Interview de M. Hervé de Charette, délégué général du PPDF et vice-président de l'UDF, à France-Inter le 9 juillet 1997, sur le sommet de l'OTAN à Madrid, l'élargissement de l'OTAN aux pays d'Europe de l'Est, et sur l'identité du PPDF au sein de l'UDF.

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Circonstance : Sommet de l'OTAN à Madrid du 7 au 9 juillet 1997

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A. Ardisson : Éclairez-nous sur ce Sommet que vous avez commencé à préparer : échec ou coup pour rien ? Quand on voit la mauvaise humeur du Président Chirac après le refus des Américains d’admettre la Slovénie et la Roumanie en même temps que les Tchèques, les Polonais et les Hongrois, on se dit qu’il considère ça au moins comme une mauvaise manière de plus ?

H. de Charrette : Eh bien c’est vrai que ce Sommet de Madrid – le choix de Madrid, c’est un choix franco-espagnol – devait se présenter comme une sorte de grand-messe de l’OTAN sous la responsabilité, entre autres, des Etats-Unis. Et la vérité montre que c’est assez intelligent. Mais pour comprendre, il faut regarder de quoi il s’agit. Tant qu’il y avait l’Union soviétique, l’OTAN avait été constituée comme une force militaire pour résister à la menace venant de l’Est. Evidemment, tout cela, c’est fini. Et donc il a fallu, au cours des dernières années, d’abord s’interroger : est-ce que l’on garde ou non l’OTAN ? Si on la garde, ce qui était le cas, il fallait alors changer ses missions et principalement la tourner vers des missions concernant le maintien de la paix, notamment en Europe pour résoudre les crises locales. Et deuxièmement, il fallait établir de nouveaux rapports avec la Russie. Vous savez que c’est ce qui a été fait à Paris le 27 mai dernier en passant un accord entre la Russie et l’OTAN et là, je crois que l’on peut dire que c’était un succès tout à fait remarquable de la diplomatie française et du Président Chirac en particulier, mais aussi, il faut être complet, de la diplomatie allemande et du Chancelier Helmut Kohl avec Boris Eltsine. Et enfin, il fallait savoir quelle était notre attitude vis-à-vis des pays d’Europe centrale et orientale autrefois sous la domination soviétique et qui, maintenant, sont libres, et qui aspirent à trouver des règles de sécurité. Mais la sécurité, ça n’est plus se protéger contre le voisin qui vous menace, c’est s’organiser ensemble, tous, tous les pays européens ensemble, pour que l’on s’entende bien et que l’on soit sûr de soi.

A. Ardisson : M. de Charrette, vous n’êtes plus ministre des Affaires étrangères donc vous pouvez dire ce que vous voulez. La question, c’était : échec ou coup pour rien puisque d’une part, la France n’a pas obtenu l’adhésion immédiate de la Roumanie et de la Slovénie et puis, d’autre part, on n’a pas avancé mais ça, c’était prévu quelques jours avant, sur l’affaire du commandement intégré et du rapprochement de la France de l’OTAN.

H. de Charrette : Voilà, alors, en effet, je crois que concernant – car c’était cela l’objet du Sommet de Madrid – les pays d’Europe centrale et orientale, eh bien l’OTAN, je le regrette personnellement, n’a accepté que trois pays. Le Président de la République peut s’estimer satisfait d’avoir obtenu que le cas de la Roumanie – qui est très important parce que c’est le pays le plus important de l’Europe centrale et orientale après la Pologne et c’est le pays des pays du Sud – soit, avec la Slovénie, non pas éliminé, comme les Américains le voulaient, mais reporté à deux ans. Et puis, je répète qu’il reste la situation de tous les autres pays d’Europe centrale et orientale et notamment les pays baltes. Et il est très important d’organiser les questions de sécurité de cette zone qui est très importante pour nous. Et enfin, vous avez parlé de la question de savoir si la France devait entrer ou pas dans l’intégration militaire de l’OTAN : la réponse est évidemment non, je m’en félicite, puisqu’aussi bien les Américains n’ont pas fait les concessions qui conviennent pour l’organisation militaire de l’Alliance.

A. Ardisson : Ils ne veulent pas notamment que le commandement en chef soit un Européen pour l’Europe ?

H. de Charrette : Oui, enfin pour l’Europe du Sud, pour la Méditerranée. En fait, ils veulent garder le contrôle militaire de l’Alliance alors qu’évidemment, les temps sont venus, enfin ! – que l’Europe exerce son identité en matière de défense, notamment parce que, je le rappelle, les Américains n’ont que 10 000 hommes en Europe alors qu’il y en a plusieurs centaines de milliers sous les drapeaux qui sont européens.

A. Ardisson : Alors sur ce dossier, précisément, de l’OTAN, vous avez estimé que la cohabitation ne fonctionnait pas bien, or si on a vu un couac protocolaire, le ministre des Affaires étrangères parler avant le Président de la République, finalement c’était pour dire la même chose. Où est le problème sur le fond ?

H. de Charrette : Pour l’instant, on ne peut pas dire que la cohabitation aille mal ou bien, c’est un peu prématuré. Il y a eu, de la part du Premier ministre, à propos de Denver, à l’occasion d’Amsterdam et aussi à l’occasion de l’OTAN, c’est-à-dire au fond, dans l’analyse que nous avions de l’attitude américaine, je dirais quelques façons de politique intérieure de se mettre en avant pour couper l’herbe sous le pied du Président qui n’étaient pas très convenables et pas très conformes à ce que doit être la cohabitation. N’en faisons pas un drame pour l’instant, mais gardons à l’esprit qu’il est clair que le Premier ministre a manifesté son intention de jouer en politique intérieure sur les questions de politique étrangère. J’espère que ça ne se renouvellera pas car cela concerne le prestige international de la France.

A. Ardisson : Mais pour l’instant, elle parle d’une seule voix cette France ?

H. de Charrette : Oui, pour l’instant, elle parle d’une seule voix, je l’espère et j’ai pu constater que finalement, le Président de la République avait eu l’occasion, sur cette affaire de l’OTAN, de reprendre la main. C’est bien ainsi.

A. Ardisson : Vous-même vous intéressez maintenant beaucoup aux questions de défense puisque vous faites parties de la Commission de la défense à l’Assemblée nationale. Avec les autres députés, vous avez écouté les grands manitous de ce que l’on appelle « le lobby militaro-industriel. » A ce propos, le nouveau ministre de la Défense a déclaré qu’il n’y avait de place en Europe que pour un seul avionneur civil et militaire, qu’est-ce que cela veut dire et qu’en concluez-vous ?

H. de Charrette : Vous savez, nous sommes dans un moment où se posent de grandes questions qui intéressent l’industrie de l’armement et notamment deux secteurs liés, c’est-à-dire l’aviation militaire d’un côté, avec Dassault et Aérospatiale en France, et ce que l’on appelle l’électronique de défense, c’est-à-dire les missiles, et l’électronique de défense, c’est-à-dire les missiles, et l’électronique qui est un domaine extrêmement important. Or dans ce domaine, le gouvernement précédent avait des projets : privatisation puis association de ces entreprises ou fusion entre elles. C’était le cas pour la réorganisation de Thomson électronique, c’était le cas pour Dassault et Aérospatiale. Il est très urgent de prendre des décisions. C’est la première chose que je voudrais dire. Pourquoi ? Parce que les Américains s’installent, s’organisent en groupes extrêmement puissants, qu’en face de cela, l’Europe est divisée et qu’au sein de l’Europe, la France, qui constitue de loin la première force en matière d’électronique militaire et en matière d’aéronautique militaire, est en train de se laisser désorganiser et, du coup, jouer par ses partenaires allemands ou anglais. Il est donc urgent que les socialistes cessent. Par idéologie, par doctrine, parce qu’ils refusent des privatisations qui sont pourtant nécessaires, ils menacent la survie de nos grandes industries d’armement ; ce faisant, non seulement ils font le jeu des Allemands ou des Anglais contre les industriels français, contre les emplois français, mais au fond, ils font aussi le jeu de la domination américaine, ce qui est quand même paradoxal.

A. Ardisson : Vous présidez le PPDF – Parti Populaire pour la Démocratie Française : à quoi servez-vous maintenant ? N’êtes-vous pas condamné à vous faire manger, à réintégrer Démocratie libérale ou bien à vivre dans un superbe isolement qui fait que vous n’aurez plus tellement de poids ?

H. de Charrette : Non, ni l’un ni l’autre. Je ne vois pas pourquoi, d’ailleurs je serais davantage concerné par Démocratie libérale, au sein de l’UDF, que par Force démocrate, duquel nous sommes également proches. Au sein de l’UDF, nous constituons l’une des sensibilités. Je dirais que le Parti populaire est fait pour ceux qui ne veulent pas des idéologues, pas même du libéralisme, qui est toujours ultra. Il est fait pour ceux qui veulent que la France accepte le monde dans lequel elle est avec enthousiasme, sans frilosité, mais aussi sans injustice et sans bouleversements. Il est fait aussi pour ceux qui veulent enfin redéfinir les grands repères fondateurs qui sont aujourd’hui indispensables pour la France, qu’il s’agisse de la personne, de la famille, de la nation, et bien entendu de l’Europe. Et je dirais que c’est le parti, au sein de l’UDF, qui est à égale distance entre les libéraux d’un côté, les sociaux de l’autre et qui recherche le chemin dont notre pays a besoin.