Interviews de M. Jean-Jaques Queyranne, ministre de l'intérieur, à France 2 le 11 décembre 1998, RMC le 16, France-Inter le 6 janvier 1999 et dans "Le Parisien" et RMC le 7, sur sa candidature à l'élection à la présidence de la région Rhône Alpes.

Texte intégral

France 2 - vendredi 11 décembre 1998

Q - C. Millon se déclare candidat après que son élection ait été invalidée. Etes-vous favorable à  un front républicain, et avez-vous déjà  pris votre décision en ce qui concerne votre propre candidature ?

« D'abord, C. Millon persiste et signe. Il continue à  vouloir diriger la région Rhône-Alpes avec le Front national. Ce qui me paraît éminemment condamnable puisque la région Rhône-Alpes a connu neuf mois de malheur, une période où son image a été discréditée. Il faut maintenant réhabiliter la région Rhône-Alpes. La gauche, je vous le rappelle, le 15 mars dernier, était majoritaire en voix. Donc, il y aurait une légitimité à  ce que la gauche dirige la région Rhône-Alpes et que nous représentions l'alternance, parce que nous avons mené le combat Beaucoup d'autres Rhône-alpins mènent le combat contre C. Millon. »

Q - Mais vous ne dites pas : aujourd'hui, je suis candidat ?

« D'abord parce que la date n'est pas fixée et parce qu'ensuite nous avons un objectif c'est de battre C. Millon, d'éviter que se renouvelle, que récidive cette alliance qui nous paraît contraire à  la démocratie, mais aussi aux intérêts de la région Rhône-Alpes. Donc, j'ai dit que je pourrai être candidat, mais que je favoriserai aussi toute solution républicaine qui permettra d'en sortir et de remettre Rhône-Alpes dans de meilleures voies, de prendre un nouveau départ. »

Q - On a le sentiment qu'il a tout de même quelques divergences. M. Cornillet, du Parti radical s'est déjà  déclaré candidat. J.-C. Cambadélis dit que c'est une candidature qui pourrait être soutenue.

« J.-C. Cambadélis dit : J.-.J. Queyranne serait le meilleur candidat. Il dit aussi qu'il y a d'autres candidats. On verra. Mais le choix qui doit être fait, c'est le choix que la gauche s'affirme. Et puis, nous verrons. Moi, je suis pour que la gauche ait un candidat, que ce candidat se présente, et puis nous verrons quelle est la meilleure solution pour faire barrage à  M. Millon. Jusqu'à  présent, M. Séguin, ou les représentants de l'Alliance, de la droite, ont refusé toute réponse aux questions que la gauche leur posait. »

Q - Vous êtes favorable à  un front républicain ?

« Je suis favorable à  tout ce qui permettra de chasser M. Millon et ses alliés du Front national, qui à  nouveau font monter les enchères. M. Gollnisch a dit : "Je pose une nouvelle condition à  M. Million." Et on a vu M. Millon qui est prêt à  tout accepter parce que c'est une volonté personnelle de garder le pouvoir. »

Q - Qu'est-ce qui fera que vous prendrez votre décision d'y aller ou pas ? Vous allez consulter, vous allez faire le tour des conseillers qui pourront voter pour vous ?

« Bien sûr ! D'abord, il faut que la gauche se rassemble sur cette candidature. Et puis, il faut que nous créions les meilleures conditions. Mais aujourd'hui, je pense que devant le désordre à  droite, la gauche représente, pour la région Rhône-Alpes, une alternative. C'est la gauche qui a mené ce combat contre Millon avec détermination. On nous a parfois critiqués, on nous a dit : "Pourquoi faites-vous cette obstruction ?" Mais nous l'avons faite parce que nous pensions qu'il fallait à  tout prix mettre un terme à  cette aventure. »

Q -La présidence de C. Millon s'est pratiquement jouée à  une voix près.

« Non, elle s'est jouée avec le ralliement au deuxième tour du Front national. Au premier tour, nous étions 61-61, à  égalité. »

Q - Est-ce que vous irez voir ces deux élus qui auraient pu voter en votre faveur ?

« Nous ferons tout pour que ce ralliement n'ait pas lieu. »

Q - La crise au Front national : on entend beaucoup l'opposition dire que ce qui se passe est bon pour la droite et que c'est ennuyeux pour les socialistes.

« C'est bon pour la démocratie. Le Front national, à  travers le spectacle qu'il donne, montre bien sa vraie nature : c'est un parti d'extrême droite, un parti fasciste, et dans les partis fascistes, il y a la guerre des chefs, la lutte des clans, les coups bas, les agressions. Finalement, le mot "démocratie" n'a rien à  voir avec ce parti. On voit les invectives fuser, à  la télévision, entre les partisans de l'un et de l'autre. Mais finalement, ce sont les mêmes ! Il n'y a pas de différence idéologique entre M. Mégret et M. Le Pen. »

Q - Vous n'en voyez aucune ? On dit que M. Mégret est peut-être à  la droite de M. Le Pen ?

« Je n'en vois aucune : ce sont les mêmes. Et puis quand on voit les ralliements ! Je connais ceux qui sont en Rhône-Alpes, ceux qui sont avec Mégret, comme par exemple, M. Vial qui fait l'éloge des Waffen SS. Et puis de l'autre côté, M. Gollnisch, qui est avec M. Le Pen. Ce sont les mêmes. C'est simplement une affaire d'appareil, une lutte au couteau dans les formations d'extrême droite, dans des formations fascistes. La démocratie n'a aucune place là -dedans. »

Q - L'Assemblée nationale va se saisir du service d'ordre du Front national avec une commission d'enquête parlementaire. Ne fallait-il pas simplement saisir la justice ?

« La loi fonctionne. Quand il y a des infractions, par exemple dans le cas de Strasbourg, où l'on a vu des représentants de ce mouvement et du service d'ordre qui ont usurpé le titre de policier. Ils ont été condamnés. Chaque fois qu'il y a des infractions, qu'il y a des agressions, la police, la justice font leur travail. Mais l'Assemblée nationale a estimé aussi que l'existence de ce service d'ordre, de cette forme de milice, posait un problème. Et donc, elle veut faire une enquête. »

Q - J-P. Chevènement va revenir bientôt, c'est pour quand ?

« J.-P. Chevènement, pour le moment, se reconstitue au niveau des forces physiques. Il est en pleine forme intellectuelle. J'ai eu l'occasion de le rencontrer il y a quelques jours. En principe, il reviendra début janvier. »

Q - Est-ce qu'il pourrait y avoir une sorte de tandem, au ministère de l'Intérieur, de façon à  ce que la charge de travail ne soit pas trop lourde pour lui ?

« J'ai déjà  travaillé avec J.-P. Chevènement en tant que secrétaire d'Etat à  l'Outremer. Là , j'assure l'intérim, cette période de continuité. Et puis nous travaillerons ensemble, c'est sûr, à  la rentrée de janvier. »


RMC - mercredi 16 décembre 1998

Q - Les incidents de Toulouse : c'est la troisième nuit de troubles, quelques dizaines de jeunes se sont affrontés aux CRS. Comment rétablir l'ordre à  Toulouse ?

« On voit la différence entre ce qu'il s'est passé hier : une manifestation pacifique de jeunes qui expriment leur douleur, leur solidarité, une famille qui demande que le calme règne et que le recueillement soit la règle pour tout le monde, et puis des casseurs qui se servent de la situation pour provoquer la police, pour brûler des voitures, pour agresser des magasins. C'est inadmissible : nous rétablirons l'ordre avec l'indispensable présence policière. Donc nous avons engagé à  la fois des compagnies républicaines de sécurité, des forces de police. Je dis à  tous ceux qui provoquent ces incidents qu'ils agissent contre eux-mêmes, c'est-à -dire contre leur quartier. La destruction n'a jamais rien amené. Il y a eu une décision, hier, de mise en examen en ce qui concerne le brigadier. Maintenant la justice doit faire son travail. »

Q - Vous avez dit, hier, à  l'Assemblée nationale que vous aviez suspendu le brigadier parce que les prescriptions indispensables n'avaient pas été respectées...

« C'est sur la base d'un rapport de l'inspection générale de la police nationale, ce n'est pas le ministre qui décide tout seul. Vous savez que chaque fois qu'il y a de tels événements, il y a une enquête qui est faite par ce qu'on appelle la police des polices et cette enquête a montré qu'il y avait dans ce qu'on appelle le règlement de la police, les prescriptions pour intervenir et aussi pour informer la hiérarchie après des tirs provoqués, il n'y avait pas eu respect des règles. Et ce non respect des règles m'a conduit à  prendre cette décision sur proposition de l'inspection générale de la police nationale. Evidemment, ceci dans l'attente de l'enquête qui va se dérouler. »

Q - Cela s'appelle une bavure ?

« Non, moi, je ne vais pas qualifier cet acte, ce sera à  la justice de déterminer les événements, mais, moi, je dois faire respecter le règlement au niveau de la police tel que me le demande l'inspection générale de la police nationale. Et je n'oublie pas aussi que l'intervention des policiers est difficile. Il faut voir que c'est un métier qui pour neutraliser les délinquants qui sont de plus en plus violents, est difficile. Je pense aussi à  tous ces hommes qui sont engagés la nuit pour faire respecter l'ordre. »

Q - A propos, il y a 20 000 jeunes dans la police en ce moment, est-ce qu'il est normal qu'un emploi-jeune fasse des patrouilles de nuit ?

« Ce n'était pas un emploi-jeune, c'était un policier auxiliaire, c'est-à -dire un policier qui fait son service national. Le règlement qui ne date pas d'hier, ni de plusieurs années, prévoit cette possibilité. Il était en tout cas avec trois hommes professionnels et donc un brigadier. »

Q - L'opposition vous accuse évidemment de ne pas être capable de rétablir l'ordre, vous avez entendu cela ?

« Oui, eh bien l'opposition dans ce genre de circonstances devrait savoir qu'il y a des événements qui se sont produits aussi pendant qu'elle était au pouvoir. Moi, j'en ai connu à  Bron même. Il faut dans ce domaine à  la fois agir avec fermeté mais avoir le sentiment que la justice doit passer. Donc fermeté parce que l'ordre est indispensable,
 mais aussi l'ordre ne peut pas se fonder sur des injustices. Maintenant la justice fera son travail. »

Q - Je m'adresse maintenant à  l'élu de Rhône-Alpes que vous êtes. C. Millon a été « cassé » par le Conseil d'Etat et se représente. Est-ce qu'il y a une possibilité qu'il soit réélu ?

« Il y a un risque, mais ce risque nous entendons bien l'endiguer. Nous ne serons pas tout seuls, il faut que la droite fasse aussi ses choix. J'ai l'impression que les choses cheminent, que M. Séguin d'un côté et M. Bayrou de l'autre sont en train de rappeler à  l'ordre les membres du RPR et de l'UDF. Vous savez, le jour où C. Millon a été élu avec les voix du Front national, il y a seulement eu trois conseillers régionaux qui ne l'ont pas accepté. Mais c'est d'abord à  la droite de séparer les conseillers qui se réclament au niveau national du RPR et de l'UDF, de C. Millon à  partir du moment où M. Bayrou estime que c'est une alliance mortelle par exemple et où M. Séguin la condamne. »

Q - Mais vous, à  gauche, est-ce que vous serez candidat au premier tour ou bien est-ce que votre objectif premier c'est que M. Millon ne soit pas réélu ?

« Nous réaffirmons que la gauche était en tête en voix, lors du scrutin du 15 mars, de très peu mais c'est une réalité. Donc la gauche a légitimité à  diriger la région. Mais nous disons aussi que nous ne ferons rien qui conduise à  l'élection de C. Millon avec le Front national. Donc nous nous battrons contre cette alliance. C'est ce que nous avons fait depuis neuf mois avec une grande détermination. »

Q - Est-ce qu'il y aura un candidat de gauche au premier tour ?

« C'est un souhait qu'a émis hier le parti socialiste. »

Q - Et vous pensez que c'est un souhait légitime ?

« Oui, qu'au premier tour où l'élection se fait à  la majorité absolue, la gauche soit présente. »

Q - Parce que les Verts “ vos alliés “ ont annoncé hier qu'ils soutiendraient un candidat de la droite républicaine.

« Nous allons en discuter, nous allons les rencontrer. Je pense que nous avons fait campagne commune le 15 mars, que nous avons mené une action commune et que les Verts ont été très déterminés toujours pour bloquer le fonctionnement de la région Rhône-Alpes et à  montrer les conséquences de l'alliance de C. Millon avec le FN. Je pense que nous parviendrons à  une position commune. »

Q - Le FN est en crise : la gauche y a contribué, a dit hier, M. Jospin. Vous savez que la gauche est accusée du contraire ? D'avoir caressé dans le sens du poil le FN pour défaire le camp de la droite ?

« C'est quand même la gauche qui s'est battue contre le FN avec grande détermination. Prenez l'exemple de Toulon : à  Toulon, la droite a commis beaucoup de fautes et d'erreurs face au FN, c'est quand même des élections législatives qui ont montré que face au FN la gauche représentait le vrai rempart des valeurs républicaines. Je ne prends que cet exemple. »

Q - Oui mais enfin on peut vous dire qu'a contrario, un exemple fait que : seriez-vous au Gouvernement s'il n'y avait pas eu des triangulaires et un FN suffisamment fort pour faire tomber les candidats de droite ?

« On ne peut rien dire de ce qu'auraient été les résultats dans d'autres circonstances. On sait que la gauche se détermine fondamentalement face au FN. Et chaque fois qu'il y a eu des élections de second tour où l'on trouvait un candidat de droite et un candidat du FN, nous avons appelé à  voter pour le candidat de droite. Ce que la droite n'a pas fait. Prenez les exemples récents. »

Q - Un mot : quel sentiment cela vous laisse la crise du FN ?

« Un sentiment que le FN révèle sa vraie nature dans ce qu'ils se disent, dans ce qu'ils démontrent. Ce n'est pas un parti démocratique, donc c'est une nouvelle qu'on accueille avec satisfaction. Nous verrons maintenant les conséquences. C'est difficile de les mesurer encore. Ils sont probablement partis vers une scission, vers un affrontement. Mais l'extrême droite est un parti - ou des formations s'il y en a deux demain - qu'il faut tenir hors du champ démocratique parce qu'effectivement il pollue la démocratie. »

Q - Quelques mots sur J.-P. Chevènement : il va bien, il va revenir au ministère de l'Intérieur ?

« Il va bien. Il devrait revenir au ministère de l'Intérieur en début d'année. Il est actuellement en convalescence mais sur le plan intellectuel il suit évidemment les événements de notre pays avec beaucoup d'intérêt et il se refait une forme physique après la grosse épreuve qu'il a vécue.


France Inter - mercredi 6 janvier 1999

Q - Les Rhône-Alpins se foutront-ils totalement de savoir qu'un accord a été passé dans un couloir entre tel et tel ? C'est moins une question qu'une affirmation de C. Millon, sur l'antenne de RTL, a propos de l'élection, demain, pour la présidence de la région Rhône-Alpes, après l'invalidation du même C. Millon. Lequel considère qu'il bénéficie encore d'une majorité relative, qu'il aura besoin des voix de tous et toutes celles qui approuvent un projet politique, car - et c'est là  donc qu'intervient l'affirmation reprise, ce matin, dans les colonnes du Figaro - « Les électeurs se foutent totalement de savoir qu'un accord a été passé dans un couloir entre te! et tel. » Face à  C. Millon, demain, Mme A.-M. Comparini, UDF, et J.-J. Queyranne, socialiste, Secrétaire d'Etat chargé de l'Outre-mer qui bénéficiera, au moins au premier tour, du soutien de la gauche plurielle.
Bis repetita, dix mois après, vous vous retrouvez dans la même situation ?

« Oui, mais dix mois se sont passés. C. Millon, le 20 mars dernier, avait fait un coup auquel personne ne s'attendait. Et justement, la phrase que vous venez d'énoncer prouve le fait qu'il ne tient pas compte des électeurs. Pendant toute la campagne électorale, au mois de février dernier, jamais il n'avait dit qu'il ferait alliance avec le Front national ; jamais il n'avait dit qu'il prendrait les voix du Front national. Les électeurs ont eu le sentiment en Rhône-Alpes d'avoir été trompés, et c'est ce qu'ils reprochent d'abord à  C. Millon. Un homme politique doit dire clairement ce qu'il fera devant l'opinion. M. Millon se prépare à  rééditer cette alliance avec le Front national. Il le fait un peu - j'ai eu l'occasion de le dire - comme la marionnette des Guignols. Vous savez : « à  l'insu de mon plein gré. » Mais la réalité c'est que cette alliance s'est concrétisée malheureusement dans la région Rhône-Alpes pendant neuf mois, avec des conséquences sur l'université, sur la culture, sur l'insertion. »

Q - C'est vrai que le fond compte énormément en politique, et que finalement les électeurs y sont sûrement beaucoup plus attentifs qu'on ne l'imagine. Mais est-ce que ça ne crée pas une situation politique qui est vraiment parasitée ? Car, au fond, le soutien, dont vous bénéficiez vous-même au premier tour, n'est-ce pas un soutien stratégique ? Sera-t-il encore là  au deuxième tour ? Est-ce qu'au fond on ne va pas assister à  des organisations politiques très conjoncturelles ?

« Il faut rappeler les résultats du 15 mars : la gauche était en tête, contrairement à  ce que dit M. Millon, qui fait assaut de cynisme. La gauche était en tête, légèrement, et donc elle a une légitimité à  diriger la région. Et la gauche est présente au premier tour, par mon intermédiaire, puisque je suis candidat des Verts et de l'ensemble des formations de la gauche. Et nous avons dit, et je le répète : nous ne ferons pas la politique du pire ! Nous voulons éviter la récidive de M. Millon et du Front national. Nous prendrons toutes les dispositions. Mais on ne peut pas demander à  la gauche de tout faire. Il faut que la droite se clarifie vis-à -vis du Front national, qu'elle n'essaye pas de jouer sur tous les tableaux. »

Q - Ca veut dire que c'est moins votre victoire qui compte que le barrage au Front national en Rhône-Alpes ?

« C'est d'abord le barrage au Front national parce que cette aventure a discrédité la région Rhône-Alpes, à  la fois à  l'intérieur mais aussi à  l'extérieur. Partout, partout la région Rhône-Alpes a été montrée du doigt ! Souvenez-vous ! Même la ville de Genève a rompu ses relations avec la région Rhône-Alpes parce qu'elle n'admettait pas de travailler dans ces conditions. Ca, c'est la priorité. Et puis la gauche représente, à  mon avis, une force d'alternance. C'est-à -dire après cet échec, après cette faillite de la droite, moi j'ai envie de dire aux Rhône-Alpins : maintenant, c'est à  la gauche de faire ses preuves, et de montrer qu'on peut remobiliser notre région qui est la deuxième région de France. »

Q - Il y a un enjeu politique considérable. La présence de la presse, demain, est-elle disproportionnée par rapport à  la réalité de l'enjeu politique ?

« Oui, c'est la place du Front national - ou de ce qu'il en reste, de ses clans, de ce noeud de vipères du Front national - dans la vie politique française, et l'attitude de la droite par rapport au Front national, par rapport à  l'extrême droite. Nous verrons bien. Je trouve, par exemple, que la position du RPR - qui soutient Mme Comparini, au premier tour, mais qui se prépare à  aller dans une autre stratégie dans le deuxième tour - n'est pas claire. Le RPR ne peut pas dire d'abord, je refuse la gauche, et puis ensuite, je refuse le Front national, et ne pas en tirer les conséquences. »

Q - Cela veut dire que le front républicain est encore un peu une vue de l'esprit dans cette région ?

« Ce n'est pas une question de front républicain. Je crois qu'il faut une solution républicaine. C'est-à -dire faire que l'extrémisme n'ait plus d'influence dans la vie, dans la direction de la région. »

Q - Mais si la candidate UDF ne recueillait qu'une dizaine de voix, vous attendez-vous à  ce que, du côté de l'opposition, il y ait un transfert qui se fasse en votre direction ?

« Pourquoi pas ? Après tout, la gauche a la légitimité, la capacité à  diriger cette région. Et pourquoi des hommes et des femmes de droite n'estimeraient pas - sans confusion, car il ne s'agit pas de créer une espèce d'union qu'on ne souhaiterait pas - qu'il faut laisser à  ce moment-là  la gauche le soin de gouverner, mais de travailler en commun avec les élus républicains. Il y a beaucoup de choses à  reconstruire en Rhône-Alpes. »

Q - Je disais bis repetita. En fait je me trompe, parce que beaucoup de choses ont changé depuis dix mois, notamment, du côté de l'opposition et de la droite. D'ailleurs, demain il y aura aussi, en lice, un candidat mégrétiste pour le Front national.

« Oui, à  droite, on a pris ses distances, légèrement, avec Millon : au départ, il y a eu trois conseillers de droite qui n'ont pas voté pour C. Millon, d'autres ont dit : on a été surpris. Petit à  petit certains s'en sont détachés. Mais jamais ils ne sont passés définitivement à  l'acte de la rupture politique avec C. Millon. C'est-à -dire de le mettre en minorité. Il a fallu attendre la décision du Conseil d'Etat et une action qu'on a menée pendant neuf mois. Quant au Front national - vous savez, les clans Mégret, Gollnisch -, leurs batailles internes nous intéressent peu. Les idées sont les mêmes. »

Q - Mais est-ce que, quand même, le Front national n'est pas une question posée, pas simplement à  la droite, mais à  l'ensemble politique ? Ce matin, à  la une du Figaro, un collaborateur d'A. Juppé, P. Stefanini, dit une phrase qui peut faire mal : au fond, l'implosion du Front national pose une question particulière à  L. Jospin qui a perdu, là , je cite : « l'assurance vie que Mitterrand avait procurée à  la gauche. »

« Moi, je ne partage pas ce point de vue. Vis-à -vis du Front national, notre attitude a toujours été claire. Rappelez-vous les élections législatives qui se sont tenues, notamment à  Toulon. C'est le Parti socialiste qui a battu le Front national. Et la droite n'a pas eu une position claire. Il n'y a pas eu un appel à  voter pour la candidate socialiste - O. Casanova - face au Front national. Il faut que la droite clarifie ses positions, et notamment le RPR. »

Q - Vous venez de terminer un intérim difficile, parce qu'au ministère de l'Intérieur les dossiers sont importants. Un mot, quand même, de la violence tout terrain, et notamment chez les jeunes, de la violence en Corse cette nuit : deux attentats, deux explosions très violentes. Ca ne va pas fort ?

« Pour le ministère de l'Intérieur, et les responsabilités que j'ai eues pendant quatre mois, c'est effectivement la question la plus lourde que nous avons à  traiter, parce que cette violence touche principalement les catégories sociales qui sont dans les quartiers, et où elles ont des difficultés à  vivre. Ce sont elles les premières victimes. »

Q - De plus en plus des enfants !

« Et les enfants qui - jeunes - agissent sans foi, sans règle, ne respectent pas la loi. Moi je pense que le rappel à  la loi est indispensable, qu'il faut sur ce plan-là  faire preuve, à  la fois de fermeté, mais aussi agir sur les problèmes sociaux qui... »

Q - N'y a-t-il pas là , la pire illustration de cette fameuse rupture du lien social qu'on a si souvent évoquée ? Est-ce que cela n'est pas malheureusement l'expression de cette rupture ?

« C'en est l'expression. C'est aussi la perte de règles, la perte de références. On ne peut pas vivre dans une société, du désordre, de la haine, si on ne respecte pas ce que sont les règles indispensables pour vivre dans la tranquillité. »

Q - Pour M. Chevènement, là , ça fait des grosses piles de...

« Le ministère de l'Intérieur est un ministère difficile et chaud. »


RMC - jeudi 7 janvier 1999

Q - Vous êtes candidat de la gauche plurielle pour la présidence de la région Rhône-Alpes. Est-ce que vous êtes candidat pour gagner ?

« Je suis candidat, d'abord, pour faire battre C. Millon. C'est-à -dire pour éviter que soit rééditée cette alliance entre Millon, ses proches, et le Front national. C'est une alliance qui, depuis le 20 mars, a discrédité la région Rhône-Alpes. Cette région a eu de grandes difficultés à  fonctionner, et surtout une image extérieure qui a été totalement négative. Voyez les réactions notamment dans les régions proches, et même à  Genève qui a décidé rompre ses relations avec la région Rhône-Alpes parce que l'extrême droite avait trop d'influence. Mais, si je peux, nous avons la capacité à  diriger cette région. Au niveau des résultats, je vous rappelle que le 15 mars, la gauche était en tête au niveau des suffrages des électrices et des électeurs. De très peu, mais en tout cas nous constituons une force, et surtout une force d'alternance. Parce que la droite a quand même beaucoup failli : d'abord, le 20 mars, avec l'élection de C. Millon ; et puis, à  travers les neuf mois que la région vient de vivre. »

Q - Si vous étiez élu ce soir, vous démissionneriez de votre poste ministériel ?

« Je respecterais l'engagement qui a été pris au niveau du Gouvernement, qui est une règle, non pas écrite, mais une règle de principe. Parce qu'il faudrait remettre la région Rhône-Alpes sur les rails et lui faire prendre un nouveau départ. »

Q - Vous démissionneriez de votre poste ?

« Bien sûr, je l'avais déjà  dit au mois de mars dernier. »

Q - Il y a des choses qui ont été dites en mars dernier, et qui ont changé depuis.

« On n'a jamais changé, on a toujours dit depuis mars dernier : solution républicaine. »

Q - Un mot sur l'insécurité qui a monté cette année après trois années de recul. Est-ce que le Chef de l'Etat n'est pas fondé à  le reprocher au Gouvernement ?

« Le Chef de l'Etat a exprimé, lors des voeux, lundi dernier, une préoccupation qui est celle de tous les Français. li est normal qu'il l'exprime. Mais, en même temps, il a dit que c'était celle du Gouvernement Il a bien vu que, sur ce terrain-là , ce ne sont pas simplement des mots qui peuvent permettre de lutter contre l'insécurité, mais qu'il fallait une action le plus proche des citoyens, une action menée au quotidien ; une action que nous mettons en place, mais qui ne porte pas ses fruits dans l'immédiat »

Q - C'est le moins que l'on puisse dire !

« Je pense aux contrats locaux de sécurité que nous avons signés depuis le début de l'année 1998 - 150 -, il y en a 400 en préparation. »

Q - Mais, il n'y a pas de résultats ?

« Si ! Il y a des résultats ! La montée des violences urbaines date de cinq-six ans. Ce n'est pas un phénomène limité au dernier trimestre de l'année 1998. »

Q - Est-ce que cet espèce de désaccord que l'on sent monter entre le Président de la République et le Premier ministre sur l'insécurité peut mettre de l'eau dans le gaz dans la cohabitation ?

« Je ne parlerai pas de désaccord. Il y a une volonté du Gouvernement - et le Premier ministre l'exprimait hier dans son article du journal le Monde - qui est de faire face à  ce défi qui est aussi important que l'emploi ; qui concerne nos concitoyens qui vivent dans des quartiers où ils ont à  subir les agressions, les violences ; qui concerne les plus-démunis dans l'agglomération lyonnaise, c'est là  où il y a des difficultés à  vivre, et où la violence, la haine peuvent pourrir la vie d'un quartier. »

Q - Est-ce que vous seriez prêt, à  gauche, pour la première fois de votre histoire, à  prendre des mesures contre les jeunes multirécidivistes qui empoisonnent la vie des quartiers, et qui surtout font que les plus jeunes veulent les imiter ?

« C'est ce que nous avons déjà  dit, dans le Conseil de sécurité intérieure qui s'est passé au mois de juin. Ces mesures sont prises par la justice... »

Q - Faut-il changer les textes ?

« Il faut surtout appliquer avec fermeté les textes. C'est-à -dire, chaque fois, faire en matière de délinquance des mineurs, le rappel à  la loi. Et ce rappel à  la loi passe par des mesures de sanction. Ces sanctions peuvent aussi conduire à  l'éloignement de ceux qui agissent dans les quartiers et pourrissent la vie des quartiers. »

Q - Deux sondages, parus hier, affirment que si l'élection présidentielle avait lieu maintenant, M. Chirac devancerait M. Jospin. Est-ce que cela vous inquiète ?

« Nous ne sommes pas, aujourd'hui, à  l'élection présidentielle. Les choses bougent, les sondages indiquent des tendances d'opinion. On verra ! Là , le Gouvernement travaille. Il n'y a pas véritablement d'inquiétude. On a vu, avec la dernière campagne présidentielle, qu'une campagne présidentielle ne se gagne pas longtemps à  l'avance. Les Français se déterminent au moment du choix, et quand le choix viendra. »

Q - Retour à  la région Rhône-Alpes. Vous avez deux objectifs prioritaires. Eviter la réélection de C. Millon et tenter de vous emparer de la présidence. Est-ce que ce sont deux objectifs compatibles ? S'il y avait un choix à  faire entre ces deux priorités, que choisiriez-vous ?

« D'abord, mettre un terme à  cette présidence de M. Millon. C'est la volonté commune des Rhône-Alpins. Les Rhône-Alpins nous disent partout : on ne peut plus continuer, on ne peut plus avoir une région où le Front national joue son rôle. Ce n'est pas simplement un vote en faveur de M. Millon, c'est aussi
 une influence que le Front national a, peu à  peu, acquis - contrairement que dit M. Millon. Le Front national influe sur la région. On l'a vu dans la politique de la culture. Rappelez-vous la Biennale de la danse où le Front national a fait sauter les subventions. Rappelez-vous les universités, l'Université Lyon-Il qui a été mise... »

Q - Est-ce que le fait que le Front soit divisé change la donne ?

« C'est le même noeud de vipères. Ce sont les mêmes. Entre M. Vial qui a rejoint M. Mégret, et M. Gollnisch qui est resté fidèle à  M. Le Pen, c'est simplement une affaire de boutiques. Pour le reste, les idées sont les mêmes. Je ne ferai pas le tri. Je ne dirai pas qu'il y en a un qui est plus à  l'extrême droite que l'autre. Je crois que c'est copie conforme. Nous ne jouerons pas clans cette hypothèse-là , c'est-à -dire spéculer sur les divisions qui peuvent exister au sein du Front national. »

Q - Si vous deviez soutenir un candidat de la droite républicain, quelles sont les conditions que vous posez ?

« D'abord, il faut que ce candidat de la droite républicaine - qui aura fait, enfin, le chemin de couper avec C. Millon - dise clairement la place que la gauche occupe au sein de cette assemblée. C'est-à -dire qu'il reconnaisse que la gauche est une force politique. »

Q - Ca veut dire des postes ?

« Non ! Ca veut dire : pas de confusion en ce qui concerne les postes, l'exécutif. Dans une hypothèse comme dans l'autre - si je gagne -, l'exécutif doit être assuré par une tendance politique. Il n'y aura pas d'union sacrée au niveau de la gestion. Si la droite républicaine l'emporte, à  ce moment-là , elle assumera la gestion. Si je l'emporte, la gauche assumera la gestion. Mais, dans un espace républicain ! C'est-à -dire avec la volonté de mettre le Front national hors-jeu dans la vie régionale. Voilà  la première condition. La deuxième condition, c'est que l'on cesse toute compromission avec le Front national. Que la droite se prononce clairement. Je constate que le RPR - qui disait : on ne veut pas la gauche, on ne veut pas le Front national, et on aimerait bien prendre cette région à  l'UDF - commence à  venir à  des positions plus raisonnables, et à  voir la réalité politique. Mais l'on sait qu'il peut toujours y avoir des rechutes. On sait que, dans ce domaine, la tentation que représente le Front national est toujours présente à  droite. Nous ne voulons pas, sur ce plan-là , qu'il y ait des rechutes. Donc, il faut être clair. »

Q - Est-ce que Mme Comparini est la seule candidate qui corresponde aux conditions que vous venez de donner ?

« Ce n'est pas à  moi de choisir. Le 20 mars, il y a eu trois conseillers de droite qui ont dit tout de suite : nous n'acceptons pas M. Millon. Mme Comparini n'en faisait pas partie, mais très vite elle a pris ses distances. Elle a été, un petit peu, prise dans le fou de l'action. Je n'ai pas à  justifier son attitude, mais clic a pris ses distances. »

Q - Elle répond aux critères ?

« Elle répond au fait qu'elle se soit distanciée de Millon et qu'elle ait pris, vis-à -vis du Front national, une attitude claire. Mais il faut la confirmer. »

Q - On a l'impression que les états-majors ont été un peu « largués » dans cette affaire ?

« Je ne crois pas. »

Q - Les Verts, au début, ont dit : on fait ci, on fait ça ; à  droite, pareil

« Il y a eu, en effet, des surprises en ce qui concerne la décision du Conseil d'Etat. A partir de là , chacun a voulu se situer. Moi, ce matin, j'ai rassemblé la gauche, les Verts. Donc, nous allons dans cette bataille conscients du poids que nous représentons, mais aussi de notre volonté de faire échec à  C. Millon. »

Q - Cette élection a un écho national ?

« Bien sûr. On m'a dit qu'il y aurait, je crois, 200 journalistes présents ! »


Le Parisien - 7 janvier 1999

Le Parisien : Quel serait le sens de votre éventuelle victoire ?

Jean-Jack Queyranne (PS). Ce serait la rupture avec l'ère Millon. Et cela marquerait un nouveau départ de la région : nous renouerons le dialogue avec les milieux universitaires, culturels, économiques. Certes, une majorité relative est inconfortable. Mais elle est parfaitement possible. Elle exige simplement un travail en commun. Tous les élus républicains peuvent y prendre part.

Le Parisien : Etes-vous prêt, le cas échéant, à  faire voter, au 2e ou au 3e tour, pour un candidat de droite anti-Millon ?

Si une menace de réédition de l'opération Million se précisait, je suis prêt à  une solution républicaine. Mais à  deux conditions : il faut que la rupture avec le FN soit claire ; la place de la gauche dans la région et au sein de l'assemblée régionale doit être reconnue¦

Le Parisien : Ce qui implique quoi ?

Je ne parle pas de vice-présidence. Il ne doit pas y avoir de confusion dans les responsabilités. L'exécutif doit revenir ou à  la droite ou à  la gauche. En revanche, on ne peut pas faire l'impasse sur le rôle que la gauche doit jouer dans la région au sein d'un espace républicain. Nous ne passerons pas sous la table.

Le Parisien : N'êtes-vous pas gêné par l'appoint d'un indépendantiste savoisien ?

 Nous n'avons pas pris vis-à -vis de Patrice Abeille que deux engagements, contrairement à  ce que raconte Charles Million : d'abord, qu'il y ait un débat sur la région Savoie (ce qui est autorisé par la loi) ; ensuite, que les sièges sociaux de grandes sociétés publiques, comme le Tunnel du Mont-Blanc et le Tunnel de Fréjus. Un point, c'est tout.

Le Parisien : Faites-vous une différence en mégrétistes et lepénistes ?

 Aucune, c'est le même noeud de vipères. Quand je vois M. Vial, chef de file mégrétiste dans le Rhône, je me dis que rien ne change, ni dans l'idéologie ni dans les méthodes. Mégret, ce n'est pas la version « soft » de Le Pen.