Interview de M. Jean Gandois, président du CNPF, à RTL le 21 juillet 1997, sur l'état des finances publiques et l'augmentation de l'impôt sur les bénéfices.

Texte intégral

RTL : Le Gouvernement fait-il une erreur en demandant aux grandes entreprises qui le peuvent de boucher une partie du déficit ?

J. Gandois : Il est évident que le Gouvernement doit trouver l’argent nécessaire pour réaliser la monnaie unique. C’est aujourd’hui fondamental pour le pays et les entreprises. Ceci étant, je ne m’empêcherai pas de penser que pour un pays qui bat déjà tous les records du monde en matière d’impôts et de prélèvements publics, car nous sommes en tête – d’ailleurs, ce matin, le ministre de l’Économie et des Finances le montrait lui-même sur des graphiques – commencer à vouloir redresser la situation en augmentant encore les impôts, cela a quand même quelque chose de paradoxal. Il y a plusieurs choses sur lesquelles je voudrais réagir. La première, c’est que la bonne solution, c’est évidemment non pas augmenter les impôts, mais de réduire les dépenses de l’État. On n’a pas parlé suffisamment à ce sujet du rapport de M. Bonnet de M. Nasse. Je l’ai sous les yeux : il dit que les réformes de fond manquent quand il s’agit de l’État ; « un réexamen en profondeur des missions de l’État est nécessaire » ; « il faut augmenter l’efficience de l’État », il faut réaliser des gains de productivité.

RTL : Mais le Gouvernement ne pouvait pas le réaliser en si peu de temps ?

J. Gandois : D’accord ! Alors, rendez-vous dans deux mois sur la loi de finances 1998. Quand un gouvernement commence à dire, d’un point de vue totalement idéologique, qu’en arrivant au pouvoir, il ne réduira pas le nombre de fonctionnaires et qu’ensuite, il vient dire en se servant des règles qu’il s’est lui-même fixées que compte tenu de ce que représente la charge de la dette et les salaires des fonctionnaires dans le total des dépenses de l’État, il ne peut rien faire ; croyez-vous qu’il soit crédible ? Moi, je suis d’accord sur le fait qu’il n’ait pas pu économiser plus de 10 milliards d’ici le 31 décembre 1997. Nous allons voir combien de dizaines de milliards il va économiser sur l’année 1998. C’est là que la crédibilité du gouvernement se joue.

RTL : Pour vous, un bon budget 1998 ressemblera à quoi ?

J. Gandois : Un bon budget 1998, c’est un budget qui va commencer à diminuer les impôts, qui va assurer une meilleure maîtrise des dépenses sociales et un avenir pour les régimes sociaux en général et qui va diminuer les dépenses de l’État d’un certain nombre de dizaines de milliards. Sinon, il est évident que la course est sans fin et que les entreprises se décourageront, françaises et étrangères d’ailleurs, et cesseront d’investir dans le pays.

RTL : C. Sautter et D. Strauss-Kahn disaient que les grandes entreprises prospères ont une espèce de trésor de guerre de 134 milliards de francs. Dans ces conditions, n’est-il pas normal de faire un petit effort de solidarité ?

J. Gandois : Je regrette, mais cette représentation est totalement fallacieuse. D’abord, je voudrais dire quelque chose : on parle des très grandes entreprises, les entreprises qui font plus de 50 millions de chiffre d’affaires. Si ce sont des entreprises commerciales qui font une marge de 10 % sur ce qu’elles revendent, ce sont des entreprises qui font quelques millions de marge. Par conséquent, elles comptent peut-être une dizaine d’employés. Donc, ne croyons pas que nous sommes uniquement dans le secteur des grandes entreprises. Ceci est une fausse présentation. C’est un premier point. Deuxièmement : pourquoi est-ce que nous raisonnons toujours comme si nous avions toute notre vie dans notre village, comme si nous étions en France ? Le problème n’est pas de savoir si les entreprises françaises sont plus riches ou plus pauvres que les entreprises des pays avec lesquels elles sont en concurrence. Elles sont plus pauvres. Toutes les statistiques internationales le prouvent. Elles ont une rentabilité qui est la moitié de celle des entreprises britanniques, des entreprises américaines, qui n’est même pas des deux tiers de celle des entreprises hollandaises.

RTL : Le Gouvernement doit le savoir ?

J. Gandois : Précisément : il fait dans cette affaire une fausse présentation des chiffres.

RTL : Par idéologie ?

J. Gandois : Je ne crois pas. Il essaie de présenter les choses d’une certaine manière. Encore une fois, je ne critique pas les décisions qui ont été prises en elles-mêmes. Sur cette fin d’année, compte tenu de ce qu’il fallait faire, c’est très dur pour les entreprises : elles vont avoir beaucoup de mal. Mais je critique les présentations qui sont faites, qui sont des présentations fallacieuses et je voudrais surtout que l’on dise que ce qu’il faut faire, c’est diminuer les dépenses de l’État et que c’est parce que nous n’avons pas le temps en cinq mois de les diminuer suffisamment, que nous avons dû recourir provisoirement à cet impôt. C’est pour cela qu’il faudrait que cet impôt cesse le plus vite possible.

RTL : Pensez-vous que le Gouvernement a la volonté de réduire drastiquement les dépenses de l’État ?

J. Gandois : Je l’espère. Pour le moment, j’attends la présentation de la loi des finances 1998.

RTL : Imaginez-vous déjà des conséquences néfastes sur l’emploi et les salaires, surtout dans la conférence sur les salaires et l’emploi où on demandera aux entreprises d’embaucher, d’augmenter les salaires et de réduire le temps de travail ?

J. Gandois : N’anticipons pas. Il n‘est pas question d’avoir dans ce pays une augmentation sensible des salaires. Tous les pays autour de nous ont montré à l’évidence que l’augmentation exagérée des salaires tue l’emploi. C’est le cas en Hollande, aux États-Unis, partout. Donc, il n’est pas question de procéder à une augmentation anormale des salaires. Ensuite, le problème du temps de travail n’est pas non plus une solution pour l’emploi, au contraire. Sauf évidemment s’il s’agit d’aménager l’organisation des entreprises et d’avoir des contreparties permettant à ces entreprises de travailler mieux. Mais ça, c’est un problème dont nous allons discuter en septembre.

RTL : Le ministre allemand de l’Économie approuve le plan du Gouvernement.

J. Gandois : Ça ne me fait ni chaud, ni froid. Le ministre allemand de l’Économie n’a pas à approuver ou à désapprouver le plan du Gouvernement.

RTL : Il trouve qu’il va dans le bon sens, vers l’euro.

J. Gandois : Oui. Tout gouvernement européen qui voit un autre gouvernement aller vers l’euro est satisfait. Maintenant, ce n’est pas lui qui paie les impôts des entreprises françaises !

RTL : Les premiers pas du gouvernement, êtes-vous plutôt déçu ?

J. Gandois : C’est trop tôt pour avoir un jugement. Encore une fois, je crois que l’heure de vérité sonnera à l’automne avec la loi de finances 1998.