Interviews de M. François Bayrou, président de l'UDF, à TF1 le 10 janvier 1999, dans "Libération" le 11 et à Europe 1 le 13, sur les divergences avec le RPR lors de l'élection de l'UDF Anne-Marie Comparini à la présidence du conseil régional Rhône-Alpes grâce aux voix de la gauche plurielle, les valeurs de la démocratie et sur les dysfonctionnements de l'Alliance.

Intervenant(s) :

Circonstance : Election d'Anne-Marie Comparini (UDF-FD) à la présidence du conseil régional Rhône-Alpes avec l'apport des voix de la gauche plurielle et sans le soutien du RPR, le 9 janvier 1999

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Texte intégral

TF1 - 10 janvier 1999

Claire CHAZAL
Je vous rappelle que l'UDF Anne-Marie COMPARINI a finalement été désignée après trois tours de scrutins assez mouvementés, avec le soutien des voix socialistes, ce qui mécontente le RPR qui demande notamment la dissolution de cette assemblée régionale, tout comme d'ailleurs Charles MILLON ; on peut dire que rien ne va plus donc au sein de l'Alliance, François BAYROU ; Chartes MILLON parle même de retour à la IV e République.

François BAYROU
Oui, je comprends que Charles MILLON ne soit pas extrêmement content, il était président de cette région, il voulait le rester, ça na pas eu lieu. Mais pourquoi fait-on tout ce bruit, pourquoi cette éruption ? Parce que la droite républicaine a conservé la présidence de la région Rhône- Alpes, parce que la candidate choisie, Anne-Marie COMPARINI, avait le soutien de l'UDF naturellement, c'est sa formation politique, et du RPR. Et tout le monde savait ce qui allait arriver, vous avez l' agence France Presse... il y a une dépêche de l'Agence France Presse du 6 janvier qui indique que le RPR, officiellement, de la région, accepte les voix de la gauche. Pourquoi ? Quel était le choix ? Parce que c'était la seule issue possible - je ne dis pas bonne contre mauvaise- je dis possible, parce que d'un côté il y avait une personnalité présentée par Monsieur MILLON, cette personnalité elle avait 78 ans..

Claire CHAZAL
… Front National...

François BAYROU
Elle était un des éléments essentiels de la gestion CARRIGNON, dont on sait ce qu'elle a été en Isère, elle était poursuivie par la Justice et elle avait été condamnée par le tribunal le 24 novembre et, en plus, elle avait le soutien officiel du Front National.

Claire CHAZAL
Et c'est cette personnalité que le RPR a soutenue...

François BAYROU
Et c'est donc le système, ce choix aurait été MILLON en pire. Si l'on voulait garder MILLON, il fallait se prononcer clairement pour garder Charles MILLON. Mais il ne fallait pas prendre une personnalité qui présentait tous les défauts du cas MILLON avec, en plus, des inconvénients très grave, Charles MILLON lui au moins n'a pas ce genre d'affaires.

Claire CHAZAL
Ce fut pourtant le choix du RPR...

François BAYROU
Eh bien c'est un choix que je ne comprends pas, parce que le RPR avait officiellement annoncé qu'il soutiendrait Anne-Marie COMPARINI aux trois tours.

Claire CHAZAL
Alors dans l'état actuel, ce soir, comment... François BAYROU..., comment l'alliance RPR/UDF quand on a un désaccord aussi profond sur une élection de cette importance, comment cette alliance peut elle durer ?

François BAYROU
Eh bien l'alliance en tout cas, ça ne peut pas être les changements de cap a chaque instant et ça ne peut pas être une hégémonie. Alliance... Alliance...

Claire CHAZAL
Vous considérez que c'est une hégémonie du RPR...

François BAYROU
Alliance, le mot «alliance», ça signifie loyauté et respect réciproque. Eh bien c'est cette loyauté et ce respect-là que nous demandons et c'est les seules conditions pour que l'Alliance fonctionne.

Claire CHAZAL
Mais concrètement...

François BAYROU
Et nous avons désormais une présidente en Rhône-Alpes qui peut remettre la région en route, c'est une très grande région, qui était dans une crise très profonde, qui comment dirais-je...  « moquée », ça donnait la nausée aux yeux de tous, les 48 dernières heures que nous venons de vivre.Voilà enfin qu'une femme, une femme courageuse est assise au fauteuil de président de région et elle est capable, je le crois de sortir la région de l'ornière. Il faut que tout le monde se regroupe derrière elle.

Claire CHAZAL
Mais quand vous parlez de loyauté, qu'est-ce que ça veut dire concrètement ? Est-ce que par exemple vous allez exiger cette loyauté ou ce respect des différentes forces pour les européennes, les prochaines européennes.

François BAYROU
Eh bien c'est très simple, l'Alliance ça ne peut pas être un coup de sifflet et tout le monde se met au garde-à-vous.

Claire CHAZAL
Notamment derrière Philippe SEGUIN.

François BAYROU
L'Alliance c'est la discussion en commun de ce qu'on va faire, le choix politique prononcera. Pour nous..., nous avons vécu tous ensemble ce qu'a été la révolution de l'euro, c'est une révolution  formidable cette révolution elle doit entraîner une deuxième étape : C'est la construction de l'union politique de l'Europe. Est-ce qu'on le veut ou pas ? Et ensuite on choisira quel est le meilleur choix pour la meilleur personnalité pour conduire ces listes.

Claire CHAZAL
Vous dites « les » listes, éventuellement deux listes, UDF et RPR ?

François BAYROU
C'est un choix que nous allons faire, je propose que nous le fassions ensemble, que nous y réfléchissions ensemble ? Est-ce que nous avons le même projet ou bien est-ce que ce sont des projets différents. Et puis si les projets ne sont pas les mêmes..., l'UDF c'est le parti de l'Europe...

Claire CHAZAL
Donc dès soir vous n'excluez pas les...

François BAYROU
Nous avons l'intention de défendre l'idée européenne, nous avons l'intention de montrer quelle aventure l'Europe va vivre au siècle qui vient et c'est pour nous le critère du choix.

Claire CHAZAL
Et peut-être conduirez-vous ou formerez vous deux listes séparées, vous ne l'excluez pas ce soir ?

François BAYROU
Si nous en décidons ainsi, il est tout fait naturel que chacun défende ses convictions et ses idées. L'idée dans laquelle on vivait, selon laquelle les uns dirigeaient les autres se rangeaient, cette idée elle est finie. Il est naturel vous le sentez bien, qu'on défende - tout le monde veut cela - qu'on défende les convictions qui sont les plus profondes, qui sont les siennes et qu'on ne soit pas pris de cette timidité perpétuelle qui fait qu'on passe sous la table chaque fois qu'un enjeu important se présente.

Claire CHAZAL
Anne-Marie COMPARINI a été élue avec des voix du parti socialiste. Est-ce que ça veut dire que ce rapprochement régional - UDF/PS - peut se reproduire sur d'autres domaines, dans d'autres...

François BAYROU
Ça n'a rien d'un rapprochement, c'était une région qui était dans une impasse totale et profonde, honteuse et qui donnait la nausée à tous ceux qui le vivaient et il est naturel, dans ces circonstances-là que des gens de droite et des gens de gauche, différents et qui restent opposés, choisissent ensemble de faire un geste non pas de Front Républicain mais d'urgence républicaine. Qu'ensemble ils décident de sortir la région de l'ornière dans laquelle elle se trouvait pour rétablir une démocratie normale dans laquelle on débat. Voilà ce qui s'est passé, l'urgence républicaine l'a emporté.

Claire CHAZAL
Vous savez que certains disent que vous préparez votre entrée dans le gouvernement JOSPIN.

François BAYROU
Oui, c'est ce dont probablement ils rêveraient. Il se trouve que dans l'opposition notre place à nous n'est pas  discutable et qu'il serait indécent de la discuter.

Claire CHAZAL
Merci beaucoup  François BAYROU d'avoir répondu à notre invitation.


LIBERATION - 11 JANVIER 1999

Jean-Michel Thénard
La résurrection de l'UDF est-elle un miracle républicain ?

François Bayrou
Non. L'UDF  est nécessaire. Simplement, sa place était inoccupée. Il suffit que nous ayons le courage de la faire vivre. il suffit que nous cessions d'avoir peur et de reculer. C'est le début d'une aventure bienfaisante pour la démocratie dans notre pays.

Jean-Michel Thénard
Fallait-il donner ce spectacle d'une classe politique qui magouille en Rhône-Alpes pendant quarante-huit heures avant d'arriver à élire un successeur à Charles Millon ?

François Bayrou
Ces quarante-huit heures ont été honteuses, bien à l'image du climat de déliquescence dans lequel la région. s'était enfoncée. Quarante-huit heures de ce climat de magouilles, de changements de cap, de reniements, cela ne pouvait donner qu'un sentiment de dégoût. Alors qu'il suffisait d'avoir une ligne et de s'y tenir, d'écarter les arrière-pensées politiciennes et que toute la droite républicaine se retrouve derrière sa candidate, Anne-Marie Comparini, comme nous l'avions décidé et comme le RPR s'y était publiquement engagé.

Jean-Michel Thénard
Accepter les voix de la gauche, comme l'a fait Anne-Marie Comparini samedi, est-ce la même chose que d'accepter celles de l'extrême droite, comme l'avait fait Millon en mars ?

François Bayrou
Non. ce n'est pas la même chose. Droite, centre, gauche ont chacun leurs idées, leur politique. Nous sommes différents, souvent opposés, les uns forment la majorité, d'autres l'opposition. Mais tous appartiennent au même champ démocratique et républicain. Et, lorsqu'on est dans une crise grave, quoi de plus légitime que de voir les responsables de l'un et de l'autre camp, sans se renier, sans se compromettre, conjuguer leurs forces pour rétablir la dignité de la démocratie et son bon fonctionnement ? Ce n'est ni un accord, ni un front, c'est le sens civique le plus élémentaire. Après, quand on est revenu à la normale, chacun reprend ses idées et ses combats. Au contraire, l'extrême droite se situe volontairement et par nature en dehors du champ des valeurs de la démocratie, de la République et des droits de l'homme.

Jean-Michel Thénard
Avez-vous compris l'attitude de Philippe Séguin qui, mercredi,
appelait le RPR à soutenir l'UDF pendant les trois tours de scrutin, et qui s'est rallié finalement à la candidature Gascon soutenue par les lepénistes ?

François Bayrou
Je n'ai pas compris ce changement de ligne. Philippe Séguin avait demandé à son bureau politique de soutenir Anne-Marie Comparini en toute connaissance de cause. Le RPR régional a annoncé. dans une déclaration officielle à la veille du scrutin, qu'il' accepterait les voix de la gauche pour sortir la région de l'impasse, qu'il n'y avait pas le choix. Et puis ces changements d'attitude pour aller mêler ces voix au Front national officiel...  Et pour soutenir qui ? Un candidat qu'il était impossible de mettre à la tête de la deuxième région de France. un candidat de 78 ans qui a été un des personnages clés des affaires de la ville de Grenoble, mis en examen et condamné par le tribunal correctionnel le 24 novembre, sous le coup d'un appel du parquet, un candidat soutenu ouvertement par le Front national ! C'est-à-dire Millon en pire, en bien pire. Est-ce cela notre visage. la politique nouvelle, le renouvellement ? Pour nous, c'était entrer dans une nouvelle crise, prolonger cet état de lente agonie démocratique. Nous avons préféré, malgré les pressions et les injures, faire élire une femme courageuse, solide, connaissant les dossiers, et entourée de l'estime générale. C'est cela aussi mettre ses actes en accord avec ses déclarations.

Jean-Michel Thénard
N'avez-vous pas tué l'Alliance en laissant Anne-Marie Comparini accepter les voix de la gauches ?

François Bayrou
A Dreux. lorsque la gauche s'est désistée en Faveur du RPR pour barrer la route à Mme Stirbois, du Front national, je n'ai entendu aucun RPR protester. Et pourquoi l'auraient-ils fait ? La vérité est celle-ci : on peut garder ses idées et s'accorder pour sortir une région, une commune ou un pays du coma démocratique. Et puis ajoutons une chose : si le RPR croit qu'il suffit de donner un coup de sifflet pour que tout le monde s'aligne, il se trompe. Une Alliance, ce n'est pas une hégémonie, c'est un équilibre, une loyauté, un respect mutuel. L'UDF, ce n'est pas une succursale. C'est une formation politique majeure qui s'est unifiée, qui a une ligne politique, qui la propose au pays, et qui ne se laisse pas mettre au pas par des coups de gueule. A ce prix, l'Alliance peut exister, autrement non.

Jean-Michel Thénard
Est-ce qu'une liste unique de l'opposition aux européennes reste envisageable aujourd'hui, compte- tenu de vos relations avec un RPR qui semble préférer Alain Madelin à vous-même?

François Bayrou
L'UDF est le parti de l'Europe. C'est grâce à l'UDF que l'euro existe. Valéry Giscard d'Estaing l'a conçu, porté, et l'UDF s'est battue pour le oui à Maastricht. Où serait la France aujourd'hui si elle avait dit non à l'euro ? Avec l'euro, c'est l'aventure  de l'Europe qui commence, l'aventure de l'Europe politique. La question des listes pour les européennes doit se traiter avec cette vision : après l'Europe monétaire, nous voulons l'Europe politique. Et si nous réussissons à construire l'Europe politique, alors il faut une France nouvelle. Quelle est la meilleure liste, la meilleure tête de liste pour défendre cette idée de l'Europe et de la France ?  Nous le verrons dans les semaines qui viennent, sereinement et avec une pleine conscience de l'enjeu.

Jean-Michel Thénard
N'avez-vous pas signé, vendredi, le premier acte d'un futur changement d'alliance pour la prochaine présidentielle ?

François Bayrou
Ni compromission avec le Front national, ni alliance avec la gauche. Nous avons signé le premier acte public de la renaissance de l'UDF. telle que nous l'avons voulue et décidée ensemble. Or, un grand courant politique, ce n'est pas un courant qui se rallie, mais un courant qui rassemble, pas un parti qui joue les supplétif, mais un parti qui s'affirme.

EUROPE 1 - 13 janvier 1999

J.-P. Elkabbach
Alléluia ! L 'UDF ressuscitée, jusqu'à quand ?

François Bayrou
"Jusqu'à ce que nos convictions l'emportent, jusqu'à ce que les Français soient convaincus et jusqu'à ce que nous ayons enfin une gestion de la France qui puisse répondre aux exigences du moment."

J.-P. Elkabbach
J'ai bien lu vos vœux à la presse, j'avoue que je n'ai pas compris grand-chose. Vous affirmez : "tirons les leçons de Rhône-Alpes pour que l'opposition sorte renforcée." Or, vous vous moquez avec beaucoup de talent d'ailleurs de vos alliés, vous parlez de leurs crises de nerfs, de leurs moulinets de sabres de bois. Ça sent plus la poudre que la réconciliation.

François Bayrou
Essayons une seconde de nous mettre à la place de ceux qui nous écoutent, croient à l'opposition ou attendent quelque chose d'elle. Ils se disent : mais depuis trois ou quatre jours, il y a,  j'ai dit, une crise de nerfs, c'est-à-dire des responsables politiques qui viennent à la télévision pour dire : attention la France est en danger, c'est terrible, il y a d'épouvantables risques qui sont en train d'être pris. Et ceux qui croient à l'opposition se disent : pourquoi tout ça ? Qu'est-ce qu'il s'est passé de grave ? Ce qui s'est passé de grave, c'est que nous avons réussi à donner à la région Rhône-Alpes qui était en panne, une présidente, une femme, de la droite républicaine, courageuse, compétente, qui a su se doter en un seul jour d'une équipe, d'un exécutif et la région Rhône-Alpes est de nouveau sur les rails. Or, il y avait en Rhône-Alpes, le choix entre deux solutions et deux seulement : l'élection de Queyranne, l'élection d'un président de gauche et l'élection de cette présidente, A.-M. Comparini."

J.-P. Elkabbach
C'est bien, vous avez fait élire la droite mais est-ce que vous avez dit merci M. Jospin, M. Hue et Mme Voynet ? C'est ça qu'on vous reproche, d'avoir fait élire Mme Comparini avec les voix de la gauche.

François Bayrou
"Il y avait en Rhône-Alpes égalité complète entre les deux camps et il n'y avait, comme le RPR l'avait dit officiellement la veille du scrutin, le choix qu'entre ces deux solutions : ou bien mélanger ses voix avec le Front national ou bien faire ce geste que j'ai appelé d'urgence républicaine qui consistait à faire élire une présidente de droite, comme après tout ça s'est passé partout. Je vous rappelle une seule chose. A Dreux, lorsqu'il s'est agi de barrer la route au Front national et à sa candidate Mme Stirbois, le PS s'est désisté pour le RPR. Il n'y a pas eu ce drame-là."

J.-P. Elkabbach
Est-ce que vous recommenceriez dans un cas semblable ?

François Bayrou
"Mais attendez, faire élire une présidente UDF à la tête d'une région en panne, apporter une femme nouvelle dans le paysage politique de cette région et faire courageusement le geste qui convient pour qu'on sorte une région de l'ornière, bien entendu, chaque fois que nécessaire. Cela doit être fait parce que nous avons besoin d'apporter des réponses à cette espèce d'enlisement que nous apercevons."

J.-P. Elkabbach
Quand on dit - F. Fillon - hier soir : L'Alliance a été fondée sur l'engagement de refuser toute connivence avec la gauche, c'est une trahison de F. Bayrou.

François Bayrou
"L'Alliance c'est l'union de l'opposition, elle a été fondée sur un engagement écrit qui est de ne pas mélanger ses voix avec celles de l'extrême droite. L'Alliance c'est ça. Et tous ceux qui prétendent que L'Alliance doit s'enfermer dans ce face à face avec l'extrême droite, ils trahissent son intérêt. On ne reprendra pas le pouvoir si on n'est pas capable de donner le sentiment qu'il existe une opposition républicaine qui a des valeurs solides, qui ne se laisse pas troubler à chaque instant et qui est capable d'aller de l'avant, y compris lorsqu'il le faut, d'apporter des solutions nouvelles pour que les régions sortent des ornières."

J.-P. Elkabbach
Est-ce que les autres, vos alliés, ont été clairs à l'égard du Front national ?

François Bayrou
"Le RPR s'était engagé à voter pour A.-M. Comparini aux trois tours et il avait annoncé que bien entendu, si il y avait des voix de gauche qui venaient sortir la région de cette ornière, il les accepterait. Pourquoi a-t-il changé d'avis ? Je l'ignore."

J.-P. Elkabbach
Mais il y a eu une tentation d'accepter des voix de l'extrême droite ?

François Bayrou
"Mais vous savez bien ce qui s'est passé. Le candidat soutenu par ces forces politiques a reçu les voix du RPR, de DL et du FN. Voilà. C'est un fait."

J.-P. Elkabbach
A. Madelin a révélé qu'au cours d'un déjeuner, avant Noël, à l’Élysée, avec MM. Séguin, Sarkozy, Madelin et vous . vous aviez promis de faire élire le doyen d'âge M. Gascon. C'est vrai ?

François Bayrou
"Première chose, c'est faux, mais avant cela, je voudrais qu'on mesure exactement. Est-ce que vous vous rendez compte du dérapage que représente le fait qu'on aille mêler le Président de la République à cette affaire, qu'on aille expliquer - que le Président de la République se mêle d'aller organiser le Président de la République française - d'aller organiser les élections dans les régions et qu'on se serve du Président de la République dans une polémique entre les formations de l'opposition. Honnêtement, si l'on voulait déstabiliser ou fragiliser le Président de la République, on ne s'y prendrait pas autrement. Moi je demande deux choses. Premièrement, que l'opposition veuille bien considérer que les électeurs sont en droit d'exiger que nous nous respections et que nous nous entendions. Et notamment que nous nous respections et que nous entendions entre les deux grandes sensibilités, UDF-RPR, c'est-à-dire ce que j'ai appelé les deux familles, les deux piliers qui forment l'opposition. Deuxièmement, qu'on veuille bien ne pas tout mélanger et notamment ne pas mettre le Président de la République dans ce genre de chose. Sans ça, il devient non pas le chef de l’État mais un chef de parti, et naturellement, il sera éclaboussé par des polémiques qui sont tellement petites et tellement sans intérêts qu'elles n'ont pas lieu d'être mélangées à sa fonction."

J.-P. Elkabbach
Ce n'est pas François Bayrou qui fait en quelque sorte de la désobéissance présidentielle ?

François Bayrou
"Attendez. Président de la République, ce n'est pas un chef politique, ça n'est pas un chef de parti. Président de la République, c'est la plus haute fonction de l’État. Il a forcément une fonction d'arbitre et d'inspirateur. Est-ce que c'est lui rendre service que de le mêler à ce genre de chose ? Franchement, je ne le crois pas."

J.-P. Elkabbach
Je disais que je n'avais pas tout compris dans ce que vous avez dit hier, il y a une autre phrase : "il faut dans l'opposition, une liste sans ambiguïté, qui soit clairement pour les Européens la plus large possible." Est-ce que vous pouvez traduire ?

François Bayrou
"C'est très simple. Il y a des anti-Européens et des pro-Européens dans les deux camps. Alors pour être plus gentil, on dit des eurosceptiques et des europtimistes. Dans les deux camps. A gauche, les anti-Européens auront leur liste et même sans doute plusieurs listes ; les pro-Européens, auront leur liste et sans doute plusieurs listes. A droite, les anti-Européens auront l'embarras du choix. Mais les pro-Européens de droite..."

J.-P. Elkabbach
Ils auront P. Séguin à la tête d'une liste de L'Alliance.

François Bayrou
"Voilà, vous le dites avec le sourire."

J.-P. Elkabbach
Parce que vous n'y croyez pas.

François Bayrou
"Pourquoi je n'y crois pas."

J.-P. Elkabbach
Parce que celui qui conduit sa voiture aujourd'hui et qui vous écoute se dit : est-ce que Bayrou annonce qu'il y aura une liste UDF ? Est-ce que c'est sa tentation, sa préférence ?

François Bayrou
"Ma préférence, ce n'est pas une liste de parti, ce n'est pas une liste d'étiquette politique, l'Europe est un bien commun. Ce que je défends, c'est la politique du Président de la République. J. Chirac, à l'époque, a voté oui à Maastricht. Ce que je défends, c'est l'engagement européen de la France, avec une idée, c'est que tous ceux qui sont dans la voiture comme vous dites, comprennent : on a fait, le 1er janvier, un pas qui sera écrit dans tous les livres d'histoire, on a fait l'euro. Après l'euro, il faut faire l'Europe. Et l'Europe c'est l'union politique de l'Europe."

J.-P. Elkabbach
Et je continue à n'y rien comprendre, est-ce qu'il y aura une liste UDF ?

François Bayrou
"Vous faites, comme on dit chez moi, l'âne pour avoir du son."

J.-P. Elkabbach
Donne-moi du son.

François Bayrou
Je vous ai dit cela."
    
J.-P. Elkabbach
Mais pourquoi on n'est pas clair quand on fait de la politique !

François Bayrou
"C'est qu'il y aura une liste européenne dans l'opposition, la plus large possible. Et je souhaite, c'est du français, que ce soit la liste de toute l'opposition parce que la politique du Président de la République, c'est la politique de l'Europe."

J.-P. Elkabbach
Avec P. Séguin à sa tête, vous pourriez dire oui ou non ?

François Bayrou
"Que chacun fasse les efforts nécessaires pour que la liste de l'opposition, la liste de L'Alliance soit une liste pour les Européens. Parce que sans ça, et c'est plus important encore, il y aura des évasions de voix. C'est-à-dire que des Français ne retrouveront pas leur engagement, leur vision de l'avenir. Ils viennent d'avoir l'euro, ils ne retrouveront pas l'Europe et ils iront sur d'autres listes où il y aura des dissidences et ça n'est pas l'intérêt de l'opposition."

J.-P. Elkabbach
Mais vous n'avez pas peur d'une liste Séguin-Madelin contre vous ?

François Bayrou
Je ne veux pas faire de cette politique politicienne à l'égard de l'Europe."

J.-P. Elkabbach
Tu parles, pardon, vous parlez ! Vous...

François Bayrou
"Non, je sais bien, c'est très simple. Vous croyez qu'il n'y a que des conflits minables. L'Europe n'est pas, un conflit minable, ce n'est pas une petite idée qu'on va utiliser. C'est quelque chose à quoi certains d'entre nous ont doné l'essentiel de leur vie et c'est ce qui va présider à la vie des cent années qui viennent. Je n'ai pas envie d'être au-dessous, je n'ai pas envie que l'opposition soit au-dessous de cet enjeu."

J.-P. Elkabbach
C'est dommage, on est un peu long, je vous aurais fait parler de Jospin et des 35 heures à l'EDF, etc.

François Bayrou
"Un mot sur Ies 35 heures à EDF. Donner 550 millions de francs pour que cette entreprise publique se retrouve avec les 35 heures sans qu'il y ait, me semble-t-il, les efforts nécessaires pour les PME, pour les PMI, pour les artisans, il me semble qu'il y a une disproportion."