Interviews de M. Philippe Séguin, président RPR de l'Assemblée nationale, dans "Marianne" du 19 mai et "Paris-Match" du 22 mai 1997, sur les thèmes de la majorité dans la campagne des élections législatives notamment le libéralisme ("corrigé par les impulsions de l’État"), la flexibilité et l'Union économique et monétaire.

Texte intégral

Date : 19 mai 1997
Source : Marianne

Marianne : Toutes les études d’opinion le confirment, la majorité des Français se désintéressent de la campagne électorale. Pourquoi ?

Philippe Séguin : Ils n’ont pas pleinement compris les motifs de la dissolution. Le thème des quarante jours pour impulser le nouvel élan n’a pas convaincu. La majorité a besoin des cinq années qui viennent ? se demandent-ils. Ou de quarante jours seulement ? Et que se passe-t-il donc depuis deux ans ? Bref, tout cela a paru compliqué à une opinion un peu désorientée.

Marianne : Dans un premier temps, la majorité a insisté sur un « choix de civilisation » …

Philippe Séguin : Ça ne correspond pas à une réalité tangible. Les Français ont le sentiment désastreux que la politique a de moins en moins de prise sur la réalité et que les hommes politiques, du coup, ont de moins en moins d’influence sur la vie quotidienne et collective des citoyens. Ces derniers prennent donc leurs distances, tirant la leçon logique de l’effacement du politique. D’autant qu’ils constatent que la France souffre d’une tendance générale à la résignation : la loi du marché l’emporte sur le volontarisme politique. « Volontarisme », c’est – presque – devenu un gros mot. Comment s’en étonner : le pouvoir passe, de la façon progressive, sous le contrôle des spécialistes ou des corporations qui substituent leur propre logique à la logique collective.

Marianne : Des exemples ?

Philippe Séguin : Les banquiers centraux gèrent la monnaie et imposent de la sorte la politique budgétaire et fiscale. Les juges veulent s’autogérer et rendre la justice au nom des principes dont ils se croient les seuls porteurs. Pendant ce temps, les communautés d’intérêts s’organisent et la logique de l’efficacité s’est substituée à celle de l’élection, le pouvoir politique devant se limiter à organiser la juxtaposition des uns et des autres. De tout cela, les Français ont pris conscience. C’est évidemment la contrepartie d’une évolution économique, sociale et culturelle. La France est engagée dans une nouvelle donne, radicalement différente de ce qu’elle a connu : la mondialisation – que l’Europe amplifie au lieu de la contrôler , née de la conjonction de deux phénomènes qui se nourrissent l’un l’autre, la libération de l’échange et l’explosion technologique. On se retrouve ainsi embarqué dans un mouvement qui remet en cause les fondements de la République et on en arrive à un système dont la finalité essentielle n’est plus le bonheur des gens.

Marianne : Le Président de la République se serait-il trompé en décidant de dissoudre l’Assemblée nationale ?

Philippe Séguin : Sa décision est, littéralement, indiscutable. Cependant, conformément aux explications fournies par Jacques Chirac, je m’efforce de donner un sens à la dissolution et de rechercher sa plus grande utilité : préparer le rendez-vous de 1998. C’est pour cette raison que je mène une campagne que certains estiment, à tort, marginale ou décalée. L’Europe peut être une chance, pour maîtriser cette nouvelle donne que j’évoquais, ou un danger si elle démultiplie ses conséquences les plus dangereuses. Actuellement, on semble se diriger vers la seconde alternative. Et la question de l’emploi ne sortira pas de ce cadre : choisirons-nous de maîtriser ou de subir cette nouvelle donne ?

Marianne : Un thème domine la campagne : la place de l’État dans la société française. Vous dites : « Mieux d’État » ; Madelin, Balladur ou Sarkozy expliquent, eux, tous les Jours, qu’il faut « moins d’État » ...

Philippe Séguin : Nos sensibilités diffèrent... Édouard Balladur a écrit un jour : « Je crois en l’homme plus qu’en l’État. » Je dirai volontiers, pour ma part : « Je crois en l’État parce que je crois en l’homme. »

Marianne : Sur ce sujet crucial, quelle ligne va l’emporter au sein de la majorité ?

Philippe Séguin :  Cela dépendra avant tout du message qui montera du pays et des choix du président, opérés en conséquence...

Marianne : Mais les choix de Jacques Chirac sont flous, et de façon permanente. On a l’impression qu’il se tient à équidistance des deux lignes. Ce n’est pas tenable...

Philippe Séguin : Quel que soit le jugement porté sur les deux premières années du septennal, une chose reste certaine : un message clair est monté du pays en 1995 et le président a été élu sur une série de principes. Le problème reste de savoir si ce message est toujours celui du pays et si nous avons les moyens d’y répondre.

Marianne : Pour vous, la dissolution n’implique pas qu’en cas de victoire la majorité conduira une politique plus libérale...

Philippe Séguin : J’ai écouté le président le 21 avril dernier. Je m’en souviens dans le moindre détail, c’était le jour de mon anniversaire. J’ai lu ensuite son texte dans la presse régionale. Je n’ai rien vu qui puisse indiquer que nous plongions désormais dans l’ultralibéralisme. Je me sens donc conforté dans un libéralisme légitimé où l’égalité des chances est prise en compte, sinon, c’est la loi de la jungle. Je me sens donc conforté quand je me prononce en faveur d’un libéralisme corrigé par les impulsions de l’État ou tempéré par la protection sociale.

Marianne : Vous en revenez sans cesse aux messages que les électeurs de la majorité s’apprêtent à adresser au président. Lequel ? Celui du trio Madelin-Balladur­Sarkozy ? Ou celui de Philippe Séguin ?

Philippe Séguin : Le message qui passe est d’une extrême clarté... J’ai la faiblesse de penser qu’il n’est pas éloigné du mien.

Marianne : la majorité fait campagne sur les divergences entre Jospin et Hue. C’est de bonne guerre. Au sein même de votre camp, il y a des divergences au moins aussi Importantes entre Alain Madelin et vous...

Philippe Séguin : Récemment, j’écoutais un débat entre MM. Balladur et Delors. Philosophiquement, ils étaient très opposés. Mais, en réalité, l’un et l’autre proposaient la même chose. La philosophie est une chose, l’action politique une autre. Je me suis opposé au Traité de Maastricht. Cela a été voté, ratifié. Je suis contraint d’en tenir compte. Mais, à gauche, certains refusent toujours de reconnaître le vote. Ils demandent un nouveau référendum. Pas moi.

Marianne : Il faut donc s’en tenir aux critères et au calendrier de l’euro ?

Philippe Séguin : Il y a des ouvertures et des interprétations possibles dans ce traité. Il faut les explorer et saisir toutes les opportunités. Ensuite, sans renégocier le traité, on peut le préciser, l’adapter. Allons-y, profitons-en ! Chacun sait bien qu’il va falloir se retrouver autour de la table pour faire des choix politiques, à cette réserve près que chacun ait fait d’abord les efforts nécessaires pour être présent.

Marianne : Vous posez donc vous aussi vos conditions au passage à la monnaie unique ?

Philippe Séguin : Je ne pose aucune condition. Je prévois que nous allons nous retrouver devant un problème politique et qu’il faut savoir ce que nous voulons. C’est pour cela, je pense, qu’il y a eu dissolution et c’est donc de cela qu’il nous faut parler en priorité dans cette campagne. C’est de cela que doit être nourri le message du pays. La monnaie unique, oui, mais comment, avec qui, et pour faire quoi ?

Marianne : Comment analysez-vous la défaite des conservateurs en Grande-Bretagne ? Est-ce la défaite du modèle néolibéral ?

Philippe Séguin : Le problème n’est pas là. Il n’y a qu’un seul enjeu avec la Grande-Bretagne : par exemple, va-t-elle continuer à contraindre les gens à ne pas choisir leur médecin ? À leur distribuer les médicaments à l’unité ? À laisser grossir les listes d’attente devant les entrées des hôpitaux ? Notre différence essentielle avec les Anglais se situe précisément là : vont-ils rapprocher leur système social du nôtre ? Si la réponse est négative, cela pose un vrai problème, comme si un porte-avions extrême-oriental venait mouiller dans nos eaux. Car la France « délocalise » plus vers l’Angleterre que vers une autre partie du monde. Il y a de nombreux jeunes diplômés français qui s’en vont là-bas trouver leur premier emploi ; quand ce ne sont pas des entreprises qui installent leurs bureaux à Londres.

Marianne : Souhaitez-vous, vous aussi, que les socialistes français s’alignent sur Tony Blair, selon la dernière idée à la mode ?

Philippe Séguin : Je suis surtout consterné lorsque je détaille les deux principales « idées » du PS qui émergent de cette campagne : la création de 700 000 emplois sur cinq ans et les 35 heures payées 39. Je compatis, à vrai dire, car, je sens bien qu’ils en sont consternés eux-mêmes...

Marianne : Vous êtes pourtant d’une rare injustice avec Lionel Jospin. Vous en faites la cible unique de vos attaques au moment même où il se rapproche de vous sur l’Europe.

Philippe Séguin : Mais enfin... qui a décidé de donner tout pouvoir dans l’Europe maastrichtienne à la banque centrale européenne, à des gens qui ne nous connaissent pas et dont nous savons qu’ils ne sont pas les représentants des peuples ? À ce moment-là, où était donc Lionel Jospin ? Et lorsqu’on a oublié l’emploi dans les objectifs de l’Europe, où était Lionel Jospin ? Il est tout de même le comptable de ceux qui ont négocié le traité ! De quelle crédibilité dispose-t-il pour exiger la renégociation du traité alors qu’il est le chef de ceux qui l’ont conçu et avalisé ? C’est trop facile : prendre une décision historique aussi lourde, aussi grave et, ensuite, avouer une part d’erreur. Alors voilà : on commet l’erreur historique, l’erreur capitale, ensuite, cinq minutes à confesse, un Pater, deux Ave et hop ! Jospin est redevenu un poulet de l’année. À d’autres, s’il vous plaît !

Marianne : Êtes-vous disposé à lancer une nouvelle structure rassemblant des républicains de droite et de gauche ?

Philippe Séguin : Tout est toujours imaginable...

Marianne : Mais encore...

Philippe Séguin : Tout est toujours imaginable...

Philippe Séguin : Si la droite l’emporte d’une courte tête, ou si la gauche gagne de peu, pourriez-vous prendre la direction d’un gouvernement républicain d’union ?

Philippe Séguin : C’est au Président de la République de me poser la question, si elle doit m’être posée...

Marianne : Vous parlez peu du Front national...

Philippe Séguin : C’est une verrue, qui témoigne surtout de notre mauvais état général. Tenter de l’exciser ne provoquera qu’un saignement sans améliorer cet état général. Paradoxalement, la diabolisation et les coups portés au FN le font croître et embellir.

Marianne : C’est donc pour cela que vous en parlez si peu ?

Philippe Séguin : Il faut se battre sur les solutions et se souvenir que, le Front national, c’est l’expression ultime de la protestation et du refus après le vote blanc puis l’abstention. Le vote FN me fait penser à ces enfants qui cherchent le mot le plus grossier possible pour attirer l’attention des adultes. Et là, plus on dit que c’est une poubelle, plus la poubelle sent mauvais, plus ceux qui veulent émettre un vote de protestation estiment qu’il s’agit, justement là, de la bonne façon pour se faire remarquer.

Marianne : Il ne faut donc pas exclure les électeurs de Le Pen ?

Philippe Séguin : Exclure 15 à 20 % des Français ne rime à rien. Mais on s’honore évidemment en ne les flattant pas pour recueillir leurs suffrages. De plus, cela ne sert à rien.

Marianne : Estimez-vous que certains secteurs publics peuvent être privatisés et qu’en tout état de cause d’autres, pour toujours, appartiennent à l’État ?

Philippe Séguin : Absolument. J’estime que le maintien d’une entreprise dans le secteur public ne signifie pas forcément le rejet des critères de gestion du privé. Mais l’esprit service public doit être maintenu.

Marianne : Mais certaines privatisations sont-­elles, selon vous, exclues ?

Philippe Séguin : La Poste, car je ne conçois pas que le prix d’un timbre puisse être différent selon les endroits ; la SNCF ; EDF-GDF... Voilà quelques exemples...

Marianne : Ils sont nombreux, dans les rangs de la majorité, à évoquer sempiternellement la flexibilité...

Philippe Séguin : Flexibilité, dites-vous ? Qu’il faille moderniser le système, bien sûr. Ceci étant dit, on ne voit que trop ce qu’il y a dans l’esprit de certains. C’est une voie sans issue : on aura beau faire, nous n’arriverons jamais à concurrencer les salaires des Chinois, des Ukrainiens ou des Sri Lankais. Nous exploserons avant. Car, on ne peut pas mobiliser un pays sur l’organisation de la régression sociale. C’est toute la contradiction d’un modèle qui voudrait nous faire intégrer la World Company.


Date : 22 mai 1997
Source : Paris-Match

Paris-Match : Certains, à droite, considèrent qu’il faut d’ores et déjà annoncer un changement de Premier ministre pour éviter que la campagne de la majorité ne s’enlise. Existe-t-il un problème Juppé ? Êtes-vous prêt à lui succéder si Chirac vous le demande ?

Philippe Séguin : C’est le Président de la République qui désigne le Premier ministre, à l’issue d’élections qui dégagent une majorité parlementaire et expriment la volonté du pays. Il serait donc à mon sens incongru, pour ne pas dire plus, d’annoncer le nom du futur Premier ministre alors que les Français ne se sont pas encore prononcés. J’ajoute que l’impressionnante avalanche de critiques qui s’est abattue sur Alain Juppé – lesquelles proviennent, parfois, de ceux-là mêmes qui ne tarissaient pas d’éloges sur lui il y a seulement quelques mois – frise l’indécence. C’est la chasse à l’homme, l’hallali : c’est indigne de notre démocratie.

Paris-Match : Vous avez prévenu que, si l’emploi n’était pas au cœur de la campagne, on risquait de passer à côté de l’essentiel. Avez-vous le sentiment d’avoir été entendu sur ce point ?

Philippe Séguin : J’ai eu l’impression, en effet, que le sujet avait quelque difficulté à sortir. Pourtant, l’emploi est au cœur de tout et constitue la préoccupation majeure des Français, comme les sondages, mais aussi le simple bon sens, le prouvent. D’où ce côté un peu irréel qui a caractérisé les premiers jours de la campagne et ce débat qui semblait tourner à vide. Comme tout le monde a échoué, comme il paraît que tout a été essayé, il n’était pas étonnant que l’on ne se concentre pas d’entrée sur un sujet qui prenait des allures de tabou. Je constate, fort heureusement, qu’on s’est tout de même mis enfin à en parler et je ne serais évidemment pas mécontent si j’y étais pour quelque chose. Cela dit, l’essentiel me paraît être de ne pas se lancer des chiffres à la figure. Les socialistes, avec leur promesse de créer 700 000 emplois ex nihilo, sont déjà allés, sur ce point, assez loin. L’essentiel, à mes yeux, c’est de dire que la lutte contre le chômage n’est plus une affaire strictement française. Que les clés sont européennes. Et que ces clés, nous ne les obtiendrons que si l’Europe se décide enfin à faire de l’emploi sa priorité absolue. C’est tout le sens de l’échéance de 1998. Et, à mon avis, tout l’enjeu de cette élection.

Paris-Match : Pensez-vous que, d’une façon ou d’une autre, les critères d’adhésion à la monnaie unique seront revus ?

Philippe Séguin : Le rendez-vous européen de 1998 est l’occasion unique et probablement ultime d’une vaste remise à plat, un nouveau départ pour l’Europe de façon à mettre – enfin – l’emploi au cœur de la volonté européenne. Il me paraît évident dons cette perspective que les critères d’adhésion à la monnaie unique seront un élément d’appréciation parmi d’autres. Ce n’est pas moi qui l’affirme, d’ailleurs, ce sont les principaux responsables économiques allemands qui ont commencé de dire que les impératifs qui avaient été fixés n’étaient pas si impératifs que ça en définitive... Et c’est Valéry Giscard d’Estaing – dont on ne saurait dire qu’il est un antieuropéen primaire ! – qui déclarait récemment que la monnaie unique ne devait pas être une affaire de dixièmes de points dans des statistiques, des statistiques à la fiabilité au demeurant douteuse... Peut-on imaginer que l’on va disqualifier tel ou tel pays sous prétexte que son déficit est à 3,3 % du PIB et non à 3,1 %  – comme s’il s’agissait d’un jeu, et comme si une monnaie était forte à 3 points, alors qu’elle deviendrait subitement faible à 3,3 ! Les critères de convergence sont importants, mais en termes de tendance... Car, on ne va pas réduire le grand projet européen à un seul calcul comptable. Ce serait la façon la plus sûre de le vouer à l’échec.

Et qu’on ne vienne pas nous dire que tout est joué, et que les gouvernements n’auraient plus rien à dire. Tout le monde sait très bien que le Traité de Maastricht ne pourra être appliqué dans sa lettre actuelle et qu’il devra être rediscuté, adapté, complété, précisé – peu importe – et ce pour son propre salut et pour le nôtre.

Paris-Match : Partout dons les grandes démocraties européennes – Italie, Espagne, Grande-Bretagne, Allemagne –, l’État privatise et se désengage. La France peut-elle faire exception ?

Philippe Séguin : Permettez-moi de vous faire remarquer, s’agissant des privatisations, qu’elle n’y déroge pas. Nous en avons de récents exemples. Cela ne me choque pas. Les risques d’un « désengagement » de l’État ne sont pas là. Quand il s’agit de retirer l’État de secteur ou de domaines où il n’apporte rien, où « il ne sait pas faire », cela me paraît évidemment une bonne chose. S’il s’agit, en revanche, de désengager pour désengager, par mimétisme ou en vertu d’un quelconque dogmatisme néolibéral, s’il s’agit de déclarer la guerre à l’État, là, je ne serai plus d’accord. En France, nous avons une conception dynamique du rôle de l’État, qui est un peu l’incarnation, le bras séculier de la nation et de la communauté d’appartenance qu’elle représente. Le libéralisme auquel nous croyons, en France, mais aussi dans beaucoup d’autres pays d’Europe, est un vrai libéralisme, qui garantit l’innovation, l’émulation, qui récompense ceux qui osent, qui travaillent. Mais, il n’a de sens que s’il assure l’égalité des chances, s’il est tempéré par un système équitable de protection sociale, et surtout s’il est corrigé par le rôle d’impulsion de l’État, garant de l’intérêt général. Cette conception humaniste et sociale du libéralisme n’est peut-être pas très à la mode, mais elle conserve, j’en suis convaincu, toute sa force et toute sa légitimité. Ce n’est pas par moins de solidarité que nous entrerons mieux dans la modernité. Je suis même persuadé du contraire.

Paris-Match : Selon vous, la dissolution voulue par Chirac, alors qu’il n’y avait pas de vraie crise politique, doit-elle entraîner une modification des institutions ?

Philippe Séguin : Deux remarques, au préalable. Premièrement, l’initiative qu’a prise le Président de la République est exactement conforme à ses prérogatives constitutionnelles. Son pouvoir est discrétionnaire. Il faut s’en souvenir quand on pense que certains n’ont pas hésité à parler de manœuvre... ou même de coup d’État ! Deuxièmement, les institutions sont par essence une matière vivante, appelées à évoluer. Il y a la lettre, mais il y a aussi l’esprit et la politique. Cela étant dit, il est certain que cette dissolution est la première depuis 1968 à intervenir hors de toute crise majeure – type 1968 –, ou, sans qu’il y ait contradiction entre les orientations du chef de l’État et celles de la majorité parlementaire. Il y a sans aucun doute une inflexion de notre pratique constitutionnelle qui impliquera des ajustements. Dans la mesure où la présidence ne se contente plus d’arbitrer – ce qui suppose déjà un réel engagement –, mais tend à s’impliquer davantage dans le débat politique quotidien, il est légitime de réfléchir à un nouveau renforcement des moyens dont dispose le Parlement pour exercer ses prérogatives ; pour éviter tout risque de déséquilibre ou de dysharmonie dans le fonctionnement de nos institutions. Ce serait d’ailleurs tout à fait en phase avec le soutien que Jacques Chirac a apporté, dès son élection, à la rénovation de l’institution parlementaire.

Paris-Match : Depuis l’élection présidentielle, on ne vous a pas beaucoup entendu. Au fond, estimez-vous que la politique menée par le Gouvernement a été conforme à l’esprit de la campagne de Jacques Chirac en 1995 ?

Philippe Séguin : Je prends acte de ce que vous ne m’avez pas beaucoup entendu. Il eût fallu mieux prêter l’oreille. Car, il semble que je ne suis pas resté muet sur bien des sujets, notamment sur l’Europe. Même s’il est vrai que mes fonctions de président de l’Assemblée nationale m’ont imposé de prendre une certaine distance avec le quotidien lors de l’élection présidentielle, Jacques Chirac a tracé une grande ambition pour la France. Le Gouvernement a dû faire face, depuis deux ans, à des défis multiples au moment même où ses marges de manœuvre étaient singulièrement réduites. Il a dû se battre sur tous les fronts. C’est un fait qu’il faut réduire nos déficits, qu’il faut le faire impérativement si nous ne voulons pas qu’ils « plombent » notre redressement. C’est un fait, aussi, que nous sommes pris depuis des années dans un véritable carcan monétaire, que nous devons aux socialistes, et qui bride nos initiatives. C’est un fait, enfin, que, même s’il y a encore beaucoup de ressources à mobiliser contre le chômage dans notre pays, les vraies clés du problème sont européennes. Et c’est ou niveau européen que nous devons peser de tout notre poids pour que cela soit pris en compte.

Paris-Match : Entre majorité et opposition, les sondages sont incertains. Une victoire de la gauche est-elle, d’après vous, totalement exclue ?

Philippe Séguin : Bien sûr qu’elle n’est pas exclue. Rien n’est jamais joué, ni dans un sens, ni dans l’autre, l’Histoire le prouve. C’est tout l’intérêt de la démocratie. Quant aux sondages, l’expérience de la dernière présidentielle a montré, me semble-t-il, qu’il fallait les utiliser avec précaution... Surtout pour la consultation actuelle, qui concerne 577 circonscriptions, avec toutes les données complexes que cela suppose.