Article de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et secrétaire général du RPR, dans "Le Monde" du 25 octobre 1994, sur le climat politique et la préparation de l'élection présidentielle de 1995 au sein de la majorité, intitulé "Avis de tempête".

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Média : Le Monde

Texte intégral

La fonction de ministre des affaires étrangères à cet avantage qu'elle donne du recul par rapport aux événements intérieurs. Revenant, il y a quelques jours, d'un voyage dans le golfe Arabo-Persique, j'ai été stupéfait et inquiet à mon arrivée à Paris : stupéfait d la dégradation du climat politique ; inquiet pour la démocratie et inquiet pour la France.

1. Commençons par les affaires, qui alimentent, semaine après semaine, un climat délétère. Je tiens à exprimer mon intime conviction ; les hommes politiques n'ont droit à aucune indulgence particulière, au contraire. C'est la grandeur et la dureté de leur condition. Il est même normal qu'on exige d'eux plus que de quiconque. À la justice, donc, de faire son office, en toute liberté. C'est ce qu'elle fait.

Mais de là à laisser planer sur l'État et les collectivités publiques un soupçon de corruption généralisée, il y a un pas – un fossé, voudrais-je pouvoir dire – qu'il ne faut pas franchir ! Ne laissons pas la rumeur, plus ou moins vérifiée, faire et défaire les gouvernements, ou abattre les hommes avant jugement. À terme, c'est un risque grave de fracture de la société tout entière qui ne se reconnaîtra plus en ceux qu'elle choisit pour la conduire, et, peut-être, en elle-même. Où s'arrêterait la dérive ?

2. J'en viens, maintenant, aux rivalités politiques, qui alimentent la chronique au point d'accréditer l'idée que les querelles de personnes l'emportent, désormais, sur les préoccupations des Français et l'intérêt de la France.

Il est essentiel que rien ne vienne perturber ou mettre en cause l'efficacité ni, par conséquent, face aux défis de toute nature – économiques, sociaux, internationaux – auxquels notre pays est confronté. La reprise de la croissance, l'emploi des jeunes, la politique des banlieues, la défense des grands idéaux républicains, l'autorité et le rayonnement de la France en Europe et dans le monde : telles demeurent nos priorités les plus urgentes.

Dans cet esprit, j'estime que tous les responsables politiques doivent s'imposer un certain nombre de disciplines. Chacun doit, d'abord, faire son travail. Cette règle s'applique en tout premier lieu aux membres du gouvernement. Elle suppose un engagement total : en ce qui me concerne les fonctions que j'exerce ne supporte pas l'intermittence et ne me laissent aucun répit pour me distraire de la tâche qui m'a été confiée.

Il va sans dire, aussi, que cette mission suppose un strict respect de la solidarité gouvernementale autour du premier ministre. Certes, des différences de sensibilité doivent pouvoir s'exprimer au sein du gouvernement. Les débats internes sont inévitables – ils sont même normaux, et le contraire serait malsain –, mais la séquence doit être claire pour tous : décision, exécution.

Deuxième discipline essentielle : respecter l'engament d'autrui. Un homme politique aussi sa conscience de citoyen engagé. Il est légitime, pour lui comme pour les autres, de choisir et d'exprimer sans hypocrisie ses préférences. Comme plusieurs de mes collègues, j'ai exprimé la mienne. Je crois l'avoir fait avec constance et clarté. C'est ce que je continuerai à faire. Je respecte, naturellement, le choix d'autrui. Chacun d'entre nous a droit au même traitement. Je demande donc que les responsables politiques ne commencent pas à se lancer mutuellement des anathèmes. Le sectarisme, ou l'épuration, serait un risque mortel pour la majorité.

Dernière discipline, et non la moindre : travailler à l'union. L'union ne se décrète pas. L'appel à l'unité ne doit pas être une manière d'escamoter tout débat, sur la foi des sondages qui n'ont, aujourd'hui, qu'une signification limitée, qu'ils baissent où qu'ils montent.

Trop tard pour les "primaires"

L'union se construit. Elle suppose que chacun ait pu au préalable exprimer ses vues et que l'adhésion générale soit sincère. L'objectif du secrétaire général du RPR que je suis est clair : dégager, au sein de notre famille politique, une candidature d'union. C'est l'intérêt du pays, car les idées qui sont les nôtres et le projet que nous proposons sont nécessaires au redressement de notre pays. J'estime, pour ma part, que ce n'est qu'au terme d'un véritable débat que le choix de notre champion pourra intervenir en toute clarté. C'est la respiration de la démocratie. Bien entendu, le plus tôt sera le mieux, au début de 1995.

3. D'ici là, pour organiser le débat, il faut une règle du jeu. C'est l''honneur de la démocratie de favoriser la confrontation des idées. Il faut que nous ayons le courage de l'assumer, pour nous-mêmes et dans l'intérêt de la France. Ne laissons pas la gauche renaître dans l'ombre et l'ambiguïté. N'est-il pas étonnant que l'homme politique qui monte le plus, aujourd'hui, dans les sondages, soit celui dont on ne connaît en rien les intentions ? Est-il sain que la gauche veuille effacer son identité et préfère avancer masquée, au moment même où les socialistes et les communistes opèrent un nouveau rapprochement ?

Mais le débat ne doit pas être fratricide : il doit s'engager dans un esprit constructif et être tourné vers l'avenir. Notre engagement doit se faire dans la retenue et le refus des antagonismes : je souscris, dans cet esprit, au devoir de réserve, qui n'est pas la loi du silence, et je suis décidé à tout faire pour éviter les affrontements au sein de notre famille et dans la majorité. Comment y parvenir ?

Il est regrettable que, faute de candidats prêts à jouer le jeu, nous n'ayons pas pu organiser les "primaires" dans les termes et les délais que nous avions arrêtés d'un commun accord. L'an prochain, il sera évidemment trop tard. Mais ne peut-on, tout simplement, parier sur le sens de l'État des protagonistes ? Faisons confiance aux candidats eux-mêmes. C'est à eux de reprendre maintenant les choses en main : qu'ils s'expriment, qu'ils s'expliquent, qu'ils s'efforcent loyalement de convaincre, mais aussi qu'ils se voient, qu'ils se parlent, qu'ils déterminent ensemble la règle du jeu ! Que, le moment venu, ils s'entendent !

Je n'ai, pour ma part, qu'une hantise : la France ne doit pas retomber dans les errements du socialisme, quel qu'en soit le visage plus ou moins ravalé. Entre golfe Persique et Amérique latine, c'est le modeste appel que je voulais lancer.