Interview de M. Jean Poperen, membre du bureau exécutif du PS, dans "Le Journal du Dimanche" le 21 août 1994, sur la stratégie de rassemblement du PS pour la préparation de l'élection présidentielle de 1995 et la nécessité d'un "contrat social".

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Média : Le Journal du Dimanche

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Les grandes manœuvres ont commencé à gauche. Le week-end prochain, Jacques Delors réunit ses amis à Lorient. Le présidentiable sortira-t-il de sa réserve ? Un de ceux qui s'en inquiètent, Jean Poperen, propose une régie du jeu à la gauche pour désigner son candidat.

Le journal du Dimanche : À voir les sondages, Delors est le seul qui peut faire gagner la gauche aux présidentielles, mais vous faites la fine bouche.

J. Poperen : En aucune façon. II est, parmi d'autres, doué de qualités qui peuvent lui permettre de prétendre jouer un rôle de tout premier plan.

Le journal du Dimanche : Bref, ce n'est pas votre tasse de thé.

J. Poperen : Il appartient à une des familles qui constitue l'ensemble socialiste et comme tel je me sens en harmonie avec son ambition politique générale.

Le journal du Dimanche : Mais ce n'est pas votre famille ?

J. Poperen : La famille socialiste est la mienne et parmi cette famille, il y a plusieurs branches. Ce qui fait notre richesse et notre force. A condition que la famille ne se chamaille pas.

Le journal du Dimanche : Qui doit désigner le candidat socialiste ? L'opinion, le parti, les militants ?

J. Poperen : Si l'on se réfère à nos statuts : les militants. Mais cette année, compte tenu des circonstances, la préoccupation majeure doit être de provoquer le rassemblement le plus large et le plus représentatif possible. Par conséquent, le candidat qui peut faire gagner la gauche ne peut pas être le candidat d'un seul parti, mais bien celui d'un rassemblement. Chacune des composantes de ce rassemblement doit être partie prenante à la désignation du candidat comme à la définition de la plate-forme. Car c'est la plate-forme qui fondera le pacte avec le candidat. Pas de chèque en blanc. Nous avons à inventer les mécanismes nécessaires pour cette situation inédite mais la tâche n'est pas insurmontable.

Le journal du Dimanche : Quel mécanisme ?

J. Poperen : Les choses ne sont pas pour instant arrêtées. C'est à cela que nous devons travailler dans les prochaines semaines. Mais il ne peut pas y avoir de candidat autoproclamé, c'est-à-dire que nous devons rompre avec ce qu'on nous dit être l'esprit de la Ve république dont se réclament les pompidoliens d'hier et d'aujourd'hui.

Le journal du Dimanche : Est-ce que la gauche a des chances de l'emporter ou va-t-elle livrer un combat pour l'honneur ?

J. Poperen : A l'heure qu'il est, les indications sont plutôt favorables à l'actuelle majorité parlementaire encore que ce qui frappe c'est l'âpreté et la gravité de ses divisions.

Si la gauche ouvre une perspective correspondant aux préoccupations des gens d'aujourd'hui, elle garde des chances de faire prévaloir ses vues. Mais cela implique qu'elle soit dans les prochaines semaines très offensive par rapport à la formidable pression qui s'exerce sur le salariat. C'est la direction que prend le PS avec Henri Emmanuelli et je m'en réjouis.

Le journal du Dimanche : Est-ce que vous vous expliquez pourquoi il y a un tel rejet du PS ?

J. Poperen : Il y a eu rejet. J'ai le sentiment que les choses commencent à changer. Mais elles ne changeront vraiment que si notre résolution de répondre au grand défi de la mondialisation de l'économie, de la rupture des équilibres sociaux, est claire. Il n'y aura d'alternative politique que s'il y a crédibilité de l'alternative à la crise sociale.

Le journal du Dimanche : Cela fait des années que vous parlez de la nécessité d'un contrat social, vous n'avez pas d'autre idée ou vous ne vous expliquez pas assez clairement pour être entendu ?

J. Poperen : Vous êtes sans indulgence ! Le fait est que je n'en avais pas convaincu jusqu'à présent les socialistes. Je crois que la raison est plus politique que vous avez l'air de le penser. Qui dit contrat social dit épreuve de force pour aboutir au contrat. Il ne tombe pas du ciel. Et les socialistes empêtrés dans la "culture de gestion" écartaient toute confrontation. Or elle va s'imposer. C'est pourquoi beaucoup de socialistes regardent aujourd'hui dans cette direction. Les propositions d'Henri Emmanuelli retiennent justement cette notion.

Le journal du Dimanche : Édouard Balladur évoque aussi un nouveau contrat social.

J. Poperen : J'attends qu'il m'explique comment le concilier avec les thèses du libéralisme et notamment sa volonté réaffirmée de continuer à bloquer toute évolution du pouvoir d'achat des salariés. Ce qui est d'ailleurs en contradiction avec son exhortation à la consommation. Les gens consomment quand ils le peuvent !

Le journal du Dimanche : Qu'est-ce qu'il faut pour réveiller le PS ? Supprimer les courants ?

J. Poperen : Si une majorité nette s'affirme autour des propositions d'Henri Emmanuelli, le problème des courants sera dépassé.

Le journal du Dimanche : L'avenir du PS s‘appelle Martine Aubry ?

J. Poperen : C'est une des personnalités d'avenir du PS compte tenu de ses qualités, de son âge. Elle sera amenée à jouer – parmi d'autres – un rôle important.