Interviews de M. Georges Sarre, président délégué du Mouvement des Citoyens, à RMC le 18 janvier 1999 et dans "Le Parisien" du 23, sur l'opposition du MDC à la ratification du traité d'Amsterdam, la préparation des élections européennes, et sur la défense des mesures envisagées par Jean-Pierre Chevènement pour une politique de sécurité.

Texte intégral

RMC – 18 janvier 1999

Q - C'est le Congrès, tout à l'heure, à Versailles. Les parlementaires vont voter la révision constitutionnelle permettant de ratifier le Traité d'Amsterdam, cédant à l'Union européenne certains pouvoirs en matière d'immigration et de la circulation des personnes. Est-ce que vous allez à Versailles, d'abord ? Et est-ce que vous allez voter ce texte ?

« Un : bien entendu, je me rends à Versailles ; deuxièmement : je m'opposerai à l'amputation de notre Constitution car il faut que les Français soient parfaitement éclairés. Aujourd'hui, il y a peut-être mille Français qui connaissent le Traité d'Amsterdam, mille ! »

Q - Il y en a 800 qui vont le voter.

- « Qui vont le voter, non. »

Q - Oui, enfin, qui vont s'exprimer.

- « La majorité risque en effet de commettre cet acte contre la souveraineté du peuple. Parce que la Constitution - c'est pour cela que je vote contre - n'est pas un Kleenex qu'on jette à chaque fois qu'une négociation laborieuse à, Bruxelles aboutit à un Traité bâclé. Et on s'étonne de voir que lorsqu'apparaît la contradiction entre un Traité et, dans le cas précis, le Traité d'Amsterdam... eh bien rares sont ceux qui élèvent la voix pour dire qu'il vaudrait mieux modifier le traité, le réviser, plutôt que de changer la Constitution. »

Q - Les Français se sont exprimés.

- « Non, ils ne se sont pas exprimés, je regrette. »

Q - Non, ils se sont exprimés.

- « Non, non. Tout à l'heure, j'écoutais des papiers : tout cela est faux. Il est tout à fait évident qu'il y a un transfert important de souveraineté puisque tout ce qui touche à la circulation des personnes, tout ce qui touche à quelque chose d'essentiel, la France ne pourra plus dire qui elle veut accepter ou qui elle veut refuser sur son territoire. De même que la Constitution - mais écoutez, la loi fondamentale de la République - sera placée en droit sous l'autorité du droit européen. Donc, il s'agit de choses essentielles et je voudrais dire, ce qui me semble plus important, c'est que selon l'article 3 de la Constitution, parce qu'on en cite beaucoup d'autres, mais jamais le 3, or selon l'article 3 de la Constitution, il résulte sans aucune ambiguïté possible que les représentants élus du peuple, c'est-à-dire les députés et sénateurs, ont la mission et le droit d'exercer la souveraineté nationale mais non le droit de l'aliéner en tout ou partie. Or là, on aliène une partie de notre souveraineté nationale et de notre Constitution. »

Q - Comment qualifiez-vous ce que s'apprêtent à faire les représentants du peuple français tout à l'heure ?

- « Je considère que l'Histoire se souviendra de leur vote et je considère pour ma part que le Président de la République, en n'appelant pas les Français à se prononcer à travers un référendum - car c'est le peuple qui est souverain et personne d'autre - commet un acte de forfaiture. »

Q - Mais le Premier ministre approuve cet acte ?

- « Vous savez, le Premier ministre ne convoque pas à Versailles. »

Q - Je dis « approuve » : il approuve le traité.

- « Le Premier ministre est le Premier ministre, il ne peut pas décider d'un référendum. »

Q - Mais il approuve, vous savez très bien qu'il approuve ce traité. »

- « Bien entendu. »

Q - Donc, il participe aussi de cet acte de forfaiture.

- « C'est le Président de la République, de par la Constitution, qui commet la forfaiture. »

Q - Est-ce que cela ne vous ennuie pas que le Président de votre mouvement, le Mouvement des citoyens, participe d'un Gouvernement qui a signé le Traité d'Amsterdam, et qui s'apprête donc à l'appliquer ?

- « Ce traité lamentable, négocié dans des conditions incroyables, a été négocié par le gouvernement Juppé. »

Q - Mais il a été signé par le gouvernement Jospin.

- « Oui, quelques jours après l'installation de L. Jospin. Alors ce qu'il faut préciser, car il n'a pas voulu engager tout de suite un conflit de cohabitation avec le Président de la République, ce que nous avons choisi, en tant que Mouvement des citoyens, c'est de participer à la majorité plurielle, d'être au Gouvernement. Eh bien, nous avons fait ce choix pour peser. En ce moment, nous essayons de peser dans beaucoup de domaines de façon à ce qu'il y ait réorientation de la construction européenne, car nous n'avons pas oublié ni constaté de voir que les choses évoluent, et il faut toujours être dans le mouvement. »

Q - Les élections européennes auront lieu dans quelques mois. Etant donné vos divergences avec le PS, notamment sur ce point, est-ce que vous envisagez toujours une liste commune avec le PS, comme c'était votre souhait exprimé ? »

- « Nous avons quatre hypothèses de travail: la première, celle qui a vraiment notre préférence, c'est une liste de toute la gauche, une gauche sérieuse, responsable, qui souhaite réussir. »

Q - On peut enterrer cette hypothèse.

- « Vous enterrez, je trouve que c'est un peu vite mais vous pouvez avoir raison. Reste trois autres hypothèses: soit nous avons une liste avec le PS, ce qui signifierait qu'il y a mouvement des deux côtés, notamment du PS. Nous pouvons faire une liste avec le PC : j'ai une rencontre, demain, avec R. Hue. Nous allons explorer, nous verrons bien. Et si nous ne pouvons pas avoir une liste soit avec le PS soit avec le PC, parce que nous serions en désaccord sur le fond, eh bien, le Mouvement des citoyens ira à la bataille tout seul. »

Q - C'est une vraie hypothèse ?

- « Bien entendu. »

Q - Hypothèse possible ?

- « Mais oui. Pourquoi, vous en doutez ? Vous ne nous connaissez pas encore ? Vous savez que nous mettons toujours nos paroles en conformité avec nos actes et réciproquement. »

Q - Pour revenir aux affaires françaises, le Président de la République, sur le problème de la sécurité, a demandé au Gouvernement à nouveau, samedi, d'engager une action urgente. Est-ce qu'on peut, à votre avis, modifier rapidement la situation en matière de sécurité ?

- « C'est nécessaire, il le faut. »

Q - Et c'est possible ?

- « Oui, c'est possible, parce qu'il faut faire en sorte que tous les citoyens aient un égal accès à la sécurité, où qu'ils résident. »

Q - C'est ce qu'on dit depuis des années ?

- « Non, ce n'est pas ce qu'on dit depuis des années, car je vous rappelle qu'il y a quelques mois s'est tenu un colloque, à Villepinte, où un certain nombre de choses ont été décidées : contrats locaux de sécurité, embauche d'adjoints de sécurité, d'agents locaux de médiation sociale, réorganisation des effectifs de police et de gendarmerie et mise en place d'une police de proximité, tels sont les outils de cette action. »

Q - Résultat : la criminalité augmente.

- « La criminalité augmente, mais il faut qu'elle recule. Et pour qu'elle recule, eh bien il faut que face au sentiment d'impunité du jeune délinquant - car si la délinquance augmente, c'est parce qu'il y a une explosion du côté d'une petite, petite minorité de quelques caïds qui infestent la vie dans les quartiers -, répandu dans la population, le simple rappel au nécessaire respect de la loi, nous en sommes tous convaincus, ne suffit plus. De même il y a lieu de tirer les leçons de l'échec... »

Q - Que faire, que faire ?

- « …c'est ce que je vous dis, de certaines politiques de la Ville qui reviennent littéralement à assigner le jeune à résidence dans les quartiers devenus des ghettos criminogènes. Alors le contexte actuel exige des réponses nouvelles et adaptées à une délinquance... »

Q - Par exemple ?

- « ...eh bien, quand J.-P. Chevènement propose la création de centres de façon à éloigner les jeunes 1) de leur milieu familial, 2) du quartier dans lequel ils jouent un rôle de petits chefs avec, bien entendu, à côté ou en soubassement, une économie souterraine. C'est la politique qui permettra 1) de ramener la tranquillité dans les quartiers et, bien entendu, de sauver ces jeunes, car autrement, ils termineront sous les balles des policiers et des gendarmes. Voilà ce qu'il faut dire. Alors, pour quoi faire dans les centres ? Eh bien pour resocialiser ces jeunes gens, ces enfants même on peut dire, dans de nombreux cas, les ramener à je dirais l'élémentaire : apprendre à lire, à écrire, etc., à travailler : de l'apprentissage et, progressivement, retrouver une vie plus ordinaire. »

Q - Mme Voynet, ce matin, qui fait partie de la majorité plurielle avec vous - les Verts -, vous demande, ce matin, de faire très très attention. Vous met en garde sur ces mesures d'éloignement des jeunes ?

- « Ecoutez, les Français apprécieront. Car dans les priorités du Gouvernement, j'en connais deux, moi : un, tout faire pour combattre le chômage et créer des emplois ; deux, la sécurité. Alors si Mme Voynet n'est pas d'accord avec cette politique, qu'elle le dise. Il va y avoir la réunion du Conseil de sécurité intérieure à la fin de ce mois, qui prendra un certain nombre de mesures. »

Q - Elle s'inquiète des méthodes. On peut être d'accord sur la sécurité et pas être d'accord sur les méthodes.

- « Oui, oui, mais vous savez, il faut sortir de l'angélisme. Il faut voir ce qu'est la réalité. Moi je considère qu'il y a je dirais une sorte d'idéologie libertaire - de pacotille - qui, aujourd'hui, sévit dans certains milieux. Eh bien cette idéologie doit être combattue, et c'est ce que nous faisons. »

Q - Je vais vous poser la dernière question, une question à vous qui avez été ministre du Gouvernement. Lorsqu'il y a un changement de politique en Allemagne, comme on le connaît aujourd'hui sur la.... politique du nucléaire qui fait que la Cogema, -en France, voit son contrat partir en fumée, est-ce que le Gouvernement français doit obtenir des dédommagements ?

- « Bien entendu. Un : je considère que cette affaire est sérieuse - 30 milliards! Deuxièmement, ces· contrats ont peut-être été négociés dans des conditions qui ne sont pas satisfaisantes. Il faut voir. Troisièmement, moi je réponds : M. Pierret a raison de parler comme il l'a fait, il est nécessaire que la France soit dédommagée. »

Q - Le Chancelier dit non.

- « Quatrièmement, moi j'ai été surpris de voir Mme Voynet aux côtés de son collègue allemand : quand elle a montré son doigt mouillée, comme pour prendre la direction du vent, elle est apparue plus comme militante que comme ministre de la République française. »


Le Parisien – 23 janvier 1999

Q - Y a-t-il aujourd’hui, comme certains l’affirment, une dérive sécuritaire de Jean-Pierre Chevènement ?

Georges Sarre. - C’est une campagne par une partie de la « gau-gauche » qui tente d'enfoncer un coin entre Lionel Jospin et Jean-Pierre Chevènement.

Q - Vous, parlez de « gau-gauche », comme Le Pen parle de « pu-putsch »...

- Ce n'est pas parce que Jean-Marie Le Pen emploie des mots qu'on ne peut pas les utiliser.

Q - Alors, dérive ou non ?

- Non. Tant qu'il ne disait rien, le « miraculé républicain » était parfait. Aujourd'hui, il est rentré, parle et n'a pas changé, Résultat : après l'avoir présenté comme une sorte de saint, il devient un diable. L'archange Gabriel se serait transformé en Lucifer.

Q - Tout est parti des propos du ministre de l'Intérieur sur Daniel Cohn-Bendit...

- Il a rappelé que les Verts sont allés le chercher en Allemagne pour faire des voix. Qu'y, a-t-il là de choquant ? Quant à « anarchiste mercantiliste », cette expression n'est pas de lui, mais de l'essayiste Gilles Chatelet dans son livre « Vivre et penser comme des porcs ». Et les « élites mondialisées », c'est une façon de désigner des gens qui ne considèrent plus la patrie à laquelle ils appartiennent.

Q - Cette expression n'est-elle pas historiquement connotée ?

- Pas du tout ! Tout cela, c'est de l'amalgame ! On reste médusé. Nous sommes en présence d'une véritable campagne.

Q - Au sein du gouvernement, Chevènement est désavoué...

- Quand il parle de « sauvageons », c'est quand même mieux que voyous. Un sauvageon c'est un arbuste qui pousse sans graisse dans un jardin en friche : cela ressemble à ce que l'on voit chez quelques jeunes multirécidivistes...

Q - Jospin désavoue Chevènement quand il veut supprimer les allocations familiales aux parents de jeunes délinquants...

- Le ministre de l'Intérieur a repris le texte de la décision du conseil de sécurité intérieure du 8 juin auquel participaient Elisabeth Guigou et d'autres ministres. Jean-Pierre Chevènement n'a rien inventé. Aujourd'hui, il ya une traque qui est organisée contre lui. L'offensive est de taille. Elle est conduite de manière méthodique. Que certains au sein de la « gau-gauche » alimentent cette campagne, c'est possible. C'est même vraisemblable.