Interview de M. Jean Gandois, président du CNPF, dans "Le Monde" du 23 juillet 1997, sur l'opposition du CNPF à l'augmentation de la fiscalité sur les entreprises.

Texte intégral

Le Monde : Le CNPF réagit négativement aux mesures fiscales visant les entreprises annoncées par le gouvernement. Pourtant, il fallait réduire le déficit budgétaire pour participer au lancement de la monnaie unique. N’est-ce pas un objectif que vous jugez vous-même prioritaire ?

Jean Gandois : Dans ce pays, il y a un problème essentiel, c’est de savoir si, oui ou non, on va se décider, une fois pour toutes, à réduire les dépenses de l’État, ou si la première réaction va toujours consister à augmenter les impôts. Ce n’est pas un procès au gouvernement. Mais j’aurais aimé que tout l’effort ne porte pas sur les entreprises. Sans doute, d’ici au 31 décembre, il était impossible de réaliser 32 milliards de francs d’économies budgétaires supplémentaires. Je ne l’ignore pas, étant un gestionnaire.

Mais je prends date et fixe un rendez-vous au gouvernement avec la loi de finances pour 1998. Ce qu’on ne peut pas faire sur cinq mois, je veux bien le comprendre, il ne s’agit pas de l’esquiver une année supplémentaire. L’audit des finances publiques, établi par MM. Jacques Bonnet et Philippe Nasse, souligne avec force que la période des réductions forfaitaires des dépenses est finie, qu’il y a besoin d’une nouvelle définition des missions de l’État et qu’il est indispensable d’augmenter la productivité de l’ensemble du système administratif. Ce sont les problèmes les plus graves de la France. Je lance aujourd’hui un avertissement, pas une critique directe.

Le Monde : Est-ce que l’augmentation de la taxation des plus-values présente un réel handicap ?

Jean Gandois : Je connais de nombreux pays, dont les États-Unis, où la taxation des plus-values se trouve au même niveau que celle sur les bénéfices. Ce qui me gêne dans cette mesure, c’est sa brutalité. Il y a des entreprises dont la nature même est de vivre de plus-values récurrentes.

Le Monde : L’augmentation de l’impôt sur les bénéfices vous semble plus contestable ?

Jean Gandois : C’est plus grave. Si c’est quelque chose d’exceptionnel pour atteindre l’euro, les entreprises peuvent le comprendre. Mais, après la hausse de 10 % de l’impôt sur les bénéfices décidés par le gouvernement Juppé, on en est à l’addition des majorations sur les majorations. Il faut une plus grande lisibilité de la fiscalité. Si on veut que les entreprises jouent le jeu, il faut leur présenter des perspectives claires. Il faut leur dire : j’ai besoin de votre effort. Je vous le demande pour un temps limité et pour tel objectif. Nous ne pouvons pas nous abstenir aujourd’hui d’une réflexion globale sur la fiscalité des entreprises et sur les charges sociales.

Le Monde : Auriez-vous préféré que la pression fiscale augmente aussi sur les ménages ?

Jean Gandois : J’avais et j’ai trois préoccupations principales. La première concerne la protection des entreprises les plus fragiles, et surtout des PME. Je souhaitais avant tout éviter que l’on accroisse les charges des entreprises globalement, sans distinctions. Fort heureusement, cela n’a pas été fait. Ma deuxième préoccupation était que l’on fasse toutes les économies qu’il était encore possible de réaliser. Honnêtement, je ne sais pas aujourd’hui si cela a été fait ou pas. Je n’ai pas les instruments pour juger.

Enfin, je souhaitais des mesures aussi exceptionnelle et temporaires que possible. Sur ce dernier point, je suis inquiet. Je suis satisfait que le gouvernement ait précisé que les majorations d’impôts ne seraient pas permanentes. Mais je suis mécontent qu’il se soit donné deux ans et que l’avenir soit incertain.

Le Monde : Alors finalement tout va bien. Le CNPF ne peut être que satisfait. Les PME ne vont pas souffrir et l’euro devrait se faire ?

Jean Gandois : Les entreprises, dans leur grande majorité, veulent que l’euro se fasse. Elles sont prêtes à accepter pour cela des sacrifices. Mais aucune entreprise n’a le droit d’accepter un sacrifice qui la fasse mourir. Mon désaccord profond avec le gouvernement porte sur la présentation qui a été faite de l’état des entreprises françaises pour justifier les mesures. Il y a une certaine mauvaise foi à prendre un impôt, celui sur les bénéfices, et à expliquer que la France se situe dans la moyenne européenne et mondiale. L’impôt sur les bénéfices représente une masse du même ordre de grandeur que la taxe professionnelle, dont il n’y a pas d’équivalent, par son poids, chez nos concurrents. Si on prend l’ensemble des charges et des impôts, les entreprises françaises sont les plus taxées des pays industrialisés.

Venons-en aux marges des entreprises. La situation des entreprises françaises s’est améliorée au cours des douze derniers mois, compte tenu de l’évolution des marchés des changes, de la baisse des taux d’intérêt et d’autres facteurs. Mais les comparaisons avec la rentabilité des années 70 et 80 n’ont aucune signification. La réalité économique s’appelle la mondialisation. Nos entreprises se battent contre leurs concurrents des autres pays. Ce qui compte, ce sont les moyens dont disposent nos adversaires. Les groupes industriels français ont en moyenne une rentabilité inférieure de moitié à celle de leurs grands concurrents.

Le Monde : Le CNPF se plaint depuis de nombreuses années du poids des charges sociales et maintenant fiscales. Ne trouve-t-il pas finalement toujours de bons arguments pour inciter les chefs d’entreprise à ne pas investir ? Est-ce que les hausses d’impôts annoncées vont justement peser sur l’investissement des entreprises ?

Jean Gandois : Non, très franchement, les mesures fiscales ne vont pas faciliter les investissements. Je crois pourtant que si ces mesures ne s’additionnent pas à d’autres, décourageant les entrepreneurs, et si des signes sont donnés, au moment de la loi de finances, démontrant que l’orientation gouvernementale favorise un développement économique ouvert, alors l’investissement pourra repartir.

Il faut avant tout rétablir la confiance. C’est un message pour tous nos dirigeants, de gauche et de droite. Il faut sortir d’une vision de la vie sociale et économique trop hexagonale. Les uns et les autres doivent être conscients de ce qui se passe dans le monde. C’est à ces réalités que nous sommes confrontés tous les jours. Si nos dirigeants voient le monde comme il est, alors nous pourrons nous battre ensemble et gagner. C’est cela le fond des choses.