Déclaration de M. Michel Barnier, ministre de l'environnement, sur la convention internationale de lutte contre la désertification, à l'Unesco le 14 octobre 1994.

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Circonstance : Signature de la convention sur la désertification à l'UNESCO le 14 octobre 1994

Texte intégral

Mesdames et Messieurs les Ministres,
Monsieur le Directeur Général de l'UNESCO,
Monsieur le Président du Comité de négociation,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,

Avec Michel Roussin, ministre de la Coopération de la France, je suis particulièrement heureux de vous accueillir à Paris, au Palais de l'Unesco, pour la signature de la Convention internationale de lutte contre la désertification.

Comme cela vous avait été annoncé, le Président de la République avait initialement exprimé le désir de vous accueillir lui-même en ces lieux, mais il m'a demandé de l'excuser de ne pouvoir être ici comme il l'avait souhaité.

En son nom, au nom du Premier ministre et du gouvernement, je vous redis nos souhaits de bienvenue à Paris.

Plus symboliquement, je suis heureux de vous retrouver dans ce lieu qui fut, au printemps, vous l'avez rappelé Monsieur le Président, le théâtre de négociations intenses. Car, certains d'entre vous s'en souviennent, lorsque j'étais venu en juin dernier adresser mes félicitations aux négociateurs pour leurs résultats, il était 7 heures du matin et nombre d'entre eux en étaient à leur troisième nuit blanche.

J'en viens à cette Convention

Et tout d'abord, une remarque : Permettez-moi de dire combien je suis frappé par l'importante présence dans cette assemblée de mes collègues ministres de l'environnement, du Sud comme du Nord.

C'est sans doute l'une des preuves que l'environnement rentre bien dans sa phase de maturité, celle d'un projet de société intégrant toutes les dimensions du développement durable. Et la lutte contre la désertification est bien un de ces combats qui engagent une société tout entière.

Nous sommes entrés dans une ère de travail patient, difficile, qui n'aura pas toujours l'écho et la popularité de grandes réunions comme celle de Rio. Mais Rio a été l'élan initial. Il nous appartient de poursuivre, d'amplifier, de traduire cet élan. La mise en œuvre des conventions sur la biodiversité et sur le changement climatique est en cours. La lutte contre la désertification prend forme. Demain, nous traiterons des forêts, puis d'autres thèmes essentiels qui ont été soulevés et retenus dans l'Agenda 21.

Mesdames et Messieurs,

C'est grâce aux gouvernements de l'Afrique que nous sommes rassemblés ici. À la Conférence de Rio, ils ont su rappeler que les problèmes d'environnement n'étaient pas simplement "globaux" comme on le dit, mais aussi régionaux.

Ils ont souhaité une véritable convention au sein de l'ONU qui fasse le point sur ce phénomène parfois mal interprété qu'est la désertification, qui reconnaisse la pauvreté qu'elle engendre, et dégage les moyens pour la combattre.

La France a été sensible à cette demande et c'est pourquoi le Président de la République avait apporté à Rio tout son appui aux pays d'Afrique.

Cette négociation a été difficile parce qu'elle était essentielle.

Et nous avons su, dans cette convention, trouver des démarches novatrices pour mieux atteindre nos objectifs.

Tout d'abord, cette Convention se fonde sur les besoins des populations et leur accorde une place essentielle dans son dispositif d'application.

Nous savons désormais que les causes de la désertification ne sont pas seulement climatiques ou physiques, mais qu'elles sont également sociales, économiques ou institutionnelles. La croissance démographique, les conflits politiques, le statut foncier, certaines pratiques agro-pastorales sont autant de facteurs qui contribuent à la dégradation des terres fragiles.

Mais ce sont ces domaines dans lesquels les sociétés humaines peuvent agir. Les populations qui sont affectées par la désertification doivent être les acteurs de la riposte. Il convient qu'elles soient associées localement aux actions envisagées.

La Convention reflète cette volonté de placer l'homme au cœur du dispositif C'est là l'esprit du développement durable tel qu'il a été voulu au Sommet de Rio.

Ensuite, cette Convention est marquée par une réelle volonté de s'adapter au terrain et à la spécificité de chacune des situations que vous connaissez dans vos pays.

Les 4 annexes régionales, pour ne souligner que l'un des points les plus saillants de cette convention, en sont la preuve la plus tangible. Elles déterminent cette volonté d'agir, ensemble, de façon adaptée à chaque situation géographique, sur les lieux mêmes de la désertification.

Pour être opérationnelles, il fallait que ces annexes fussent courtes. C'est ce à quoi sont parvenus les négociateurs en ce qui concerne les régions asiatique et latino-américaine. C'est plus le cas encore pour ceux des pays nord de la Méditerranée qui ont souhaité que leurs propres problèmes de désertification soient reconnus à l'échelle internationale.

En ce qui concerne l'Afrique, nous avons légitimement affaire à une annexe plus longue, plus précise, plus exigeante. Les problèmes posés par la désertification sur ce continent sont tels qu'il fallait s'y consacrer plus en détail.

L'Afrique, qui a su sensibiliser l'ensemble du monde aux problèmes spécifiques des zones désertiques, vit en effet un drame quotidien, et nous avons tous reconnu, nous reconnaissons tous, l'urgence d'actions pour ce continent.

Dans ces pays, la désertification, c'est la dégradation des ressources naturelles, l'errance et la pauvreté de ceux qui n'ont plus de terre à travailler et bientôt les catastrophes naturelles et humaines. C'est cette vie quotidienne qui plaidait, qui plaide aujourd'hui, pour une action volontaire.

Troisièmement, cette Convention exprime un pragmatisme qui mérite d'être souligné.

Elle se fonde sur la réalité d'aujourd'hui pour appréhender l'avenir. Elle ne cherche pas construire un dispositif administratif nouveau, coûteux, situé loin des principaux bénéficiaires. Elle plaide pour un réajustement et une véritable coordination des aides importantes d'ores et déjà disponibles.

Enfin, cette Convention est celle de la solidarité ; elle définit un véritable partenariat.

a) Il revient d'abord aux pays touchés d'entreprendre la mise au point des Plans nationaux d'action, avec la participation active des populations intéressées, d'imposer une cohérence et une coordination de l'ensemble des actions qui répondent aux grandes orientations de la Convention.

Chaque plan d'action sera un document consensuel, prenant en compte les points de vue de l'État, de la société civile et des autres partenaires du développement. Mais ce seront vos responsables nationaux qui les élaboreront et non des experts issus de l'aide bilatérale ou multilatérale.

b) Aux bailleurs de fond, la Convention donne la possibilité de mieux coordonner leurs interventions et d'agir en véritables partenaires des États affectés.

c) La France, pour sa part, fera de l'application de la Convention une priorité de sa coopération, en particulier dans les pays du Sahel.

Elle sera attentive aux initiatives locales et soutiendra, à votre demande, l'élaboration de plans d'action nationaux.

Elle appuiera les projets en favorisant la mobilisation des populations pour la gestion des ressources naturelles.

Elle développera son soutien aux initiatives d'organisation villageoise des ressources en eau.

Elle s'attachera à réduire les effets de la désertification sur les populations les plus démunies, et soutiendra des actions en faveur des populations nomades, particulièrement touchées.

La France lancera en 1995 un nouveau programme dans le domaine des énergies renouvelables en Afrique dont l'objectif est de réduire l'impact de la consommation énergétique domestique sur les ressources forestières.

Sur l'ensemble de ces actions de lutte contre la désertification, la France consacre annuellement 1 milliard de francs.

Il faut y ajouter notre participation au Fonds pour l'Environnement Mondial récemment reconstitué, qui pourra participer à la lutte contre la désertification au travers des implications de celle-ci sur l'environnement global, c'est-à-dire l'effet de serre et la biodiversité.

Nous avons choisi, de plus, de consacrer 440 millions de francs supplémentaires dans des actions bilatérales pour financer des projets répondant aux objectifs du Fonds pour l'Environnement Mondial et nous veillerons dans ce cadre aussi à ce que la lutte contre la désertification soit bien prise en compte.

Mesdames et Messieurs,

La France souhaite que cette action s'appuie sur des solidarités régionales.

Le Comité inter États pour la lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS) peut aider les États concernés à élaborer leurs plans d'actions nationaux et les plans d'action sous régionaux qui devraient en résulter. Je ne doute pas, pour avoir rencontré au Cap Vert et au Sénégal certains des animateurs de ce Comité, de leur engagement à agir.

La France soutiendra ces initiatives. Mon pays contribuera notamment aux fonds de facilitation des neuf pays de la zone du CILSS et mobilisera des ressources additionnelles pour que ce Comité puisse aider les États du Sahel dans l'élaboration de leurs plans nationaux.

L'Autorité Intergouvernementale sur la sécheresse et la désertification en Afrique de l'Est, l'UMA sur le Maghreb, auront par ailleurs, comme les autres organisations régionales, un rôle essentiel à jouer.

Ces actions imposent que nous disposions d'informations précises et complètes sur l'évolution du phénomène de désertification.

Il nous faut d'abord connaître et comprendre pour agir.

L'Observatoire du Sahara et du Sahel, dont le Président de la République avait lui-même prôné la création en 1989, apportera à cet égard une aide scientifique et technique précieuse.

La France, dont les équipes de recherche ont acquis des connaissances et un savoir-faire fondés sur l'expérience, s'associera bien évidemment l'action de cet Observatoire.

Elle augmentera son appui aux activités de recherche sur la désertification par la mise en œuvre, dès l'année prochaine de programmes de coopération portant notamment sur les systèmes irrigués sahéliens et l'estimation des pluies par satellite.

En 1997, le prochain satellite d'observation SPOT sera spécialement équipé d'un nouvel instrument élaboré en coopération et permettant le suivi à l'échelle d'un continent, des phénomènes de désertification et de renouvellement de la végétation.

Mesdames et Messieurs,

Comme je l'ai indiqué, cette négociation a été très longue et difficile.

J'ai été personnellement témoin de moments de crise où les négociateurs craignaient de se retrouver dans des impasses.

Grâce à sa pugnacité, à sa connaissance des problèmes, à son sens de la diplomatie et à son inébranlable optimisme, quelles que fussent les inévitables et fortes tensions dans la négociation, M. Bo Kjellen a su négocier, parlementer, convaincre, trouver des compromis et, chaque fois qu'il le fallait, relancer les discussions.

Nous avons finalement abouti. Nous lui devons beaucoup.

Et je veux vous dire, à vous personnellement, monsieur le Président, au nom de tous mes collègues, le témoignage de notre très grande gratitude.

De même il me faut saluer le rôle du Secrétariat, et au tout premier chef de M. Arba Diallo, qui n'a pas eu une tâche facile à accomplir.

Il a dû faire face à de très nombreuses propositions et contre-propositions.

Il a su présenter de la façon la plus synthétique possible toutes ces contributions.

Il a aussi essayé de "coller au terrain" pour faire de cette convention, comme nous en avons l'espoir, non pas un papier de plus mais un texte qui soit conforme aux réalités de ce terrain et des hommes et des femmes qui y vivent.

Mesdames et Messieurs.

Il est urgent d'agir.

La lutte contre la désertification doit devenir une priorité.

La Convention que nous allons signer nous en donne les moyens.

Il est heureux que ce texte que nous souhaitons voir entrer en vigueur dès que possible, prévoie des mesures d'urgence pour l'Afrique, parce que c'est le continent le plus durement affecté, même s'il n'est pas le seul, je pense notamment à l'Asie centrale.

Je vous ai indiqué ce que mon pays comptait faire pour que cette Convention vive et réussisse. Je suis sûr qu'il retrouvera tous ses partenaires, notamment ceux de l'Union européenne dans ce combat.

La magie des images et la dureté des réalités, la solitude, l'hospitalité, l'aridité mais l'oasis, le vent, les dunes, la vie "ténue et tenace" des plantes du désert, comme le disait Théodore Monod, les nomades et leur culture, voilà ce qu'évoque pour les gens du Nord le désert les aventures qu'il provoque et la médiation qu'il suscite.

Vous avez parlé de St Exupéry, monsieur le Président. Il y en a tant d'autres !

Mais la réalité c'est la vie quotidienne, dure, souvent dramatique pour ces peuples. C'est en pensant à cette réalité, qui se propage et s'étend, et au mystère du désert, mais aussi à la solidarité et à l'action d'urgence qu'elle appelle, que je vous invite à venir signer ce texte que nous pourrons sans doute appeler dorénavant "la convention de Paris sur la désertification".

Je vous remercie.