Déclaration de M. Jean-Pierre Masseret, secrétaire d’État aux anciens combattants, sur la résistance et les valeurs de le République, Vichy le 10 juillet 1997.

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Circonstance : Cérémonie d'hommage aux Quatre-vingt parlementaires opposés aux pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, à Vichy le 10 juillet 1997.

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Texte intégral

Monsieur le Ministre, Maire de Vichy,
Monsieur le Préfet, qui en l’absence de toute présence gouvernementale représentez l’État républicain qui nous appelle aujourd’hui,
Messieurs les Députés,
Monsieur le Sénateur, cher collègue Cluzel,
Monsieur le Sénateur honoraire, cher André Rabinot,
Messieurs les Conseillers régionaux, généraux,
Messieurs les Officiers supérieurs,
Messieurs les Présidents des associations patriotiques, professionnelles,
Mesdames et Messieurs.


En cet instant, je mesure tout à fait l’honneur qui m’est dévolu, parce que je représente, cet après-midi, ici à Vichy, le Gouvernement et Monsieur le Premier ministre.
Et je voudrais tenter une synthèse des différentes interventions qui ont été prononcées devant vous.
Quelle pourrait-être cette synthèse ?
C’est d’abord, évoquant le souvenir des quatre-vingts parlementaires qui se sont opposés au projet de Laval qui donne au Maréchal Pétain les pleins pouvoirs que l’on sait, de saluer leur courage et leur lucidité.
Et ensuite de conclure sur la lucidité et le courage dont nous devons faire preuve aujourd’hui.
Courage des Quatre-vingts, bien évidemment. Parce qu’il fallait effectivement, le 10 juillet 1940, résister.
Les armées allemandes envahissaient la France. Nos armées quelle que soit leur situation héroïque étaient défaites. Weygan était à Clermont-Ferrand, Doriot et Laval dans les couloirs du Grand Casino de Vichy, faisant des pressions, des intimidations, des menaces. Certains des députés n’étaient pas venu ici, Pierre Cot par exemple. Léon Blum ne pouvait se déplacer qu’entouré d’une escorte protégeant sa personne. Et les pressions, dans la nuit s’exerçaient.
On a même interdit à Vincent Badie, dont je salue ici l’épouse, de monter à la tribune pour s’opposer à la proposition qui était faite aux députés et aux sénateurs.
C’était un véritable coup d’état ! Et dans cette situation-là, il fallait, en effet, montrer du courage pour résister aux diverses pressions !
Mais le courage ne suffisait pas… Ils avaient aussi la lucidité, parce qu’ils savaient qu’à travers la proposition qui leur était faite de voter ces pleins pouvoirs, c’était la fin de la République française.
C’était la fin de la démocratie parlementaire. C’était le début de la collaboration.
Et ils savaient que derrière cela des Français allaient arrêter des Français ! Des Français allaient torturer des Français ! Des Français prêteraient la main à l’Holocauste dont a été victime la Communauté juive !
Tout cela s’organisait logiquement autour d’une pensée idéologique. C’était écrit, et ils avaient la lucidité suffisante de comprendre qu’il fallait s’opposer à cette proposition et que, derrière, la Résistance serait attaquée.
Que les Communistes, les Socialistes, les Francs-Maçons, les Républicains, les Gaullistes, les Patriotes devenaient des ennemis qu’il fallait abattre.
Courage et lucidité avec un prix à payer. Ce prix on l’a évoqué à l’instant : l’emprisonnement, la déportation, l’assassinat, de Marx Dormoy notamment.
Le prix de l’Honneur qu’il fallait maintenir, aux yeux du Monde, pour l’honneur du Parlement, pour l’honneur du Parlement, pour l’honneur de la Démocratie parlementaire, pour l’honneur de la République.
Ce sens, c’est celui de la Résistance. En effet, c’est un acte de Résistance. C’est ainsi d’ailleurs que le Général de Gaulle l’a reconnu lui-même.
Il y avait eu les soldats. Il y avait eu l’appel du 18 juin, lancé par le Général de Gaulle depuis Londres. Il y a eu aussi ces Quatre-Vingts qui ont accompli un acte de Résistance, puisque telle est la signification de cet acte.
Mais pourquoi cette Résistance ? Pour défendre les valeurs de la République. Pour défendre la République. Pour défendre la Démocratie parlementaire.
Le droit des citoyens de choisir leurs élus, de dire ce qui est bien, de renvoyer le cas échéant une majorité, d’en changer. Simplement de s’exprimer.
Parce que cela correspond effectivement aux valeurs de la République française. La liberté, l’Égalité, la Fraternité, ce ne sont pas, Mesdames, Messieurs, trois mots placés au hasard sur les frontons des écoles et des mairies.
C’est quelque chose qui s’impose à nous, qui nous oblige, au quotidien, à réaliser cette devise républicaine. Ce ne sont pas trois mots, c’est une obligation.
L’obligation qui nous est faite, et notamment à nous les élus, à ceux qui ont plus de responsabilités que d’autres dans la vie de notre pays.
Et c’est l’obligation faite à tous les Citoyens et toutes les Citoyennes que de s’en tenir à cette devise républicaine.
Tel est le sens des actes de ces quatre-vingts parlementaires.
Courage et lucidité pour eux hier. Lucidité et courage pour nous aujourd’hui.
Lucidité pour quoi ? Pour simplement remarquer que se développe dans notre pays, en Europe ; le négationnisme. En effet, on conteste que les chambres à gaz aient pu exister.
J’ai reçu Madame Lucie Aubrac et son époux il y a quelques jours au Ministère, parce que je voulais leur témoigner la reconnaissance de ce qui a été fait. De ce que ces hommes et ces femmes de la résistance ont accompli. M’opposer à l’action qui est engagée pour dénier à la Résistance la valeur républicaine de ses actes.
On sent monter, au-delà du négationnisme, la xénophobie, l’exclusion, le racisme, qui est en train de se nourrir des difficultés sociales, économiques.
Alors il faut avoir aujourd’hui la lucidité suffisante pour comprendre que le risque est encore là. Et par conséquent avoir le courage, partout, à chaque instant, de s’opposer à ce que l’on sent monter.
Il faut donc à tous les hommes, à toutes les femmes qui sont engagés, à tous les citoyens, le courage de dire : la République ce n’est pas ça. La République ce n’est pas l’exclusion. La République ce n’est pas l’intolérance.
La République c’est la Fraternité. C’est la Solidarité. C’est le respect de l’autre. C’est la tolérance.
Et si vous, les Anciens Combattants vous avez pu mener les combats victorieux que vous avez mené, c’est parce qu’il y avait entre vous, au-delà des différences, la Solidarité qui unissait le monde combattant au-delà des différences, la Solidarité qui unissait le monde combattant.
Au-delà des différentes idéologiques, au-delà des différences idéologiques, au-delà des différences sociales, vous étiez unis par la solidarité, et c’est la solidarité qui vos permettait d’avancer face aux Nazis.
C’est ce qui a permis à ce pays de se redresser.
Je suis un peu plus âgé que vous, mais j’ai, comme vous, eu la chance de traverser la vie sans connaître la guerre. Et c’est grâce aux Anciens Combattants qui sont ici !
Je suis né le 23 août 1944. Au moment où Paris se libérait, où la France se libérait. Certaines et certains d’entre vous étaient soit dans le maquis, soit sous l’uniforme français, avec la 1re Armée ou avec la 2e DB, soit dans les Forces Françaises Libres. D’autres étaient prisonniers, d’autres internés, d’autres malheureusement déportés.
Mais il y avait là cette France qui se libérait. Alors si je n’ai pas connu la guerre, je sais ce que notre génération vous doit, à vous, hommes et femmes qui avez libéré notre pays et qui l’avez fait au nom de principes républicains.
La première sortie que j’ai faite, après avoir été nommé au Gouvernement, a été de me rendre à Bourg-de-Péage, dans la Drome ; au pied du Vercors, baptiser une école « Jean Moulin ».
Parce qu’il me paraissait que réunir autour de la vie, de la mort et de l’exemple de Jean Moulin les Anciens Combattants maquisards du Vercors et des bambins qui fréquentaient la maternelle ou l’école élémentaire avait une signification républicaine.
Mesdames et Messieurs ; si nous voulons être dignes des quatre-vingts parlementaires qui ont refusé que sombre la France, que disparaisse la démocratie et que sombre la République, il faut dorénavant, en permanence, au quotidien, que nous soyons des ardents défenseurs de la République et de ses valeurs : la Liberté, l’Égalité et la Fraternité.
Je vous remercie.