Texte intégral
France Inter : Mercredi 11 janvier 1995
L. Joly : C'est si difficile que cela de trouver quelqu'un qui succède à J. Delors et qui rassemble autant ?
D. Strauss-Kahn : Ce n'est pas très facile. J. Delors avait suscité un engouement, une adhésion dans le pays dont on a vu les résultats dans les sondages. Il est clair que personne ne prétend aujourd'hui pouvoir chausser les bottes de J. Delors d'une minute à l'autre. Il reste que L. Jospin a proposé sa candidature aux socialistes. Il n'est pas encore candidat. Il le sera peut-être à la fin de ce mois. Je l'espère. Le processus est en cours. Personne ne s'est dressé contre lui au point de vouloir lui contester celle candidature.
L. Joly : Si. Il y a Radical qui n'a pas l'air enchanté de celle candidature. Les fabiusiens ne sont pas très enthousiastes. On parle de Badinter, de Kouchner.
D. Strauss-Kahn : Quand je disais « personne ne s'est dressé », je voulais dire au sein du PS. Qu'un autre parti considère qu'il préfère un autre candidat, cela le regarde. Comme l'a dit H. Emmanuelli, il n'appartient pas à un autre parti d'interférer sur le choix que feront les socialistes. Vous évoquez B. Kouchner dont la candidature est brandie par B. Tapie et J.-F. Hory. J'ai beaucoup d'amitié pour B. Kouchner et j'ai même de l'admiration pour un certain nombre de choses qu'il a faites, notamment dans le domaine humanitaire. Je ne crois pas qu'il puisse prendre une responsabilité qui serait une responsabilité historique de vouloir être candidat parallèlement à la candidature de L. Jospin et par là même de faire prendre le risque à la gauche de ne pas être présente au deuxième tour.
L. Joly : Le fait qu'il ne soit pas membre du PS pourrait être un atout ?
D. Strauss-Kahn : Je ne suis pas sûr que cela soit un atout en soi parce que J. Delors était membre et l'est toujours et il rassemblait. En son temps, F. Mitterrand aussi. On n'a pas besoin d'être extérieur au PS pour rassembler la gauche et il me semble, même si ce n'est facile pour personne, que Jospin est plutôt beaucoup mieux placé que d'autres en raison notamment de tout ce qui a été fait au cours de cette année dans les Assises de la transformation sociale, ce processus qui a réuni, animé par L. Jospin notamment, tout ce que la gauche compte de forces différents qui vont du Parti communiste à ses franges centristes. On a quelqu'un qui est plus capable que d'autres de faire ce rassemblement même si ce n'est pas facile.
L. Joly : Un autre avantage, c'est d'assurer l'héritage de F. Mitterrand ?
D. Strauss-Kahn : Oui. Il a l'avantage de l'assumer avec critique et je crois que c'est la bonne position. Personne ne doit être obligé de tout assumer mais personne non plus ne veut rejeter ce que nous avons fait avec F. Mitterrand pendant 14 ans et je crois que L. Jospin a la distance correcte par rapport à l'histoire et à notre attachement à ce qui a été fait pendant ces deux septennats. Je crois – sans vouloir faire de la langue de bois – que c'est le meilleur candidat que nous pouvons trouver aujourd'hui. Il n'a pas dans les sondages le résultat de J. Delors. D'accord. Je crois que Jospin est le plus capable d'essayer de retrouver cet engouement ou de recréer cet engouement que J. Delors avait su organiser.
L. Joly : L. Jospin écrit que F. Mitterrand et Delors n'ont pas su résister entièrement au flux libéral. Faut-il une rupture ?
L. Joly : Quand on dit qu'ils n'ont pas su totalement échapper, cela ne veut pas dire qu'il faille faire une rupture. Cela veut dire sans doute qu'une des misons pour lesquelles la gauche a été battue – ce n'est pas la seule, loin de là – c'est sans doute qu'elle s'est laissée trop emporter pendant les années 80 par la grande vague libérale dont tout le monde revient aujourd'hui. Jospin a raison de mettre le doigt dessus. Il le faisait et je le faisais avec lui pendant la période. On est maintenant devant une situation dans laquelle il faut probablement proposer pour les Français un programme qui n'est pas un programme qui se laisse aller à ces sirènes libérales que l'on a connues pendant les années 80.
L. Joly : Sur le terrain du social, on n'entend que J. Chirac. Vous êtes cruellement absent pour l'instant ?
D. Strauss-Kahn : La campagne n'a pas vraiment encore commencé. On n'a pas encore vraiment désigné notre candidat. Ceci dit, J. Chirac mène une campagne à la ficelle un peu grosse. Faire campagne sur l'exclusion à Paris quand on est le maire de Paris depuis aussi longtemps et que ce dont on se plaint c'est le résultat de ses propres exactions en matière immobilière, il y a un peu de manipulation là-dedans. Je ne crois pas que J. Chirac, objectivement, soit le mieux placé pour ça mais il faudra mener la campagne sur ce point-là. Une des faiblesses – sans doute pas la seule – de la politique de E. Balladur depuis près de deux ans, c'est justement le social. L'adhésion qui a existé pour J. Delors, les quelque 54-55 % qu'il avait dans les sondages montre bien que les Français n'ont pas tellement envie d'E. Balladur, sinon J. Delors n'aurait jamais fait ce score. Si E. Balladur devait être élu, au mois de mai, ce serait par défaut. Il serait une sorte de Président par défaut et c'est parce qu'il n'y a aucune raison de laisser l'élection présidentielle mettre à jour, promouvoir quelqu'un par défaut que nous pensons qu'il est possible d'inverser la mécanique. Le problème est de rattraper tout ça sur le domaine du social notamment.
L. Joly : L. Jospin n'est-il pas un candidat par défaut ? La gauche veut vraiment gagner ou seulement être au second tour ?
D. Strauss-Kahn : La gauche veut vraiment gagner. Je ne vous dirais pas que c'est facile. À mon avis, ce n'est pas impossible. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'enthousiasme pour E. Balladur, même si les sondages lui sont favorables. Il y a trois mois de campagne. Il faut que nous soyons capables, derrière L. Jospin, si c'est notre candidat, de faire en sorte qu'au moins une large partie de ceux qui se reconnaissaient dans ce que Delors voulait faire, suivent Jospin. Si ce n'est pas 54, cela peut être 51 mais 51 cela suffit pour gagner.
L. Joly : Est-ce que ces discussions ne jouent pas contre vous ?
D. Strauss-Kahn : Les socialistes ont une grande spécialité pour se disputer entre eux, encore que je trouve que cela se passe plutôt que cela se passe plutôt mieux que cela ne s'est passé dans le passé et que cela se passe de l'autre côté. Plus tôt on arrêtera de se disputer, de dire que ce n'est pas le candidat idéal, plus tôt nous serons capables de nous ranger derrière Jospin et de mener campagne avec lui, plus vite disparaîtra ce que vous évoquiez, qui est négatif. Tous ceux qui aujourd'hui se présentent en disant que Jospin n'est pas aussi rassembleur qu'il faudrait, qu'il ne sourit pas au moment où il le faudrait ou qu'il sourit trop, jouent contre leur camp. Il faut maintenant se rassembler derrière Jospin.
Libération : 17 janvier 1995
Libération : « Arrêtez le massacre », lance Michel Rocard en jugeant que le PS fait tout pour perdre la présidentielle. C'est aussi votre analyse ?
D. Strauss-Kahn : Son expression n'est pas mauvaise : il faut arrêter de tourner en rond et commencer à avancer, car plus tôt la gauche s'incarnera dans son candidat, mieux ce sera. Qu'on dise une bonne fois pour toute qu'on est pour ou qu'on est contre Lionel Jospin, et qu'on arrête la discussion. Le PS a prévu une procédure démocratique de désignation, il faut l'appliquer. S'il y a des candidats contre Lionel Jospin – et on peut tout à fait le comprendre –, et bien, qu'ils se présentent ! Je ne comprends pas pourquoi on fait une sorte de psychodrame autour de cette candidature. Notre choix doit pouvoir se faire dans le calme, normalement, sans qu'il y ait toute cette excitation.
Libération : Pour beaucoup, Lionel Jospin n'a pas le profil du candidat de rassemblement de la gauche non communiste…
D. Strauss-Kahn : Henri Emmanuelli a raison de vouloir un candidat de rassemblement. Je pense qu'il est clair que personne aujourd'hui n'a les qualités pour opérer un rassemblement complet tel qu'aurait pu le faire Jacques Delors ou François Mitterrand en son temps. Pour autant, Jospin me paraît au moins, autant que d'autres, un candidat de rassemblement : c'est lui que Mitterrand a choisi en 1981 pour lui succéder à la tête du PS, c'est lui qui a conduit victorieusement la campagne européenne de 1984, c'est lui encore qui a conduit la campagne législative à Paris en 1986 où le PS a fait jeu égal avec le RPR. À chaque occasion, il a su contribue à rassembler toutes les voix de la gauche. Je ne vois pas en quoi il serait moins un candidat de rassemblement que d'autres.
Libération : Radical préférerait une candidature de Jack Lang…
D. Strauss-Kahn : Radical peut préférer qui il veut, il n'y a rien d'anormal à cela. Je m'étonne toutefois qu'on veuille recomposer la gauche selon un axe qui se réduirait au PS et à Radical. Ce serait faire l'impasse sur toutes les autres formations concernées par les Assisses de la transformation sociale, initiées, justement, par Lionel Jospin et Jean-Christophe Cambadélis. La recomposition de la gauche ne peut pas être un accord d'appareils entre les radicaux d'Hory et les socialistes d'Emmanuelli. Elle doit aller au-delà et ne peut se limiter à ce dipôle PS-Radical.
Libération : Si les socialistes en arrivent à se déchirer, croyez-vous qu'une candidature Emmanuelli puisse mettre tout le monde d'accord ?
D. Strauss-Kahn : Les militants doivent décider. Mais on ne peut pas dire qu'il y a déchirement dès lors qu'il y a deux candidats. Si Henri Emmanuelli veut être candidat, ce qui est tout à fait légitime de sa part, alors qu'il le dise. De toute façon, il y aura une décision de devant les militants entre Jospin et les autres candidats qui peuvent se déclarer. Mon choix pour une candidature Jospin n'est pas un mystère. Il ferait un très bon candidat avec une véritable authenticité d'homme de gauche. Dans la difficulté dans laquelle nous sommes, il peut faire une très bonne campagne. Il incarne à la fois une certaine tradition, une filiation et une capacité de renouveau. Au PS, il est dans une position centrale qui, en dépit du procès en sorcellerie qu'on lui fait, lui donne une capacité de rassembler plus grande que les autres.
Libération : Plusieurs sondages ne le donnent pas présent au second tour…
D. Strauss-Kahn : Je suis convaincu que le candidat que le candidat qui représenterait le PS et au-delà du PS sera présent au second tour. Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. J'ajoute que François Mitterrand nous a appris, avant 1981, qu'il ne fallait pas toujours se fier aux sondages à plusieurs mois de l'échéance présidentielle.
Libération : Et si Jospin est concurrencé par un autre candidat comme Tapie ou Kouchner ?
D. Strauss-Kahn : Cela conduira à un partage des voix. Mais c'est l'expression de la démocratie. Personne ne peut empêcher un mouvement quel qu'il soit de proposer son candidat. Ce que je ne veux pas, en revanche, c'est que de l'extérieur, on m'impose un candidat.
Libération : Êtes-vous de ceux qui considèrent que l'élection est jouée ?
D. Strauss-Kahn : La gauche passe son temps à ratiociner sur son meilleur candidat potentiel et sur la meilleure manière de le combattre de l'intérieur ou de l'extérieur.
Mais ce n'est pas ce qu'on attend d'elle. L'élection présidentielle, c'est le moment privilégié pour les principaux débats. Il faut qu'il y ait un débat fracassant. Mais, pour le conduire, la gauche doit sortir de sa torpeur et de ses problèmes intestins. Contrairement à ce que nous dit la droite, l'élection n'est pas jouée. Hélas ! tout retard que nous prenons pour désigner notre candidat est un retard dans le combat, dans le débat qu'il faut conduire avec les candidats de droite.
Libération : La gauche est bien absente de ce débat…
D. Strauss-Kahn : Non, elle est très présente dans les médias mais uniquement pour ses problèmes internes. Je note d'ailleurs qu'il y a une sorte de débat parallèle à droite et à gauche sur des questions de personnes. Des deux côtés, il y a une mécanique identique, néfaste pour ce que devrait être un débat présidentiel. D'autant plus que les sondages qui situaient Jacques Delors à 54 % montrent bien que les Français ne se sont pas donnés à Édouard Balladur comme on voudrait nous le faire croire. Et, s'il devait finalement être élu, ce qui n'est pas du tout certain, ce serait un président par défaut.
RTL : Mercredi 18 janvier 1995
M. Cotta : Quelles sont, aujourd'hui, selon vous, les chances de L. Jospin ?
D. Strauss-Kahn : Je crois qu'elles sont entières. Le PS a défini une procédure de choix de candidat à la suite du retrait de J. Delors. Celle procédure consiste à déposer des candidatures dans la semaine qui vient et puis à ce que les militants votent. Attitude démocratique bien conforme à l'habitude du parti, très bien. Il peut y avoir plusieurs candidats et les militants choisiront. Je crois d'ailleurs qu'ils choisiront L. Jospin, à la fois à cause de l'efficacité qu'il peut représenter et du rassemblement du parti parce qu'il ne faudrait quand même pas que cette affaire aboutisse à une division de plus.
M. Cotta : J. Lang a dit qu'il serait candidat sauf s'il y avait un candidat meilleur rassembleur que lui. Cela veut-il dire qu'il y a un veto complet de Radical à la candidature de L. Jospin ?
D. Strauss-Kahn : Il est hors de question qu'il puisse y avoir un veto d'une quelconque structure à ce que feront les socialistes.
M. Cotta : Mais tout le monde en parle ?
D. Strauss-Kahn : Oui, ceux qui veulent bien prêter l'oreille à ce que dit Radical, ce qui n'est pas mon cas. Je crois que chaque structure doit pouvoir présenter son candidat comme elle l'entend et de ce point de vue-là, je ne sais pas quel est le thermomètre qui permettra de mesurer s'il y a un meilleur candidat de rassemblement que L. Jospin, je n'en vois qu'un, c'est le vote des militants socialistes.
M. Cotta : Mais quelle est la raison de l'hostilité de Radical à L. Jospin ? Radical a quand même en main une carte essentielle qui est, s'il présente un candidat, que le candidat socialiste risque de ne pas arriver au deuxième tour.
D. Strauss-Kahn : On dit beaucoup ça, mais le dernier sondage semble montrer ce que l'analyse indique par ailleurs, c'est qu'en réalité, le candidat qui représentera le PS sera au second tour, qu'il y ait un candidat qui représente Radical ou qu'il n'y en ait pas. Et d'ailleurs, regardez, à l'élection européenne, la liste conduite par M. Rocard dont on a dit qu'elle avait fait une si mauvaise campagne, était quand même en numéro deux malgré la candidature de Tapie.
M. Cotta : Elle a fait un peu plus de 14 %.
D. Strauss-Kahn : Je suis d'accord, ce n'était pas bien brillant. Mais s'il y avait eu un second tour, c'était la liste numéro deux malgré la candidature de Tapie. Ce que je veux dire, c'est que je suis convaincu, et les sondages aujourd'hui le montrent, que le candidat du PS dont j'espère que ce sera L. Jospin, sera au second tour. C'est une sorte d'épouvantail qu'on agite en disant : attention, attention. D'ailleurs, les autres éléments des sondages qui paraissent ces jours-ci, montrent qu'au sein de l'ensemble de l'électorat comme au sein de l'électorat de gauche, L. Jospin fait jeu égal avec tous les autres candidats sauf peut-être H. Emmanuelli qui est un peu décroché. Donc il faut que les militants choisissent en fonction de leurs convictions.
M. Cotta : Cet H. Emmanuelli, que vous dites un peu décroché, semble être candidat sans vouloir être candidat. Est-ce que vous pensez que si les radicaux ne veulent pas de L. Jospin, si Lang n'a pas l'aval des militants, Emmanuelli a la plus grande chance ?
D. Strauss-Kahn : Emmanuelli a tout à fait le droit, c'est légitime de sa part de vouloir se présenter devant les militants, mais ce seront eux qui choisiront. Moi je tiens à la nature de ce parti auquel j'ai adhéré maintenant il y a 20 ans, ce sont les militants qui choisissent.
M. Cotta : H. Emmanuelli propose néanmoins un rassemblement institutionnel avec Radical, est-ce que les militants socialistes y sont prêts et vous-même pensez-vous que ça signifie la disparition à terme du PS ?
D. Strauss-Kahn : Autant je trouve que la candidature du premier secrétaire est tout à fait légitime, autant le fait de vouloir, dans un coup un peu rapide, comme cela, proposer des rapprochements institutionnels avec Radical, c'est-à-dire une sorte de fédération dont je n'ai pas très bien compris le contenu juridique, me paraît pour le moins rapide.
M. Cotta : C'est le retour à la fédération de 1967 ?
D. Strauss-Kahn : On peut vouloir toutes les évolutions qu'on souhaite, encore qu'il y a quelques paradoxes à avoir conduit un congrès à Liévin dont le thème était la barre à gauche et à vouloir aujourd'hui, parce qu'on a l'impression peut-être qu'électoralement la barre à gauche, ce n'est pas tellement payant, vouloir s'allier avec Radical.
M. Cotta : Où est Radical ?
D. Strauss-Kahn : J'en sais trop rien, vous-même vous posez la question, vous voyez ce n'est pas facile à savoir. En tout cas, la tradition du parti Radical n'est pas d'être plus à gauche que le PS. Et moi j'aimerais mieux qu'il y ait un peu de caractère dans la façon dont on conduit les affaires, qu'on soit ferme sur sa position, qu'on la présente. Si ça ne plaît pas, ça ne plaît pas, mais qu'on ne change pas comme ça au gré des vents. Ce qu'il ne faudrait pas, c'est que pour éviter ou pour contrecarrer de façon un peu mesquine la candidature de L. Jospin, on en soit amené à entraîner le PS dans une alliance qui lui ferait perdre son identité. Peut-être que ce sera l'évolution il terme dans un certain temps, j'en sais rien. Mais ça suppose des débats, des congrès, on ne fait pas ça en un tour de main.
M. Cotta : Sur le fond, qu'est-ce qui sépare L. Jospin, d'H. Emmanuelli et J. Lang ? Sur quoi se départageront-ils ?
D. Strauss-Kahn : Je crois sur la confiance que les militants socialistes et les sympathisants peuvent avoir en eux. Sur le fond, je crois qu'il y a des différences, c'est sûr, mais ce n'est pas sans doute le critère principal.
M. Cotta : Pourquoi et pour qui vous battez-vous ?
D. Strauss-Kahn : Pour Lionel parce que je crois que c'est un homme d'une grande qualité, d'une grande authenticité d'homme de gauche. Il n'aime pas qu'on dise ça, mais je le dis quand même, c'est un homme qui a une intégrité dont nous avons besoin aujourd'hui et donc, je lui apporte tout naturellement mon soutien. Je crois que c'est notre meilleur candidat. En plus, je pense qu'il fera une très bonne campagne. Chaque fois qu'il a mené campagne, aussi bien en 84 aux européennes, il Paris en 86, il a mené sa liste très loin.
M. Cotta : Si tout est bloqué, est-ce que M. Rocard peut reprendre le flambeau ?
D. Strauss-Kahn : C'est à lui qu'il faut le demander. Je n'ai pas qualité pour parler à la place de Rocard. Je ne veux pas être en contradiction avec ce que je viens de dire, moi je suis pour le respect des procédures. Ce n'est pas du formalisme, c'est simplement, l'expression de la démocratie dans une organisation. M. Rocard pourrait déclarer sa candidature, je ne pense pas que ce soit son intention. Si cette affaire ne permettait pas dans le respect des uns des autres, de désigner un candidat, pourrait-il constituer un recours, mais je crois que ce n'est pas à l'ordre du jour.
M. Cotta : Dans ce nouveau jeu de massacre du PS, quel est aujourd'hui le rôle du président de la République. Pensez-vous que si L. Jospin avait son appui, les choses se passeraient ainsi ?
D. Strauss-Kahn : Je ne suis pas d'accord sur le terme de jeu de massacre. Lorsqu'une organisation se donne des moyens démocratiques pour choisir entre plusieurs candidats, ce n'est pas un jeu de massacre ou alors il faut vouloir qu'il y ait toujours qu'un seul candidat. Je suis pour cette expression pluraliste. Quant au rôle du président de la République, je crois que tous les candidats qui pour le moment, ont avancé leur propre nom, sont des candidats qui ont son agrément.
M. Cotta : Si L. Jospin est battu, est-ce qu'il restera au parti ?
D. Strauss-Kahn : Sûrement. D'ailleurs, il le dit clairement : je propose ma candidature aux militants, s'ils en veulent, je serais leur candidat, s'ils ne veulent pas, un autre ira pour moi.
M. Cotta : Est-ce que l'élection est jouée ?
D. Strauss-Kahn : Je ne crois pas. F. Mitterrand, puisque vous l'évoquiez à l'instant, nous a montré en 81 que les sondages, trois mois avant les élections ne donnaient pas obligatoirement le résultat.
France 2 : Mardi 31 janvier 1995
D. Bilalian : À la veille d'une élection présidentielle, peut-on encore, du côté socialiste, à la vue de ces chiffres, décerner un bon point pour le gouvernement ?
D. Strauss-Kahn : Il faut se réjouir de ce que le chiffre de décembre marque une baisse du chômage, c'est sûr. Ceci étant, sur l'année, le chômage continue à augmenter et il faut se demander pourquoi. Pourquoi est-ce que le chômage, alors qu'il y a un retour à la croissance, a continué à augmenter ? Et je crois que ce que nous devons regarder tous en face, c'est que la croissance, en France, a été plutôt plus faible que chez nos voisins. Si bien que chez nos voisins, le chômage a commencé à baisser sérieusement alors que chez nous, il s'est ralenti mais il s'est seulement ralenti. Alors pourquoi est-ce qu'on est dans cette situation dans laquelle la croissance n'a pas été aussi forte chez nous que chez nos voisins ? Je crois que le gouvernement a une responsabilité et la façon dont il a voulu serrer les vis, la façon dont chaque fois, lorsqu'il s'est agi d'augmenter les salaires, en juillet 93, en juillet 94 à propos du SMIC, il a dit non : juste l'augmentation légale, rien de plus. Là, il a pris une responsabilité car moins de salaire, c'est moins de consommation, c'est moins de croissance. Donc, nous avons une politique qui est trop restrictive et comme elle est trop restrictive, la croissance qui revient dans l'ensemble du monde occidental nous atteint, mais moins qu'il ne faudrait. Du coup, le chômage a tendance à se stabiliser, tant mieux, on aurait pu faire mieux.
D. Bilalian : Vous n'êtes pas tout à fait d'accord avec N. Sarkozy lorsqu'il dit : 26 000 chômeurs, c'est presque une stabilisation ?
D. Strauss-Kahn : Non, il a raison. Il ne faut pas chicaner. La question est : ailleurs, il diminue puisque la croissance est revenue, pourquoi ne diminue-t-il pas chez nous ? Sans doute parce que la croissance, chez nous, n'a pas été assez forte. Et puis il y a une autre raison, c'est que, en dehors de la croissance, il faut prendre des mesures compliquées, difficiles et pas toujours très populaires.
D. Bilalian : Là, vous êtes d'accord avec J. Chirac : E. Balladur n'y va pas assez fort ?
D. Strauss-Kahn : Vous voulez absolument que je sois d'accord soit avec J. Chirac soit avec E. Balladur ? Je suis en fait d'accord avec la plupart des économistes qui disent, contrairement à M. Balladur : on ne peut pas réformer sans fracture. Il y a des choses lourdes à faire, compliquées, sur la réduction du temps de travail, sur l'apprentissage, sur les bas salaires. Prenons l'exemple de la réduction du temps de travail : en Allemagne, aujourd'hui, les syndicats négocient avec le patronat une réduction du temps de travail. Quand les socialistes parlaient de cela, il y a un ou deux ans, on riait en parlant des rêveurs.
D. Bilalian : Sauf qu'en Allemagne, c'est quatre jours payés quatre jours, alors qu'en France, on disait beaucoup : quatre jours payés cinq.
D. Strauss-Kahn : Je n'ai jamais dit ça. Je prétends que sur le très long terme, sur un siècle, il y a à la fois diminution du temps de travail et augmentation des salaires, c'est ce qu'on a vécu. Depuis un siècle, les salaires ont formidablement augmenté et le temps de travail diminué. Mais à court terme, si on veut faire des mesures très courtes, alors la situation est différente. Ce qui me paraît important, c'est que toutes ces mesures, réduction du temps de travail, bas salaires, apprentissage et d'autres, sont des mesures qui supposent de changer profondément la société française. Et quand le Premier ministre, qui veut être Président, dit « moi, je veux réformer sans fracture », je crois qu'il nous emmène vers un édredon douillet dans lequel il ne se passera pas grand-chose. On stabilisera le chômage quand les autres le diminueront.
D. Bilalian : Une remarque sur les mesures jeunes. La principale c'est l'assurance d'un stage pour les adolescents et les jeunes gens et jeunes filles qui ont moins de 20 ans et plus de six mois de chômage. Vous pensez que c'est une bonne voie ? Pensez-vous qu'on a trop abandonné les propositions de cette commission ?
D. Strauss-Kahn : Je crois que c'est une bonne mesure. Elle touche 65 000 jeunes. Ce n'est pas une mesure immense, il ne faut pas non plus se gargariser trop mais c'est une mesure qui va dans le bon sens. Tout ce qui peut permettre de faire que les jeunes ne soient pas au chômage est une bonne chose. Ce que je remarque quand même dans les mesures annoncées ce matin, c'est que le gouvernement fait une sorte de carambouille – vendre plusieurs fois la même chose – puisque ce matin on voit réapparaître des mesures qui avaient déjà été annoncées en novembre, des mesures qui faisaient déjà partie du contrat pour l'école, et quelques-unes qui sont nouvelles. Mais celles qui sont nouvelles ne sont-pas de très grande ampleur. Cela va dans le bon sens, tant mieux, mais ce ne sont pas des mesures d'une importance considérable, cela ne mérite pas beaucoup de battage.
D. Bilalian : Le PS va désigner vendredi son candidat. L. Jospin a dit hier soir : si c'est H. Emmanuelli, je me rallierai, je serai le premier militant. Est-ce que vous aussi vous allez marcher au pas à partir de la décision de vendredi ?
D. Strauss-Kahn : Je pense que tous les socialistes seront derrière leur candidat. On peut préférer untel ou untel, pour ma part, je n'ai aucune hésitation et je crois que L. Jospin est, de très loin, le meilleur candidat possible. Si c'est un autre, je ferai la campagne comme tout le monde et je pense que tous les socialistes seront derrière. Non seulement je pense que tous les socialistes seront derrière mais j'espère que tous les socialistes auront à cœur qu'il n'y ait pas un autre candidat, à gauche, qui viennent contester, combattre et donc diminuer le résultat de celui qui sera désigné. Si c'est L. Jospin, je suis certain qu'il sera au deuxième tour, contrairement à ce que certains essayent de laisser croire. Il sera au deuxième tour parce que c'est le rôle de la gauche et il fera les points nécessaires pour cela. Au deuxième tour, le combat sera rude avec M. Balladur car on va enfin rentrer dans la partie active de la campagne, celle où on va parler des programmes, des mesures et pas simplement des questions politiciennes de qui sera candidat. J'attends avec impatience qu'on rentre vraiment dans le cœur de la campagne.