste et équitable, telles sont bien les valeurs essentielles qui doivent continuer à nous guider. Telles sont bien les valeurs qui nous permettront de relever les trois grands défis auxquels nous sommes confrontés.

Défi de la démocratisation et de la libération des peuples dont vous avez fait, vous-même, dans le droit fil de John-Fitzgerald Kennedy, la nouvelle frontière de l'Amérique et du monde : l'écho de votre discours sur l'état de l'Union, réaffirmant votre conviction que "la meilleure stratégie pour assurer notre sécurité et construire une paix durable consiste à soutenir partout l'avancée de la démocratie" a ainsi profondément retenti en France comme dans le monde. Défi de la lutte contre les résurgences nationalistes, les conflits ethniques ou territoriaux qui ensanglantent nombre d'États et qui s'inspirent souvent de ces mêmes idéologies dont nos peuples triomphèrent il y a cinquante ans. Défi enfin d'un développement synergique et solidaire qui récuse la domination des puissants et des riches sur les pauvres et les faibles, et qui, partant, est seul à même de fonder une paix stable.

Car il va de soi que le nouveau monde qu'il s'agit de bâtir doit être équitable et, même s'il ne pouvait se mettre en place que progressivement, il doit être d'emblée conçu et reconnu comme tel. Sachons donc nous garder d'initiatives qui, parce qu'elles seraient ressenties comme sélectives et injustes, pourraient sembler servir de prétexte ou d'alibi à l'égoïsme des puissants.

Est-ce assez dire que ce nouveau monde suppose l'émergence d'une véritable communauté internationale, où chaque État se trouve à égalité de devoirs et de droits ? Est-ce assez dire qu'il exige de nous la volonté et l'imagination nécessaires à l'adaptation des structures politiques, économiques et militaires issues de la guerre froide ?

Monsieur le Président,

Ce nouvel élan trouvera, n'en doutons pas, les États-Unis et la France côte à côte, comme en chacune des heures décisives où se jouèrent la liberté et la paix du monde. L'engagement commun de nos Nations fut scellé par cette fraternité des armes et des cœurs qui, des champs de bataille de Virginie et de Yorktown jusqu'aux plages de Normandie et à la libération de notre sol, symbolise le destin croisé de nos peuples.

Nul n'en eut davantage conscience que Franklin Roosevelt, qui présida à la préparation et au déroulement des débarquements que nous commémorons, et qui déclara : "Il n'existe pas deux nations plus unies par les liens de l'histoire et de l'amitié mutuelle que les peuples de France et des États-Unis d'Amérique".

De ces liens et de cette amitié, votre présence, Monsieur le Président, le Premier ministre de la France à vos côtés, témoigne avec un éclat exceptionnel. Chacun des membres de notre Assemblée y trouvera une raison supplémentaire de vous écouter avec un intérêt passionné.