Interviews de M. Louis Viannet, secrétaire général de la CGT, à France 2 le 2 juin 1997, France Inter le 3, "L'Est républicain" le 5, "Le Monde" le 7, RTL le 9, RMC le 12 et "Libération" le 26, sur les mesures prioritaires attendues du gouvernement notamment l'arrêt des privatisations, des plans sociaux et des mesures de délocalisation, l'augmentation du Smic et la réduction du temps de travail.

Intervenant(s) :

Circonstance : Nomination du gouvernement de M. Lionel Jospin le 4 juin 1997.

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Texte intégral

Date : Lundi 2 juin 1997
Source : France 2 - Edition du soir

France 2 : Changement de majorité, et de votre côté des demandes pressantes à ce nouveau Gouvernement en formation ?

Louis Viannet : Je crois que ce qu’on dit les salariés, les retraités et les chômeurs est absolument sans ambiguïté. Ils veulent vraiment une autre politique, d’autre choix, une autre logique. Ils veulent que la politique pratiquée ne ressemble pas à celle qui a été faite hier. Et vous savez, les attentes sont à la hauteur de ce que subit le monde du travail depuis des années : chômage, salaires malmenés, développement de la précarité. Et c’est à ces questions qu’il faut s’attaquer.

France 2 : Quelles sont les premières mesures qu’il vous semble indispensable de prendre dans les semaines qui viennent ?

Louis Viannet : Par exemple, il faut arrêter le processus de privatisation faute de quoi on va aller vers de nouvelles difficultés. Par exemple, il faut arrêter les plans de suppression d’emplois et de licenciements si l’on veut véritablement mettre la politique de création d’emplois sur de nouveaux rails. Par exemple, il faut bloquer toutes les mesures de délocalisations. Il faut remettre en chantier la discussion autour de la protection sociale, il faut abroger les lois Pasqua-Debré. Ce sont des mesures qui peuvent être prises très vite par le Gouvernement, et ça constituerait, je pense, des signes significatifs de la volonté de ce Gouvernement de mettre la France sur des rails différents de ce qui existait.

Date : Mardi 3 juin 1997
Source : France Inter - Edition du matin

France Inter : Parce que c’est dans l’air avec la formation du Gouvernement, parce que c’est aussi l’un des enjeux, on ne parle en ce moment que de priorités, de mesures significatives à prendre rapidement. Mais les mesures significatives, c’est vague, quelles sont-elles pour vous ?

Louis Viannet : Bien sûr que c’est vague. Mais moi, je pars du principe que dans ces élections, les salariés, les retraités et les chômeurs ont dit des choses. Ils ont dit d’abord qu’ils ne pouvaient plus supporter la politique qui était pratiquée et ils ont dit très fort qu’ils espéraient, qu’ils exigeaient un certain nombre de dispositions pour engager la vie économique et sociale du pays sur une autre voie. Et ça, ça nécessite effectivement un certain nombre de décisions rapides. Évidemment, moi je sais bien que tout ne pourra être fait d’un seul coup et que nous avons besoin véritablement d’une autre politique. Donc, ça se construit. Mais dans l’immédiat, il faut faire des choses. Dans l’immédiat, il faut arrêter le processus de privatisation, ces plans dits sociaux qui tombent régulièrement et qui annoncent par centaines voire par milliers, des suppressions d’emplois. Dans l’immédiat, il faut dire très vite ce que le Gouvernement compte faire pour le SMIC. Bref, c’est-à-dire des décisions qui marquent bien dans quelle voie on veut s’engager. Ensuite, alors, toute une série de dossiers vont demander des discussions, des négociations, mais vont demander aussi l’intervention très vigoureuse des salariés mais ça, j’imagine que nous en reparlerons.

France Inter : Êtes-vous d’accord avec la conférence, qu’on va appeler par commodité conférence salariale, conçue pour déterminer l’ordre des priorités puisque, vous le dites vous-même, on ne peut pas tout faire en même temps et parce que certaines décisions en conditionnent d’autres ?

Louis Viannet : Bien sûr, moi j’ai entendu Lionel Jospin dire que, dans ces perspectives, il y avait l’organisation d’une conférence dont l’objectif fixé est de permettre la discussion en même temps des questions de salaire, de réduction de la durée du travail et d’emploi. Moi, je ne suis absolument pas du tout contre une telle conférence et une telle discussion mais elle ne va prendre tout son sens que si, dans les mesures qui sont prises vite, très vite, alors…

France Inter : Avant la conférence ?

Louis Viannet : Oui, bien sûr, l’arrêt des privatisations, il faut que ça se décide et puis après, on examine comment on remet en selle les dossiers ; l’augmentation du SMIC, il faut que ça se décide vite, avant même l’organisation de la conférence. Et ensuite alors, effectivement, nous aurons à prendre à bras-le-corps des grands dossiers.

France Inter : Vous employez le terme « arrêt des privatisations », est-ce que le terme de « suspension » vous gêne ? C’est-à-dire, on suspend et puis on voit, notamment pour France Télécom où c’était vraiment très avancé puisque ça devait commencer jeudi. La publicité est arrêtée mais le budget compte dessus ?

Louis Viannet : C’est le dossier le plus urgent qu’il faut arrêter le plus vite. Parce qu’après, le mot « suspension » ne veut plus rien dire. Si on laisse continuer le processus, on a un Gouvernement qui se transforme en spectateur. Non, il faut arrêter le processus.

France Inter : Le mot suspension, ça ne veut pas dire arrêter. Ça veut dire : on arrête pour l’instant, temporairement ; on voit et puis on décide après.

Louis Viannet : Non mais on arrête, on arrête ! Et puis on remet le dossier sur la table parce que nous sommes absolument convaincus que la privatisation de France Télécom non seulement n’a rien à voir avec une nécessité pour développer ce secteur mais constituerait un très mauvais coup pour le patrimoine national et surtout, il faut que le Gouvernement ait les leviers sur lesquels il puisse jouer pour relancer une dynamique économique et sociale.

France Inter : Pour le SMIC comment fait-on ?

Louis Viannet : Pour le SMIC, on décide de l’augmenter.

France Inter : On ne décide pas comme cela, tout seul dans son coin ?

Louis Viannet : Si cela relève de la responsabilité du Gouvernement.

France Inter : Il ne faut pas qu’il y ait une conférence avec le patronat et vous-mêmes ?

Louis Viannet : Non, ce qui est prévu c’est la réunion de la Commission supérieur des négociations collectives qui a un avis consultatif. Le Gouvernement peut la réunir très vite et annoncer très clairement sa décision. Il peut annoncer sa décision tout en sachant que c’est au 1er juillet que prendra effet la décision. Là personne ne fera un caprice. Mais l’important, c’est qu’il y ait l’éclairage sur le caractère significatif de cette décision.

France Inter : Quelle est l’ordre des priorités ? en dehors de celles que vous avez citées, à savoir les privatisations, le SMIC et l’arrêt des plans sociaux qui sont des mesures à prendre immédiatement, par quoi faut-il que le Gouvernement commence ?

Louis Viannet : Il a dit très nettement que l’objectif de ses objectifs, c’était vraiment d’engager une autre politique pour l’emploi et pour la création d’emploi. Il n’y a pas une mesure à prendre pour l’emploi, il y a toute une série de mesures, il y a toute une politique à mettre en œuvre. Et c’est pour cette raison que nous ne sommes pas du tout opposés à cette discussion sur tous les grands dossiers qui interfèrent les uns sur les autres, à savoir la réduction du temps de travail : interférence sur les créations d’emploi ; l’augmentation des salaires : interférence sur l’augmentation de la consommation et la relance de l’activité. Chacun de ces éléments constituant un socle pour développer l’emploi. Moi, je veux dire tout de suite aux salariés, ce matin : n’attendez pas que tout descende d’en haut, n’attendez pas que les dossiers se règlent en dehors de vous et commencez dès aujourd’hui, dans les entreprises, à aller voir les employeurs, les patrons, à poser vos revendications de salaire, à poser le problème de la réduction du travail ! Parce que la dynamique, c’est au travers de cette démarche-là qu’elle va se mettre en route.

France Inter : On a entendu tout à l’heure un syndicaliste, qui n’était pas de vos rangs, c’est vrai, dire, à propos du plan social de Peugeot, qu’il ne demandait pas mieux que de partir plus tôt à la retraite. Est-ce qu’il n’y a pas un paradoxe entre contester un plan social qui prévoit des départs essentiellement sur la base de volontariat et puis des gens qui aspirent à souffler, à poser leurs valises ?

Louis Viannet : Bien sûr que non, il n’y a pas de paradoxe ! Le PDG de Peugeot donne des raisons d’âge comme argument essentiel pour justifier ce fameux plan que je me refuse d’appeler social. Il dit : j’ai des salariés trop âgés, trop nombreux. Alors, on discute, on fait partir des gens plus tôt et on embauche. Et on embauche des jeunes parce que la question décisive est là. Ce qui est contestable dans l’annonce qui a été faite, ce n’est pas qu’on permette à des gens de partir plus tôt mais que l’on conduise des gens à partir plus tôt en supprimant des emplois. Si on continu cette politique-là, où est-ce qu’on va créer les embauches pour les jeunes ? Ou est-ce qu’on va prendre les postes pour faire rentrer les jeunes dans la vie active ? Bien sûr qu’il y a des mesures à discuter sur des dossiers comme celui-là mais précisément, parce qu’il y a des problèmes comme celui-là qui peuvent ouvrir des perspectives, changer les pratiques qui nous ont conduits jusqu’à maintenant à la situation d’aujourd’hui, c’est urgent !

Date : Jeudi 5 juin 1997
Source : L’Est Républicain

L’Est Républicain : Qu’attendez-vous du Gouvernement ?

Louis Viannet : Il faut d’abord revenir sur la signification profonde du résultat de cette élection : le rejet de la politique de Juppé et une forte aspiration à une autre politique, à d’autres choix. Les attentes sont fortes, il faut imprimer d’entrée une autre logique. Il faut donc des mesures immédiates qui donne le ton pour répondre aux problèmes, parfois dramatiques, que rencontrent les salariés, retraités et chômeurs. Elles sont utiles pour remettre le pays sur la voie de la justice sociale, de la défense des libertés, du dynamisme économique et du développement de l’emploi. Mais les salariés ne peuvent s’en remettre aux seules décisions du Gouvernement pour faire évoluer la situation. Je leur dis avec force « faites-vous entendre, n’attendez pas que tout descende d’en haut ! »

L’Est Républicain : Quelles sont les premières mesures à prendre en urgence ?

Louis Viannet : Il y a des mesures qui ne peuvent attendre et qui nécessitent de « changer de braquet », sinon c’est le surplace. Je pense en particulier à l’arrêt du processus de privatisation, des mesures de licenciement, de blocage annoncées ou en cours. À la remise en ordre du financement de la protection sociale, la réforme de la fiscalité mais aussi à l’augmentation du SMIC et des retraites, la réduction de la durée du travail sans perte de salaire, sans oublier l’abrogation des lois Pasqua-Debré. Je pense, de plus, que le Gouvernement doit instaurer des rapports transparents avec les organisations syndicales. C’est indispensable pour avancer.

Date : 7 juin 1997
Source : Le Monde

 
Le Monde : Lionel Jospin vient de former son Gouvernement. Quelle sera l’attitude de la CGT à son égard ?

Louis Viannet : La CGT entend être un interlocuteur exigeant sans doute, mais aussi responsable et indépendant. Nous nous considérons comme une force autonome pour la transformation de la société. Les enjeux de fond, qui sont autant de défis pour la société française, ne peuvent pas trouver de réponses dans la poursuite de ce qui s’est fait hier.

Je souhaite que le Gouvernement instaure des rapports transparents avec les organisations syndicales, sans interlocuteur privilégié. Je suis tout à fait lucide sur l’existence d’approches différentes entre les syndicats, mais aussi sur les possibilités de convergence que, pour notre part, nous sommes décidés à favoriser. Notre volonté unitaire ne s’atténue pas parce qu’il y a eu un changement de majorité. D’autant que les déclarations du CNPF, avant, pendant, et après, montrent bien la nécessité pour les salariés de peser de tout leur poids pour imposer d’autres choix dans le pays.

Le Monde : Est-ce que la présence de ministres communistes garantit qu’une autre politique sera bien mise en œuvre ?

Louis Viannet : Notre position est claire : la CGT n’a pas à intervenir dans la composition du Gouvernement. Elle est à son rôle quand elle porte les aspirations des salariés, mais c’est du contenu de la politique menée que les réponses viendront.

Le Monde : Quelles sont, selon vous, les premières mesures que le Gouvernement devrait prendre ?

Louis Viannet : L’arrêt des privatisations, l’arrêt des plans dits « sociaux » et des délocalisations, et une augmentation du SMIC et des minimas sociaux. Ces dispositions peuvent être prises sans que le Gouvernement ait besoin d’engager un large processus de consultations.

Le Monde : Votre revendication, c’est le SMIC à 8 000 francs mais, dans l’immédiat, où placez-vous la barre ?

Louis Viannet : Franchement je ne crois pas que la période soit à un simple « coup de pouce ». Il faut une première mesure importante sur le SMIC et les minima sociaux, c’est indispensable pour donner un peu d’air pour tous ceux qui sont écrasés. Cela dit, les Gouvernements Balladur et Juppé ont fait peser sur le SMIC des exonérations qui entraînent des conséquences lourdes, dépassant le simple jeu des augmentations de salaires. Si l’on ne revoit pas ces baisses de charges, c’est un handicap considérable. Si l’on veut que le SMIC joue un rôle stimulant dans la politique salariale, il faut revoir ces exonérations. J’ajoute que, depuis quinze ans, les salaires n’ont cessé de reculer dans le partage de la valeur ajoutée. Il faut changer cette donne ; c’est la condition pour qu’il y ait une relance saine de la consommation.

Sur ce point, les salariés ont un rôle essentiel pour imposer au patronat, dans toutes les branches et toutes les entreprises, des négociations salariales.

Le Monde : Et les salaires dans la fonction publique ?

Louis Viannet : Cela rentre dans le cadre des prérogatives directes du Gouvernement. Je crois qu’il est plus que nécessaire que des négociations rapides s’engagent entre les fédérations de fonctionnaires et le Gouvernement. Ces négociations doivent porter sur les réductions d’effectifs annoncées par le précédent Gouvernement et sur l’examen du contentieux salarial.

Le Monde : L’une de vos premières revendications, c’est l’arrêt des plans sociaux. Quelle procédure préconisez-vous quand une entreprise rencontre des difficultés ?

Louis Viannet : Il faut sortir de cet engrenage dans lequel la compétitivité se gagne par les suppressions d’emplois. Est-ce que, oui ou non le patronat va accepter l’idée que le développement de l’emploi est une des conditions pour qu’il y ait développement économique ? Chez Peugeot, l’annonce d’un plan social concernant près de trois mille salariés est une basse manœuvre qui a, c’est évident, le double objectif de peser sur le Gouvernement et de venir en renfort de Louis Schweitzer pour obtenir la fermeture de l’usine de Vilvorde.

Il faut absolument mettre en chantier des droits nouveaux pour les salariés, les syndicats et les comités d’entreprise. Sur la période 1994-1996, il y a eu huit cent mille licenciements par an, toutes situations confondues. Cela n’est plus tolérable. Il faut mettre en place, très vite, un système de recours suspensif avant tout licenciement, qu’il soit individuel ou collectif. Ce recours suspensif doit pouvoir être utilisé par les salariés, mais aussi par les syndicats. Il va falloir, aussi, trouver un système pour instaurer une protection de toute activité revendicative.

Le Monde : Qu’attendez-vous de la conférence sur les salaires, l’emploi et la réduction du temps de travail promise par M. Jospin ?

Louis Viannet : Nous sommes favorables à une discussion qui englobe ces trois aspects indissociables : emploi, durée du travail et salaire, comme éléments de relance d’une politique de l’emploi. Nous souhaitons que ces discussions s’engagent le plus vite possible, cela peut être en juillet, au plus tard à la rentrée. Dans ce dispositif, la réduction du temps de travail occupe une place décisive. Lorsqu’on fait le bilan de la situation, je ne crois pas qu’il puisse y avoir une politique de relance de l’emploi sans une mesure significative de réduction de la durée du travail. Nous sommes donc pour une loi-cadre fixant la durée du travail à trente-cinq heures, sans perte de salaire, avec des négociations adaptées aux différentes situations des branches d’activités et des catégories de salariés.

Il est évident que la mise en œuvre d’une durée hebdomadaire de trente-cinq heures ne peut pas se faire de la même façon pour tous. Les cadres, par exemple, veulent plutôt une réduction du nombre de journées de travail. Nous ne voulons pas décider à la place des gens. Une loi-cadre, ce n’est pas un carcan, c’est la condition pour que les négociations aient un véritable contenu pour tout le monde. Sinon, il y aurait trop de laissés-pour-compte, et les retombées sur l’emploi seraient compromises.

Le Monde : Les engagements européens pris par Lionel Jospin font-t-ils peser une lourde hypothèque sur sa politique sociale ?

Louis Viannet : Jusqu’à présent, le comportement des Gouvernements français et allemand était d’impulser une véritable marche forcée vers l’euro, avec la mise en œuvre draconienne des critères de Maastricht. Or, ce qui se passe chez nous et chez nos voisins européens appelle incontestablement une remise en question des critères. Et je crois que c’est une bonne chose, car c’est nécessaire pour la relance économique en France.

Il y a une échéance immédiate : le sommet d’Amsterdam dont les discussions constituent un défi pour le Gouvernement. Il est indispensable qu’il dise clairement quelles positions il va défendre à Amsterdam, aussi bien sur la question du nouveau fonctionnement des institutions européennes que sur les problèmes de l’élargissement.

À partir de là, la manifestation du 10 juin prend toute son importance. Les mots d’ordre autour desquelles se rassemblent, ce jour-là, CGT, CFDT, CFTC, UNSA, CFE-CGC et FSU sont : une Europe pour l’emploi, c’est-à-dire pour que l’emploi devienne enfin une priorité dans les discussions de la construction européenne ; contre l’Europe de l’argent, c’est-à-dire pour que les critères monétaires et économiques soient mis au service des décisions politiques, et pas l’inverse, comme cela a été le cas jusqu’à présent. C’est essentiel pour engager une construction européenne sur d’autres bases que la dictature des marchés financiers et des choix monétaires.

Le Monde : Le 10 juin constitue-t-il un premier test de mobilisation sociale ?

Louis Viannet : Cette mobilisation est directement liée aux objectifs et aux enjeux que porte cette manifestation. Le fait qu’elle se situe dans le cadre d’une initiative de la CES (Confédération européenne des syndicats) en renforce la portée. Il y a chez les salariés en Europe, une réelle prise de conscience de la nécessité de faire converger la pression revendicative. Je crois que tous les pays, que ce soit en France, en Allemagne, en Italie, en Belgique ou en Espagne, il y a un élément qu’il ne faudrait pas sous-estimer, c’est la capacité d’irruption du mouvement social.

La manifestation du 16 mars à Bruxelles, pour l’emploi et contre la fermeture de l’usine Renault Vilvorde, tout comme ce qui vient de se passer en France, montre que vouloir faire abstraction de ce que peuvent exprimer un mouvement social et une volonté populaire très forte conduit à des déconvenues. Quand je vois l’intérêt que suscitent au plan international, chez le salariés et les syndicats, les événements qui viennent de se passer en France, je me dis que nous sommes dans une situation nouvelle, qui va connaître des développements ultérieurs. Ce ne serait pas la première fois qu’historiquement la France joue un rôle d’entrainement.

La force avec laquelle l’aspiration pour une nouvelle politique s’est exprimée est incontournable. Elle s’inscrit dans un contexte où la partie la plus malmenée du corps social continue de voir dans le Front national la perspective d’une amélioration de sa situation. Faisons l’effort de mesurer ce que pourraient être les conséquences s’il y avait déception !

Date : Lundi 9 juin 1997
Source : RTL - Edition du matin

RTL : Un Gouvernement de gauche est-il en droit d’attendre une trêve dans les revendications syndicales ?

Louis Viannet : Écoutez, moi, je crois qu’il n’y a vraiment aucune raison pour que le Gouvernement attende une trêve et pour que les salariés renoncent à défendre leurs revendications. Je crois que les motivations qui ont conduits l’électorat, et en particulier les salariés, les chômeurs, les retraités, à changer vraiment de majorité d’une façon significative, sont des motivations fortes. Il y a beaucoup de gens qui souffrent, là, aujourd’hui, dans notre pays et à partir de là, ils ont besoin d’un peu d’air pur tout de suite. Et sur le fond, je dirais que je ne crois pas que ce soit l’intérêt du Gouvernement qu’il y ait une pause revendicative parce qu’évidemment, il y a un certain nombre de décisions qui dépendent du Gouvernement, il y en a un certain nombre d’autres qui dépendent du patronat avec lequel je sais bien que les discussions vont être particulièrement ardues.

RTL : Une décision que vous attendez, c’est la hausse du SMIC. Le PC réclamait 1 000 francs, il est passé à 500 francs. 500 francs cela vous paraît suffisant ?

Louis Viannet : Nous avons dit d’une façon très nette que nous voulions une mesure significative pour le SMIC

RTL : Oui mais quel est le chiffrage ?

Louis Viannet : Le chiffrage va dépendre de l’appréciation que porte le Gouvernement sur ce que sont les disponibilités budgétaires, parce que les Gouvernements Juppé et Balladur ont accroché au SMIC toute une série de dispositions de baisse de charges et d’exonérations qui font qu’aujourd’hui, le problème de l’augmentation du SMIC, ce n’est pas seulement un problème d’augmenter les salaires. Il y a même des incidences très lourdes. Il falloir s’attaquer à cette question en même temps que définir le problème du niveau auquel on doit augmenter le SMIC.

RTL : Ce que vous dites là, cela veut dire que vous seriez prêt à accepter une hausse très modérée du SMIC ?

Louis Viannet : Je dis exactement le contraire. Je dis qu’il faut une augmentation très significative. Pour moi, très modérée, cela n’est pas très significative.

RTL : Très significative : quel est le plancher du très significatif ?

Louis Viannet : Si j’ai bonne mémoire, je pense que lorsque le président Chirac a été élu, il a lui-même suscité une hausse de 4 %. Voilà quelque chose qui n’est pas significatif.

RTL : Il faut multiplier par deux au moins ?

Louis Viannet : Au moins.

RTL : Donc minimum 8 %

Louis Viannet : En tout cas, il faut que cela passe une certaine barre. Sinon, cela n’aura pas de portée réelle.

RTL : Demain vous organisez une journée d’action, avec d’autres syndicats d’ailleurs, pour la défense de l’emploi en Europe : qu’attendez-vous de cette journée ?

Louis Viannet : Quelque chose de grand et de fort. Je voudrais d’abord dire que cette journée se situe dans le cadre d’une initiative prise par la Confédération européenne des syndicats. C’est-à-dire que la signification qu’elle porte est très forte par rapport à la situation du pays, à la situation française mais elle est également très forte dans la mesure où elle reflète maintenant la volonté de convergence des différentes forces sociales dans tous les pays d’Europe, pour peser dans le sens de choix qui placent l’emploi en priorité au niveau de l’Europe. Moi, je me félicite que, par exemple, dans ses objectifs, la Confédération européenne des syndicats ait dit : nous voulons nous exprimer contre l’Europe de l’argent. Et je pense qu’effectivement, au moment où se discutent des choix importants dans notre pays, c’est un objectif qui a un besoin de claquer très fort.

RTL : Vous ne craignez pas que la France se trouve isolée en Europe ? On a entendu à Malmö, T. Blair dire que, pour créer des emplois, il fallait rester compétitif et donc faire sa part à la flexibilité.

Louis Viannet : Chacun agit chez lui comme il lui semble bon d’agir. Je crois que si on regarde la situation de la Grande-Bretagne aujourd’hui, après plusieurs années de cette politique qui a donné la priorité aux emplois à temps partiel, aux emplois à la précarité, bref, à des emplois qui ne sont pas de véritables emplois, on constate que sans doute les statistiques ont baissé mais que le nombre de salariés qui ne peuvent même plus vivre en travaillant a considérablement grandi. Ce qu’on constate, c’est la montée des inégalités.

RTL : Mais la France peut garder son discours ?

Louis Viannet : Mais ce n’est pas seulement un discours si on veut vraiment changer la situation de l’emploi ! Jusqu’à maintenant, on a fait des discours sur le fait que l’emploi devait être la priorité. Ce qu’il faut changer, ce sont les actes pour que, concrètement, dans la vie, l’objectif de création d’emplois redevienne ou devienne, plus exactement, une priorité. C’est cela qu’il faut changer.

RTL : Vous avez demandé que soit institué un recours contre les licenciements et les plans sociaux. Quelle pourrait être la part de contrôle des salariés dans les plans sociaux ?

Louis Viannet : C’est plus qu’un contrôle. Nous avons eu, sur les deux ou trois dernières années, 800 000 licenciements par an, toutes mesures confondues. C’est-à-dire des licenciements résultant des plans sociaux mais aussi des licenciements de caractère individuel ou partiellement collectif, résultant de décision des employeurs, pratiquement sans contrôle, sans contestation. Le problème, c’est que, lorsqu’il y a contestation et lorsqu’il y a intervention des tribunaux prud’hommes, les licenciements sont faits. Ce que nous voulons, c’est que les salariés, c’est que les syndicats, les comités d’entreprise aient la possibilité d’avoir un recours suspensif à propos de toute forme de licenciement.

RTL : Avant que le licenciement n’ait lieu ?

Louis Viannet : Avant que le licenciement n’ait lieu. Sinon, après, c’est inopérant. Donc, nous voulons un recours suspensif.

RTL : C’est une forme de cogestion de l’emploi, cela ?

Louis Viannet : Non, cela n’a rien à voir avec de la cogestion. C’est une possibilité qu’il faut donner aux salariés pour leur permettre de dire à l’employeur : attendez, vous avez des comptes à rendre avant de mettre en œuvre votre décision ; vous avez à prouver que d’une part, elle est soit justifiée, soit nécessaire et d’autre part, examiner s’il n’y a pas possibilité de faire autrement que de procéder au licenciement.

RTL : Sur l’avenir des grandes entreprises industrielles qui sont à l’heure actuelle publiques, comme France Télécom ou Air France. J.-C. Gayssot, ministre des Transports et membre du PC, disait hier soir à propos de l’ouverture au capital privé d’Air France « Je n’ai rien contre les mesures qui permettent à une société d’accroître son développement. C’est une porte ouverte » ?

Louis Viannet : C’est à lui qu’il faut poser la question.

RTL : Mais vous, qu’est-ce que vous en pensez ?

Louis Viannet : Nous avons dit très clairement que nous sommes pour l’arrêt du processus de privation pour toutes les grandes entreprises publiques et concernant Air France, vraiment, il y a une nécessité absolue que notre pays dispose d’une grande compagnie aérienne nationale.

RTL : Précisément, quand vous entendez que France Télécom ou Air France n’arrivent pas à trouver des partenaires parce que personne, au monde, ne veut s’associer à des entreprises dont l’État est le patron ?

Louis Viannet : Mais cela, il faudrait le prouver. France Télécom n’a pas eu besoin d’être privatisée pour passer des accords avec Sprint conjointement avec Deutsch Telekom. Mais là, on est vraiment en présence d’une pression idéologique considérable qui s’exerce pour accréditer l’idée que, véritablement, la privatisation de France Télécom est une nécessité. Moi, je rappelle que France Télécom est une des premières entreprises au monde du point de vue des avancées technologiques en matière de télécommunications ; qu’elle a des atouts extraordinaires, que l’État n’y a jamais mis un centime et qu’en définitive, c’est le patrimoine national qu’on est en train de brader. On nous dit : il y a la concurrence. Eh bien : banco, il y a la concurrence ! Justement, parce qu’il y maintenant la concurrence, donnons au service public des télécommunications les moyens d’affronter la concurrence pour le plus grand intérêt des usagers et en particulier pour la réponse aux besoins collectifs de ce pays en matière de télécommunications, qui sont considérables.

Date : jeudi 12 juin 1997
Source : RMC - Edition du matin

RMC : Je vais commencer par une question ni politique, ni syndicale : Monsieur P. Carvalho, député communiste de l’Oise, élu l’autre dimanche, après avoir été maire et conseiller général, va entrer cet après-midi en bleu de travail à l’Assemblée nationale. Je voulais vous demander le sentiment que cela vous procurait. 

Louis Viannet : Je ne sais pas, je ne le connais pas et ensuite je n’ai jamais eu l’occasion de discuter avec lui. Alors, j’imagine bien qu’il veut y mettre une symbolique. Si vraiment la symbolique qu’il veut mettre dans ce positionnement, c’est de souligner à quel point la représentation du monde ouvrier est faible à l’Assemblée nationale, je pense qu’il a raison. Je n’ai pas étudié la composition sociologique de l’Assemblée nationale qui vient d’être élue mais je crois bien que le nombre d’ouvriers est infime à l’Assemblée nationale. Et alors, de ce point de vue, marquer le coup est une très bonne chose.

RMC : Vous allez être reçu par le Premier ministre aujourd’hui, qu’allez-vous lui dire ?

Louis Viannet : Nous allons évidemment lui dire des choses qu’il sait et, en particulier, le fait que ce qui est ressorti des urnes à l’occasion de ces deux tours d’élections législatives traduit des attentes fortes de l’ensemble du monde du travail, des salariés, des retraités, des chômeurs, des jeunes, des femmes et en particulier de ceux et celles qui souffrent vraiment dans cette situation. C’est la raison pour laquelle nous avons insisté, dès la formation du Gouvernement, pour dire : il faut que ces attentes trouvent un début de réponse. On sait bien que le Gouvernement ne peut pas tout faire, tout de suite, d’un coup mais il faut que les premiers gestes de ce Gouvernement soient à la fois significatifs et porteurs d’espoir pour ceux et celles qui ont contribué à concrétiser ce rejet de la politique qui avait été pratiquée jusqu’à maintenant. Et j’ajoute que, dans ce rejet, il y a à la fois le contenu de la politique qui a été faite mais Il y a surtout le mépris avec lequel le gouvernement Juppé se conduisait aussi bien avec les acteurs sociaux qu’avec le monde du travail.

RMC : Commençons par le début : est-ce que, par exemple, le SMIC, la revalorisation du SMIC est pour vous le premier point sur lequel sera jugée la politique sociale du Gouvernement Jospin ?

Louis Viannet : C’est le premier par le calendrier parce qu’il se trouve que le 23 juin, il y a une réunion de la Commission nationale des négociations collectives et le 1er juillet, c’est la date réglementaire à laquelle le Gouvernement doit faire connaître sa position par rapport au SMIC. Autrement dit, il y a un problème d’urgence par rapport aux besoins de ceux et celles qui sont payés au SMIC, c’est-à-dire qui ont moins, ou autour de 5 000 francs nets pour vivre. Je crois qu’il faut mesurer ce que cela veut dire, augmenter le SMIC. C’est un souffle d’air pour des centaines et des centaines de milliers de gens qui ne peuvent pas vivre, qui ne peuvent pas boucler les fins de mois. Alors cela, c’est très important et cela dépend de la responsabilité du Gouvernement.

RMC : Alors, quelle est - pour vous poser la question plus précisément - l’augmentation à partir de laquelle vous cesseriez d’être déçu ?

Louis Viannet : Oh ! Vous savez...

RMC : Il y a une marge.

Louis Viannet : Voilà. La CGT porte une revendication très claire et très précise : à partir des besoins, c’est-à-dire à partir de ce qu’il faudrait à ceux et celles qui sont dans le bas de l’échelle des salaires, pour vivre, il faudrait 8 500 francs. Ce qui veut dire qu’entre les 8 500 francs que nous demandons et puis les quelque 6 000 francs bruts qui constituent le niveau du Smic, il y a une marge considérable. Ce qu’il faut c’est que, vraiment, la première mesure soit particulièrement significative.

RMC : Combien aimeriez-vous ?

Louis Viannet : Cela va dépendre du Gouvernement.

RMC : Mais vous, vous savez aujourd’hui à partir de quel point vous seriez déçu ?

Louis Viannet : Moi, je pense que c’est clair qu’en dessous de 10 %, cela sera difficile d’être perçu par ceux et celles qui ont besoin de changement comme quelque chose de fort.

RMC : Vous savez que les petites entreprises, dès ce matin, mettent en garde le Gouvernement, en disant : si vous augmentez le SMIC de manière considérable, on va fermer nos portes.

Louis Viannet : Il faut faire la part de tout, c’est-à-dire la part des réalités et la part de chantage. Ceci étant, il est évident qu’il y a toute une série de choses qui tournent autour du SMIC, sur lesquelles il va falloir discuter très vite. Je pense aux exonérations. Mais quant à la situation des petites et moyennes entreprises, les difficultés qu’elle rencontrent, contrairement à ce que pensent beaucoup trop de petits patrons, ne sont pas liées au niveau des salaires, elles sont liées aux conditions dans lesquelles ces entreprises exercent aujourd’hui leur activité, à la contrainte qu’elles subissent de la part des banques, aux rapports anormaux qui existent entre les donneurs d’ordre et ces entreprises-là. C’est cela qu’il faut changer et pour cela, nous avons des propositions. À partir de là, nous disons : ces réalités-là, il faut les changer, cela ne peut pas nous amener à baisser la barre sur l’exigence du SMIC.

RMC : Quand faut-il, à votre avis, ouvrir les négociations sur les salaires de manière générale ?

Louis Viannet : Il est bien évident que le problème des salaires ne se ramène pas au SMIC. La responsabilité du Gouvernement ne porte pas seulement sur le SMIC, elle porte aussi sur les minimas sociaux, sur les salaires de la fonction publique, sur toute une série de questions. Alors après, L. Jospin a annoncé sa volonté d’aller vers une conférence sur les salaires, les emplois et la réduction de la durée du travail.

RMC : Quand faut-il, à votre avis, ouvrir les négociations sur les salaires de manière générale ?

Louis Viannet : Il est bien évident que le problème des salaires ne se ramène pas au SMIC. La responsabilité du Gouvernement ne porte pas seulement sur le SMIC, elle porte aussi sur les minimas sociaux, sur les salaires de la fonction publique, sur toute une série de questions. Alors après, L. Jospin a annoncé sa volonté d’aller vers une conférence sur les salaires, les emplois et la réduction de la durée du travail.

RMC : Septembre, cela vous parait une bonne date ?

Louis Viannet : L’essentiel, c’est que cela aille vite et que le Gouvernement lance cette conférence quand il est en situation de faire des propositions précises et de prendre en compte les propositions que vont faire les organisations syndicales. Cela ne servirait à rien de faire une telle conférence à la fin du mois de juin si le Gouvernement ne maîtrise pas suffisamment les leviers dont il dispose pour faire des propositions concrètes et pour que cela débouche sur des choses concrètes.

RMC : Vous ne lui avez pas laissé beaucoup de temps, au Gouvernement ?

Louis Viannet : Non. Ce n’est pas dans son intérêt de perdre du temps.

RMC : Cela veut dire quoi ?

Louis Viannet : Cela veut dire qu’il y a des choses à faire vite. Il a été élu aussi pour cela, parce qu’il y a effectivement de l’impatience dans les attentes qui s’expriment dans le monde du travail et en particulier parmi ceux et celles qui sont le plus en difficulté.

RMC : Vous avez approuvé que M. Jospin ait fait une condition d’un codicille social à la signature du traité de stabilité monétaire lundi prochain ?

Louis Viannet : De ce point de vue, si vraiment le Gouvernement s’était coulé purement et simplement dans le moule de ce qui était en route du point de vue du pacte de stabilité, il se liait les mains et se mettait dans l’incapacité d’avoir la moindre marge de manœuvre. Moi, je rappelle quand même que l’on a vécu cette situation extraordinaire où l’on a vu un Président de la République partir à Dublin sans qu’il y ait débat au Parlement, sans qu’il y ait débat au Gouvernement, et revenir en ayant donné son accord au pacte de stabilité. Le pacte de stabilité, c’est quoi ? Ce sont les critères de convergence pour la monnaie unique, c’est-à-dire cette exigence de comprimer les dépenses publiques, de comprimer...

RMC : Cela reste - par parenthèse.

Louis Viannet : Attendez, La discussion n’est pas finie. Et de faire cela à perpétuité. Mais cela veut dire qu’il n’y a plus de marge de manœuvre !

RMC : Cela va être signé, cela ?

Louis Viannet : Cela va être signé mais cela peut aussi se modifier et nous allons peser de toutes nos forces pour que cela se modifie.

RMC : Peugeot : près de 3 000 suppressions d’emplois.

Louis Viannet : Vous savez Peugeot, Vilvorde et les délocalisations qui continuent, c’est cela qu’il faut changer, cette conception de la gestion des entreprises qui, pour augmenter le profit, pour augmenter la rentabilité, mettent les gens à la rue. Il y a d’autres façons d’améliorer la compétitivité des entreprises, notamment dans des secteurs d’activité où les coûts salariaux représentent à peu près moins de 20 % de l’ensemble des coûts de productions et c’est là-dedans qu’on frappe le plus fort pour gagner en matière de compétitivité. Qu’on continue comme cela et puis non seulement le chômage de baissera pas mais on continuera de s’affaiblir industriellement. Parce qu’il n’y aura pas de développement économique et social dans ce pays s’il n’y a pas vraiment une autre politique de création d’emplois.

Date : 26 juin 1997
Source : Libération

Libération : Le discours de politique générale de Lionel Jospin a-t-il répondu aux revendications que vous aviez formulées pendant la campagne ?

Louis Viannet : Ce discours manquait de signes suffisamment forts, à même de redonner confiance et imprimer une nouvelle dynamique à l’économie et à la politique sociale. Le Gouvernement a décidé d’une hausse insuffisante du SMIC, mais le dossier n’est pas clos. La conférence prévue en septembre va être serrée. D’autant que le problème des salaires ne se réduit pas au SMIC. Nous insistons pour que, partout, les salariés exigent des négociations. Il faudra de même remettre de l’ordre dans les exonérations accordées au patronat.

Libération : Vous vous inquiétez de l’état des déficits publics ?

Louis Viannet : D’autant plus que l’on commence à entendre une petite ritournelle qui nous annonce que la situation budgétaire serait plus grave que le Gouvernement ne le pensait. Si de telles considérations devaient aboutir à un tour de vis à l’automne prochain, nous irions vers un clash très fort. Cette majorité a été portée au pouvoir pour aller dans une direction. Si, au nom des contraintes de l’euro, de Maastricht et du pacte de stabilité, nous nous retrouvions dans le prolongement d’une politique qui a été condamnée, ni la CGT ni les salariés ne l’accepteraient.

Libération : Le retour à une politique de rigueur est probable ?

Louis Viannet : Ce dont le pays a besoin aujourd’hui, ce n’est pas que l’on réduise encore les dépenses utiles, mais, au contraire, que l’on desserre les contraintes qui pèsent sur l’activité économique et la croissance. Ces contraintes briment la mise en place d’une véritable politique de création d’emplois. Par contre, il faut vraiment regarder de près les crédits engagés au titre de la politique de l’emploi : des exonérations de charges, des allègements de contributions patronales. Personne n’est capable de mesurer leurs résultats positifs en matière de créations d’emplois.

Libération : Lionel Jospin a annoncé l’arrêt des réductions d’effectifs dans la fonction publique mais n’a pas parlé des salaires.

Louis Viannet : Le Gouvernement a, sur ce dossier, une responsabilité directe et son silence suscite chez les fonctionnaires un réel mécontentement. Ce n’est pas le seul oubli. Les minimas sociaux n’ont pas été abordés, ni les moyens pour développer une politique industrielle, une politique d’investissement qui dynamise l’économie. C’est la zone d’ombre la plus préoccupante sur les intentions du Gouvernement.

Libération : Est-ce que vous accepteriez une ouverture du capital de certaines entreprises publiques limitées à 51 % ?

Louis Viannet : La démarche du Gouvernement sur le devenir de certains services publics me paraît hésitante. Il faut absolument assurer leur développement et leur rénovation, et surtout utiliser le formidable atout qu’il représentent. Au nom de quoi ces entreprises ne pourraient-elles se développer en Europe et au niveau international qu’en passant sous les fourches caudines du capital privé ?

Libération : Si l’objectif est d’arrivés aux 35 heures sans perte de salaires en cinq ans, une loi ne suffirait-elle pas, sans passer par la conférence de cet automne ?

Louis Viannet : Je ne suis absolument par partisan d’un étalement dans le temps. La réduction du temps de travail est une nécessité humaine, sociale et économique. Pour qu’elle contribue à la création d’emplois, il faut qu’elle soit significative, rapide et générale. Le patronat n’en veut pas. Il faut rapidement une loi sur les 35 heures qui ne ferme pas la porte aux 32 heures là où c’est possible, et règle les problèmes des heures supplémentaires. Il faudra ensuite en négocier l’application.

Libération : L’ajout social décidé lors du sommet d’Amsterdam vous satisfait-il ?

Louis Viannet : Tout le monde convient qu’il n’aura aucune portée pratique. Le contenu de ce volet social est en dessous du minimum nécessaire. Nous considérons qu’il aurait été nettement préférable que le pacte de stabilité ne soit pas signé en l’état. Chirac a engagé le pays sans qu’il y ait eu à l’époque de débat. Le Gouvernement Jospin était en droit de dire « j’arrête et je regarde ». Il n’y aura pas de prise en compte des besoins sociaux en Europe sans rééquilibrage entre une réelle impulsion économique et le carcan monétaire imposé par le pacte de stabilité. Je souhaite que le sommet européen sur l’emploi en automne soit l’occasion d’une initiative syndicale forte.

Libération : Pourquoi rejeter la mise sous conditions de ressources des allocations familiales qui apparaît comme une mesure plus juste socialement ?

Louis Viannet : À trop vouloir écouter les hauts fonctionnaires des finances qui avaient déjà lancé Alain Juppé sur cette mauvaise piste, Lionel Jospin s’est pris les pieds dans le tapis. Il ne faut pas s’étonner que cela produise les mêmes effets. Tout est mauvais dans cette décision, la mesure et le principe. Faire la confusion entre politique familiale et redistribution des revenus ne peut conduire qu’à l’impasse. C’est de la responsabilité nationale d’impulser une politique familiale dynamique dont dépend l’avenir du pays. On ne peut pas à la fois déplorer les perspectives d’une prochaine diminution des forces vives et du déséquilibre actifs-retraités et mégoter sur la politique familiale. La redistribution nécessaire doit relever de la fiscalité, de la politique sociale, et non se réduire à un simple partage entre salariés. La mesure doit être annulée.