Déclaration de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, sur l'usage du français dans la diplomatie et la rigueur de la langue, New York le 30 septembre 1994.

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Circonstance : Voyage aux États-Unis de M. Alain Juppé du 27 au 29 septembre 1994, à l'occasion de la 49e assemblée générale des Nations unies à New-York le 28 septembre 1994

Texte intégral

Monsieur le Président,
Monsieur le Premier ministre,
Monsieur le Secrétaire général, Mesdames et Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs et chers amis,

Nous avons tous appris dans nos grammaires lorsque nous étudions les langues étrangères qui fallait se méfier des faux amis. Vous savez ces mots faussement sympathiques parce que l'on croit les connaître et qu'ils vous induisent en erreur. Eh bien, nous avons ce soir un problème de faux amis. Quand mes collaborateurs m'ont dit : nous allons faire le dîner de la francophonie ce soir dans la Public Library, je me suis dit : curieuse idée, allons-nous vendre des livres dans une librairie à nos amis de la francophonie ? Et on m‘a fait respectueusement remarquer que dans une librairie, on ne vendait pas des livres, on venait les consulter. J'observe qu'on les a enlevés d'ailleurs ce soir par précaution et donc pour régler ce problème de faux-amis, j'ai décidé que pour un soir, on pouvait traduire Library par restaurant de la francophonie.

Cette rencontre est traditionnelle et c'est traditionnellement une fête. J'espère que grâce à vous ce soir, je sais que grâce à vous ce soir, ce sera une fête.

Tout au long d'une semaine très chargée en "meetings", "working breakfast", "working lunchs", "working nights" (pourquoi pas ?), "press assignments", et caetera (enfin, mot latin), voici qu'arrive une pause, une récréation et presque une récompense : le dîner francophone et il est bon que pour évoquer le dialogue des esprits, le bonheur de la conversation, la joie d'échanger des idées, et aussi, espérons-le ce soir, puisqu'on me dit que le Chef est français, la satisfaction du palais, ce soit un mot de notre langue qui soit utilisé, même avec l'accent, dans "l'autre langue" des Nations unies : je veux dire "dîner".

Dînons donc ensemble et utilisons pour une fois, sans gêne, sans embarras toutes ces bonnes expressions francophones que l'on a peine à croire de chez nous, tant elles sont prononcées parfois curieusement, dans "l'autre langue" : "rendez-vous", "rapprochements", "soupe du jour". Fêtons donc notre rencontre. Un de mes collaborateurs facétieux m'ayant même proposé de traduire toast par pain grillé, je n'ai quand même pas osé aller jusque-là.

Pourquoi ce dîner est-il toujours heureux ? Je crois que c'est le mot. D'abord, parce qu'il est bizarre et j'emploie cet adjectif à dessein. Il fut utilisé, voici quelques années, par un ministre de Côte d'Ivoire, Simon Ake, qui décrivait avec ironie, mais aussi avec émerveillement la bizarrerie de la salle, de la table vietnamienne jusqu'à celle du Burkina Faso. Quelle variété ! Quelle diversité ! Un peu de couleurs et de changement, dans notre monde trop souvent uniforme, c'est cela aussi le sens de la fête.

Mais notre bonheur vient aussi du fait qu'en parlant ce soir une langue commune, en la partageant comme nous disons désormais depuis Maurice, nous le faisons, je pense, avec naturel et plaisir, et non pas par devoir, par obligation d'utiliser, comme on dit, "un outil de communication".

Nous parlons une langue qui est parlée par nos cousins d'Amérique et du Canada, avec le fruit, la robustesse des entrepreneurs, des défricheurs, des découvreurs d'horizon.

Nous parlons une langue qui est parlée en Afrique, avec le rythme tranquille que dicte la sagesse des forêts et des savanes.

Nous parlons une langue qui est parlée en Asie, avec la finesse, la ductilité de ces estampes traversées d'ombre et de lumière.

Nous parlons une langue qui est parlée autour de la Méditerranée avec les saveurs, la poésie des contes arabes.

Nous parlons la langue un peu folle de certains amis européens que je ne citerai pas.

Et puis, comme il arrive que certains d'entre nous soient aussi Français quand même, nous parlons aussi la langue parlée le long du "Petit Liré", une langue que nous voudrions simple, capable de dire les choses comme elles sont.

Dire les choses comme elles sont, ce n'est pas, m'objectera-t-on, toujours l'art du diplomate.

Il me semble que précisément faire choix du français pour s'exprimer, c'est un peu aussi décider d'un mode de juger et d'une manière de se comporter. C'est donc aussi, pardonnez-moi, ce sera ma seule incursion rapide dans les affaires du moment, adopter quelques principes pour traiter des grands problèmes du monde : appeler un chat un chat, un criminel un criminel, un agresseur un agresseur, mais aussi un repenti, un repenti. Et savoir que voter une résolution, c'est être résolu et la mettre en œuvre.

En bref, je voudrais croire qu'au-delà de nos origines différentes, de nos religions distinctes, des cultures qui nous sont propres, le recours au français est aussi un moyen de se forcer à la clarté, à la rigueur. Un monde où l'on se comprendrait mieux, fût-ce en utilisant ces bonnes vieilles recettes de nos maîtres, "un sujet, un verbe, un complément", serait sans doute un monde un peu meilleur.

Pour l'heure, nous sommes loin du compte. Mais nous avons pour nous guider, un exemple, un symbole, et mieux, un double symbole : à la Présidence de cette Assemblée, le ministre des Affaires étrangères de la Côte d'Ivoire et c'est la première fois qu'un ministre d'un pays d'Afrique francophone préside l'Assemblée générale et puis à la tête du Secrétariat général de notre organisation, M. Boutros-Ghali.

Je sais bien qu'il n'aime pas cela car il est d'un tempérament modeste mais je ne puis m'empêcher de dire un mot de notre Secrétaire général, tant sa vie, son expérience, sa culture illustrent par excellence le bagage de l'honnête homme et de l'homme de décision : l'Afrique, l'Arabie, la Méditerranée, les influences mêlées de l'Europe, de l'Asie et du monde latino-américain, la connaissance et la pratique, ô combien nécessaires, de l'autre langue, et pour dissiper toute ambiguïté, ambiguïté qu'il a lui-même créée l'année dernière, je précise que l'autre langue n'est pas celle de Dante ou Léonard de Vinci comme vous l'aviez rappelé dans vos discours. Mais enfin, aussi, infinie et subtile maîtrise du français ; langue apprise dans nos vieux lycées et peut-être aussi, pardonnez-moi cette indiscrétion, dans quelques établissements musicaux et dansants qui fleurissaient à Paris, rue Jacob et rue de Seine.

Nous vous faisons confiance, M. le Secrétaire général, pour garder au français le bon usage qu'il mérite. Je ne parle pas de rang, de place ni que quotas. Il ne s'agit pas de compétition, de calcul, mais de raison. Nous savons bien que "l'autre langue" est également largement parlée et c'est tant mieux et la vertu, qui est la nôtre, sait parfois rendre les hommages indispensables. Mais j'ai déjà dit qu'il y avait dans la manière d'être, dans l'esprit même de la francophonie, ouverture, compréhension, accueil. Ce sont là des traits, qui joints à la précision, expression de la franchise et de l'honnêteté, peuvent peut-être nous aider dans notre commun métier : aider autant que faire se peut à maintenir un peu plus de paix, un peu plus de justice, un peu plus d'équité, dans ce monde.

Faisons-le avec modestie, avec application, détermination et puis ce soir aussi avec gaieté.