Texte intégral
8 décembre 1994
Le Figaro
En désaccord total avec Jacques Delors, le président du Mouvement des citoyens (MDC) invite la gauche à se choisir un candidat qui lui permettrait de rester fidèle à ses valeurs.
Le Figaro : Dans une adresse aux candidats à la présidentielle, les animateurs des Assises de la transformation sociale soulignent que "tout rend urgent la constitution d'une Union européenne" et estiment que "les gauches et les écologistes ne peuvent s'enfermer dans la seule répétition des termes du débat de Maastricht". Êtes-vous d'accord ?
Jean-Pierre Chevènement : Cette déclaration recèle une formidable ambiguïté : de quelle Union européenne veut-on parler ? Dans une interview au Spiegel, Jacques Delors explique que "sa plus grande réussite" est "l'Acte unique pour l'achèvement du marché intérieur : un joli traité, très svelte. Des muscles, sans graisse". Or chacun sait que l'Acte unique s'est traduit dans la réalité par la libération des capitaux, sans précaution ni contrepartie dans l'harmonisation des fiscalités, et par une déréglementation généralisée de l'économie et des services publics. Est-ce cela l'Union européenne dont se réclament Lionel Jospin, Dominique Voynet, Charles Fiterman… ? Le triomphe de l'ultralibéralisme ? Je me refuse à le croire.
Le Figaro : La vision de Jacques Delors vous semble dangereuse…
Jean-Pierre Chevènement : Jacques Delors veut construire, à partir de la monnaie unique réduite à cinq pays, un petit État fédéral qui sera, en réalité, très largement dominé par les banques allemandes. Dans la logique de la monnaie unique, les nations n'auront plus que des compétences résiduelles. La création d'une fédération européenne est une fausse bonne idée : il n'y a pas, entre les nations européennes, d'identité politique suffisante pour que s'impose, entre elles, la loi de la majorité. Il faut resserrer la solidarité entre les nations européennes et non pas édifier une construction artificielle à partir d'un peuple européen qui n'existe pas.
Le Figaro : Vous préférez la conception balladurienne d'une Europe des "cercles" ?
Jean-Pierre Chevènement : Je reproche principalement, à Édouard Balladur son adhésion entière à l'Union économique et monétaire (UEM). La monnaie unique est un formidable rouleau compresseur qui entraînera tout ce qui reste de la liberté d'action de la France, politique budgétaire et fiscale notamment. Un change surévalué a aussi pour conséquence la désindustrialisation, les délocalisations et, par conséquent, le chômage. Le premier ministre a tort aussi de vouloir inclure dans l'Otan l'ensemble des pays candidats à l'Union européenne. Cela revient à accepter une défense américaine de l'Europe avec tous les inconvénients que l'on voit sur le terrain, en Yougoslavie par exemple. Il faut aller vers un équilibre européen stable et négocié avec la Russie, fondé sur l'existence à l'Ouest d'une Union de l'Europe occidentale (UEO) indépendante, disposant de ses propres états-majors, de ses propres satellites d'observation et d'une panoplie complète d'armes. Édouard Balladur a raison de prendre ses distances avec l'idéologie fédéraliste. Il n'a pas tort non plus de souligner l'importance de la dimension méditerranéenne, alors que le centre de gravité de la construction européenne a tendance à se déplacer vers le Nord et vers l'Est. Mais la théorie des cercles est largement optique, dès lors qu'il accepte la monnaie unique et l'Otan.
Le Figaro : Pour défendre votre propre conception de l'Europe, serez-vous candidat à la présidentielle ?
Jean-Pierre Chevènement : C'est une décision que je me réserve de prendre jusqu'au 28 février, il y a actuellement trois candidats, un bonapartiste, un libéral et un démocrate-chrétien qui, sur l'essentiel – la monnaie unique – sont d'accord. La gauche n'y trouve pas son compte…
Le Figaro : Au congrès de votre mouvement, vous avez présenté Delors comme le candidat de la CDU allemande et vous vous êtes étonné qu'il s'en montre choqué…
Jean-Pierre Chevènement : Soyons précis. J'ai, dans mon discours, d'abord analysé les propositions de la CDU et j'ai indiqué que Jacques Delors ne s'en distinguait sur aucun point. Il le reconnaît lui-même, d'ailleurs, dans son interview au Spiegel. J'ai ajouté que, dans ces conditions, il serait davantage le candidat de la Démocratie chrétienne allemande que celui du Parti socialiste. Il n'y avait rien d'insultant dans ce constat : après tout, la CDU est une droite honorable. Jacques Delors est certainement un homme sincère, mais sait se servir habilement de sa sincérité. Il a un projet. Ce n'est pas si fréquent. Mais on a le droit de le contester ! J'aimerais que Jacques Delors ne substitue pas l'anathème à l'argument. Le projet que l'on nous ressort aujourd'hui, celui d'une alliance des socialistes avec le centre, est vieux de trente ans. C'était déjà, en 1964, le projet d'une grande fédération de la gauche entre la SFIO et la démocratie chrétienne. C'est le "big bang" de Michel Rocard en 1993. On voit où cette nostalgie de la troisième force a conduit. Je préférerais que l'on prenne au sérieux, c'est-à-dire au pied de la lettre, François Mitterrand quand il dit, à Liévin, qu'il faut rester "prêt de ses bases, fidèle à son message et à ses valeurs". Si le PS voulait reconstruire la gauche, il choisirait un candidat capable de le réancrer à gauche. Dans le temps, Jaurès et Blum ne voulaient pas venir à toute force au pouvoir. Il y a aujourd'hui une autre perspective politique à tracer, en mettant l'accent sur une politique monétaire plus réaliste, une croissance forte, créatrice d'emplois, la redécouverte de la République, d'une ambition collective, une construction européenne plus concrète et moins embrumée d'idéologie, une grande politique vis-à-vis du Sud. Il ne manque pas d'hommes qui seraient capables de porter cette ambition au sein du PS.
Le Figaro : Que le PS soutienne Jacques Delors vous en éloigne davantage encore ?
Jean-Pierre Chevènement : Des voix s'élèvent au PS pour que le parti ne soit pas entièrement à la remorque d'une stratégie de rapprochement avec le CDS, telle que Michel Rocard vient de la dessiner. Lionel Jospin pose la question judicieuse de savoir avec qui Jacques Delors gouvernerait. Henri Emmanuelli réclame que, dans la construction de l'Europe, on rompe avec l'alliance entre sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens, mais ce n'est pas – que je sache – le parti de Jacques Delors…
Le Figaro : Le PS se berce-t-il d'illusions en pensant qu'il pourra garder une part d'autonomie ?
Jean-Pierre Chevènement : Il y a, sûrement, des socialistes qui le souhaitent sincèrement mais, dans la logique des institutions, c'est une illusion.
Le Figaro : Ils en sont conscients quand ils plaident justement pour des réformes institutionnelles. Pensez-vous que Jacques Delors les entendra ?
Jean-Pierre Chevènement : J'ai tendance à me méfier, un peu, de ceux qui disent "On vous a confisqué le pouvoir, je vais vous le rendre". Mais, si Jacques Delors propose de soumettre à un référendum la réduction à cinq ans du mandat présidentiel, je soutiendrai cette proposition.
Le Figaro : Est-ce suffisant ? Ne faut-il pas d'autres réformes institutionnelles ?
Jean-Pierre Chevènement : C'est la principale. Les autres en découleront. Elle mettra un terme à la "monarchie républicaine", rééquilibrera les rapports entre l'exécutif et le Parlement, et rapprochera donc le pouvoir du citoyen.
Le Figaro : Permettra-elle d'atténuer, de mettre un terme, même, au discrédit dont souffre la classe politique ?
Jean-Pierre Chevènement : Ce discrédit vient moins des affaires que de l'inefficacité globale de nos politiques depuis une vingtaine d'années. Il y a en France 12 % de chômeurs. C'est là qu'il faut porter le fer. J'aimerais qu'un grand parti de gauche soit capable de faire mûrir cette réorientation globale de la politique de la France, y compris – s'il le faut– dans l'opposition.
Mercredi 14 décembre 1994
Europe 1
F.-O. Giesbert : Vous avez vu B. Tapie, hier soir, à la télévision, il veut rassembler la gauche, vous aussi, vous l'avez dit avant lui. Est-ce-que vous êtes prêt à répondre à son appel ?
Jean-Pierre Chevènement : Puisque je l'ai dit avant lui et que je me suis adressé au mouvement des radicaux de gauche de J.-F. Hory…
F.-O. Giesbert : … et de B. Tapie.
Jean-Pierre Chevènement : B. Tapie en fait partie. Disons que je me suis adressé aux communistes, au Parti socialiste, naturellement au Mouvement des citoyens, aux Verts. Et G. Sarre, qui est notre secrétaire chargé des relations extérieures, a écrit dès lundi matin à toutes ces formations. En effet, je pense que ce qui s'est passé dimanche soir, d'une certaine manière, est salubre. Il n'y a pas de place en France pour une alliance de la gauche avec le centre. Quelle étrange idée de vouloir marier H. Emmanuelli et F. Bayrou. On voit bien qu'ils ne sont pas faits du même bois.
F.-O. Giesbert : Ça c'est pour J. Delors ?
Jean-Pierre Chevènement : Non, mais je pense que J. Delors a eu le courage de faire son examen de conscience et de tirer les conclusions du fait que, de toute évidence, ses appels ne rencontraient qu'un enthousiasme modéré.
F.-O. Giesbert : Il a essayé, il a échoué ?
Jean-Pierre Chevènement : Mais vous vous rappelez ce qu'a dit J. Delors ? Il a évoqué ceux qui chantaient la chansonnette où il n'est pas de sauveur suprême. Ce qui est une manière amusante de renvoyer les socialistes dans leurs buts, qui veulent la semaine de 35 heures payée 40. Et d'autre part, il a dit très clairement que ses ouvertures vis-à-vis du CDS n'avaient pas été payées de retour. Donc il a eu l'honnêteté d'en tirer les conclusions. Maintenant, il ne faut pas se résigner, il y a une nouvelle donne, c'est très intéressant. Il y a une autre politique à mettre en œuvre que celle qui l'a été depuis 1983 et qui a conduit à 3,3 millions chômeurs. C'est clair.
F.-O. Giesbert : Est-ce-que ce n'est pas frappant quand même que ce soit B. Tapie qui se pose en rassembleur de la gauche ?
Jean-Pierre Chevènement : Mais moi, ce qui me frappe, c'est qu'une chaîne de service public, France 2, donne 3/4 d'heure à B. Tapie alors qu'il est devant la justice, pour se poser en rassembleur de la gauche. Quelle manipulation est-ce là ?
F.-O. Giesbert : Vous pensez que ce temps d'antenne aurait dû être accordé à un socialiste ou bien à vous ?
Jean-Pierre Chevènement : Je pense qu'on peut faire en sorte que le débat s'organise sur des bases sérieuses. Quand B. Tapie – que personnellement je trouve sympathique mais que je n'apprécie pas comme citoyen – explique qu'il est pour l'Europe et contre le chômage, quand on sait pour quelle Europe il est, c'est-à-dire l'Europe de Maastricht, des critères de convergence de l'union économique et monétaire qui créent le chômage et l'exclusion, on se dit qu'il y a maldonne. On se fiche du monde. Alors comme B. Tapie n'est pas tout à fait idiot, il doit bien être sensible à cette contradiction. Elle est tellement évidente que beaucoup, à gauche, commencent à esquiver le problème du traité de Maastricht. Il n'y avait pas que moi, à la fin on a entendu J. Delors critiquer aussi le traité de Maastricht.
F.-O. Giesbert : Est-ce-que la gauche peut se mettre d'accord sur un projet commun, est-ce qu'elle peut se rassembler, avoir un candidat unique quand elle a des idées tellement différentes sur l'Europe ?
Jean-Pierre Chevènement : Je propose une méthode, que nous pressentions des hommes ou des femmes intègres, ayant naturellement une certaine pratique du débat, une certaine expérience, qui nous présentent un certain nombre d'options. On ne peut pas parler de programme dans l'état actuel des choses. Il me semble qu'il ne manque pas d'hommes qui pourraient être des candidats anti-libéraux, clairement républicains. Je soutiendrai un tel candidat unique de la gauche, dès lors que, naturellement, il prendrait ses distances avec les critères monétaristes du traité de Maastricht.
F.-O. Giesbert : Des noms ?
Jean-Pierre Chevènement : Permettez-moi de vous dire que, si je lance un nom, compte tenu de ce qu'est le Parti socialiste où ne coule pas le lait de l'humaine tendresse – un "truc muche" a toujours quelque chose contre "machin chouette", par définition j'obérerai les chances de ce candidat. Mais je pense qu'il existe et j'ai précisément, non seulement un profil, mais éventuellement une proposition à faire.
F.-O. Giesbert : Qui est-ce ?
Jean-Pierre Chevènement : Je ne vous le dirai pas ici.
F.-O. Giesbert : B. Tapie a lancé deux ballons d'essai hier: les noms de R. Badinter, le président du Conseil constitutionnel et de P. Joxe, le président de la Cour des comptes. Vous êtes d'accord sur ces noms a priori ?
Jean-Pierre Chevènement : Je me conformerai à la règle que je viens de poser. Il faut préparer la reconstruction de la gauche sur des bases solides et naturellement sur un catalogue d'options. Je vous ferai remarquer que je l'ai lancé au nom du Mouvement des citoyens et cela s'adresse aussi au Parti communiste qui ne semble pas, dans l'immédiat, vouloir y donner suite. Parce que les communistes, à tort ou à raison, considèrent qu'ils ont été les dindons de la farce. Je ne crois pas beaucoup à leur argument, à savoir que la gauche unie a été battue en 1965 et 1974. Ça a créé une formidable dynamique et nous devons nous placer dans cette perspective. Camper une opposition puissante le cas échéant et, pourquoi pas, un candidat victorieux ? Parce que, entre nous, si la gauche est divisée, regardez la droite, c'est le combat des nuls !
F.-O. Giesbert : Mais quand R. Hue dit que la gauche est trop pluraliste pour présenter un candidat unique, est-ce qu'il n'a pas raison quand même ?
Jean-Pierre Chevènement : Non, je pense qu'il y a dans la gauche un effort de synthèse que le Mouvement des citoyens a entrepris d'élaborer et qui permettrait – je l'espère rapidement, sinon plus tard – que la gauche à nouveau se réunisse sur un projet parce qu'on ne peut pas accepter que la France continue de glisser vers les quatre millions de chômeurs, vers une société qui est aussi profondément injuste, répugnante a beaucoup d'égards, manipulatrice, qui est le tombeau de la démocratie. On ne peut pas accepter que la France s'efface comme cela. On ne peut pas accepter que les valeurs républicaines ne soient plus portées par une grande force de gauche. Donc voilà la perspective dans laquelle nous nous inscrivons et je ne ferai rien pour empêcher qu'il puisse surgir un candidat unique. Le cas échéant, si le Parti communiste persiste dans son refus, de faire comme si ce candidat s'adressait aussi aux communistes.
F.-O. Giesbert : Ce qui est frappant, ce matin, c'est que vous parlez un peu comme un candidat en puissance. Et ce candidat unique que vous appelez de vos vœux, finalement est-ce que ce ne serait pas vous ?
Jean-Pierre Chevènement : Vous pensez bien que, si je propose un candidat unique, ce n'est pas pour me propulser sur l'avant de la scène.
F.-O. Giesbert : C'est déjà arrivé dans le passé. Pas pour vous, pour d'autres ?
Jean-Pierre Chevènement : Pour d'autres. Mais je n'ai pas vocation à être candidat. Je ne pense pas qu'on puisse être candidat quand il n'y a pas une profonde attente. Je m'interroge sur le fait de savoir s'il y a un espace pour la gauche républicaine. Disons que je me réserve jusqu'au 28 février.
F.-O. Giesbert : Comment réagissez-vous quand vous entendez P. Mauroy déclarer que les socialistes doivent rechercher l'appui des électeurs du centre ?
Jean-Pierre Chevènement : Je pense qu'il se trompe profondément, la preuve vient d'en être rapportée. Alors je crois que, par la même, il se met hors course parce que ce n'est pas lui qui peut le faire.
F.-O. Giesbert : Aujourd'hui, l'Assemblée nationale examine le projet de loi ratifiant les accords du GATT. D'après un sondage Louis-Harris que publie le Figaro, 66 % des Français contre 20 % désirent que le Parlement rejette la ratification. Et vous êtes contre le GATT comme J.-M. Le Pen, P. De Villiers et quelques autres. Est-ce que ça ne vous gêne pas ce voisinage à la longue ?
Jean-Pierre Chevènement : Attention à l'amalgame, cela nuit au débat d'idées. Il ne faut pas substituer les injures ou les assimilations à l'argument. Disons que la signature de ce traité va nous déposséder de tout pouvoir. Mettre en jeu des millions d'emplois dans l'agriculture mais aussi dans nos industries – pensez à l'aéronautique, à la construction navale – et tout cela sans qu'on ait introduit une clause sociale, alors que nous nous battons à armes inégales : non seulement contre les pays à bas salaire, contre les pays aussi qui pratiquent le dumping monétaire, dont la monnaie est sous-évaluée. Ce qui fait qu'avec le dessein de monnaie unique, qui est inscrit au cœur du traité de Maastricht, nous allons droit dans le mur et cela au moment aussi où les Américains, en ratifiant, ont mis sur pied une sorte de commission de cinq juges qui pourraient prononcer le départ des États-Unis de l'ONC. Il faut dire arrêtons, sachons, le moment venu, dire non. C'est cela la défense de la souveraineté nationale.