Texte intégral
Le Télégramme : Monsieur le Premier ministre vous visitez aujourd'hui à l'île Longue, le sanctuaire de la force de frappe (du moins dans sa principale composante) dont la création fut sans doute l'un des actes fondateurs du gaullisme. La non-reprise des essais nucléaires vous a pourtant été imposée par le chef de l'État. Cette situation pourra-t-elle s'éterniser après les élections présidentielles ?
Édouard Balladur : La force océanique stratégique est l'élément le plus fondamental de notre dissuasion. Vous le rappelez justement, elle symbolise, plus que toute autre notre doctrine de dissuasion qui est conçue pour ôter la tentation à quiconque de s'en prendre aux intérêts vitaux de la nation. Ce faisant, la dissuasion est la meilleure garantie contre la guerre, comme l'ont prouvé les cinquante dernières années.
Cette confiance dans la dissuasion n'empêche pas de lutter vigoureusement contre la prolifération nucléaire qui aurait pour résultat de multiplier le nombre des puissances nucléaires, et de faire de l'arme nucléaire une arme de bataille suivant une doctrine d'emploi que nous rejetons.
C'est pourquoi, la France participe pleinement à la négociation d'un Traité d'interdiction complète des essais nucléaires qui, universel et vérifiable, renforcera le dispositif de non-prolifération et empêchera l'émergence de nouvelles puissances nucléaires.
Cette démarche en faveur de la non-prolifération ne saurait en aucun cas affecter la détermination qui est celle de la France de maintenir la crédibilité et la performance de nos propres forces nucléaires, qui doivent et devront continuer d'être, comme l'a souhaité le général de Gaulle, la garantie ultime de notre souveraineté et de notre indépendance nationales.
Retrouver la croissance sans nuire aux solidarités
Le Télégramme : La campagne électorale gravite depuis quelques semaines autour du thème de l'exclusion. Pourtant le déficit des régimes sociaux réduit la marge de manœuvre du gouvernement et limite les effets de la reprise. Comment sortir de la quadrature du cercle et faire évoluer notre système de redistribution ? Faut-il réduire le coût du travail ? Que pensez-vous de l'exemple allemand en la matière ?
Édouard Balladur : Tous les pays européens ont connu les mêmes difficultés. La crise du début des années 1990 a réduit les recettes des régimes sociaux, alors que les dépenses de santé ou de retraite continuaient à augmenter.
Grâce à la politique que nous menons depuis 1993, nous avons réussi, à la fois, à retrouver le chemin de la croissance et à réduire l'évolution des dépenses sociales sans porter atteinte aux solidarités essentielles.
L'avenir des régimes de retraite a été sauvegardé et les bases d'une maîtrise du système santé ont été posées.
Bien entendu, l'amélioration des comptes de la Sécurité sociale aura des effets positifs sur le chômage, compte tenu du niveau trop élevé des charges qui pèsent sur l'emploi. C'est le même motif qui m'a conduit dès 1993 à alléger de 5 % les charges sur les bas salaires. Cette politique, qui a facilité la création de 200 000 emplois en 1994, devrait être poursuivie et amplifiée au cours des prochaines années.
Europe : volonté française de clarifier et innover
Le Télégramme : Les Allemands et le chancelier Kohl au premier chef ont compris qu'en période électorale il ne fallait pas trop demander à Paris. Toutefois votre théorie de cercles européens a été jugée assez floue. Quoi qu'on pense des propositions Lämmers sur un noyau dur franco-allemand, notre présidence de l'Europe pourra-t-elle s'achever sans une initiative de relance de la dynamique communautaire ?
Édouard Balladur : La question que vous abordez est essentielle. Il s'agit de l'architecture future de l'Europe. Celle-ci est passée de 6 États à l'origine à 15 aujourd'hui. À l'évidence, elle continuera à s'élargir dans les décennies à venir.
Pouvons-nous imaginer que, lorsque nous serons 20 ou plus, nous conserverons les mêmes institutions ? Non, car l'Europe alors ne pourrait plus fonctionner. Voulons-nous nous engager dans la reconstitution d'une "petite Europe", ne regroupant que quelques États riches et avançant dans la voie du fédéralisme ? Là encore, la réponse me paraît devoir être négative. Ce que j'ai proposé et que vous baptisez "théorie des cercles" part de ce double refus : pas de dilution de l'Europe. Alors, comment conserver à l'Union européenne son dynamisme et son unité ? En maintenant tout d'abord entre tous les États membres un socle commun, qui comprend tout l'acquis communautaire actuel, c'est-à-dire les politiques communes de l'Union. En laissant ensuite les États membres qui le veulent avancer plus vite dans tel ou tel domaine, en matière de défense ou de monnaie par exemple.
Ces sujets, très importants pour l'avenir du continent seront traités lors de la Conférence intergouvernementale de 1996. Il faut donc préparer soigneusement cette échéance capitale. C'est un des objectifs fondamentaux de la présidence française.
En faisant des propositions, a France marque sa volonté de clarifier les données du débat et d'innover. Nos partenaires l'ont bien compris.
Détermination face aux menées terroristes
Le Télégramme : Pensez-vous que le terrorisme algérien sera pour votre gouvernement l'équivalent de ce que fut le terrorisme proche oriental pendant la première cohabitation ?
Édouard Balladur : Je me garderai bien de faire des prévisions dans un domaine aussi sensible, mais sachez que tout est mis en œuvre pour nous prémunir contre les actions terroristes et empêcher que ne s'installent sur notre sol des réseaux susceptibles de les alimenter ou de les soutenir.
La détermination du gouvernement dans ce domaine est totale et il n'a pas l'intention de se laisser dicter sa conduite par les terroristes quels qu'ils soient.
J'ajoute que ceux qui se livrent à des actions terroristes contre la France doivent savoir qu'ils seront recherchés sans relâche pour être livrés à la justice.
Pas de réformes impopulaires – Des réformes nécessaires
Le Télégramme : Certains pensent que le président qui sera élu en 1995 devra assumer dans la foulée de son élection des réformes impopulaires et sera conduit dans les premiers mois à gouverner par ordonnance. Qu'en pensez-vous et quelles sont, selon vous, les réformes les plus urgentes ?
Édouard Balladur : Je ne crois pas qu'il y ait des réformes populaires ou impopulaires. Il y a des réformes nécessaires. Quelles sont les préoccupations de la majorité des Français ? La lutte contre le chômage, une meilleure formation pour les jeunes, la survie du système de protection sociale à laquelle ils sont légitimement attachés, la poursuite de la construction européenne, la place de la France dans le monde.
Depuis un peu plus de vingt mois, dans tous ces secteurs, le gouvernement s'est attaché à faire les réformes qui s'imposaient et à les expliquer inlassablement pour qu'elles soient comprises et acceptées. C'est là la méthode qui doit être retenue pour les années à venir. La société française sort à peine d'une crise qui a duré près de vingt ans avec des périodes de rémission plus ou moins longues. Aujourd'hui, la croissance semble être revenue. Tous les experts nous prédisent qu'elle sera durable. Il nous faut profiter de cette période pour apporter à notre société les changements qui nous permettront de mieux faire face aux difficultés dans l'avenir. Nous devons nous y atteler avec résolution, mais aussi avec confiance dans les ressources de notre pays.
La stabilité monétaire condition de la prospérité
Le Télégramme : Tout débat sur la politique monétaire est-il tabou comme le suggère Jacques Chirac ?
Édouard Balladur : Non, bien entendu, à condition que le débat soit toujours conduit avec un esprit de responsabilité et le souci du bien-être à long terme de la France.
La politique monétaire est un instrument ; l'objectif, seul, compte : la stabilité du franc, la lutte contre l'inflation et les injustices et le chômage qu'elle entraîne, la force de notre économie dans la compétition internationale. Cet objectif est essentiel à la force de notre pays.
D'une manière plus générale, la stabilité monétaire est une condition de la prospérité et de l'équilibre du monde.
Nombre des difficultés rencontrées par l'économie mondiale, depuis l'abandon du système monétaire international mis en place en 1944 par les accords de Bretton Woods, trouvent leur source dans l'absence de véritable discipline monétaire internationale. Je souhaite que les grands pays industrialisés reprennent la réflexion sur le système monétaire international.
La facilité n'a jamais été un bon guide pour les nations. L'instabilité monétaire n'assure aucun résultat positif. C'est vrai pour la France, c'est vrai pour le monde.