Interviews de M. Alain Madelin, président de Démocratie libérale, à France-Inter le 4 juillet 1997, à Europe 1 le 8, et TF1 le 22, sur l'élection de M. Philippe Séguin à la présidence du RPR, les engagements du gouvernement sur l'emploi et la fiscalité des entreprises et le libéralisme.

Texte intégral

FRANCE INTER - vendredi 4 juillet 1997

A. Ardisson : Hier sur France 2, Lionel Jospin a déjà répondu à certaines critiques que vous aviez formulées sur les premiers pas de son Gouvernement. Mais il y a du nouveau, il y a la forme, le style, et la méthode. Vous l’attendiez au tournant. Comment l’avez-vous trouvé ?

Alain Madelin : Je trouve que Lionel Jospin n’a rien dit, mais il l’a bien dit. Il est évident que, après un mois de Gouvernement, un peu chaotique, bon ce sont les premiers pas, on attendait un certain nombre de précisions. Surtout qu’il y a des décisions qui peuvent inquiéter : sur les impôts, sur la politique que l’on va suivre avec les entreprises, sur l’euro. Or, pour tout cela, le Premier ministre nous a dit : partez en vacances tranquilles, le Gouvernement travaille, on vous racontera plus tard. Donc il a demandé du temps, donnons-lui du temps. Mais tout le monde convient aujourd’hui que l’économie française est en train de repartir, qu’elle peut créer des emplois. C’est une situation très différente de celle que nous avions connue, nous, en 1993, avec l’alternance d’Édouard Balladur, où nous avions hérité à ce moment-là d’une économie en récession. Et là c’est une économie qui est en train de retrouver la santé. Et ce que je crains c’est que cet attentisme et ce flou soient de nature à nous faire rater la reprise.

A. Ardisson : Cette économie en train de retrouver la santé, telle que vous la décrivez, Lionel Jospin la décrit comme une économie incertaine, où les difficultés l’attendent. Alors où est la vérité ? Dans les échéances peut-être ?

Alain Madelin : Non, non. Tous les observateurs économiques, la note de l’INSEE – c’est un organisme indépendant –, publiée hier, montrent qu’il y a un début de reprise et qu’il y a des perspectives optimistes pour la France. Donc qu’on ne nous fasse pas le coup de l’héritage.

A. Ardisson : Mais c’est l’héritage par rapport à des échéances et notamment celle de l’euro. Et là c’est peut-être la chose la plus importante qu’a dite Lionel Jospin, c’est-à-dire que face au choix de la croissance – de doper la croissance et de l’euro –, il mettrait ça entre les mains des Français.

Alain Madelin : Attendez, attendez. L’idée d’opposer la croissance et l’euro, c’est un peu simple. En réalité, je crains, depuis déjà quelque temps – et les propos d’hier de M. Jospin me confirment dans cette inquiétude –, que M. Jospin en réalité prépare le terrain à un abandon de l’euro. J’ai déjà expliqué longuement pourquoi les socialistes, à mes yeux, veulent abandonner l’euro. Parce que l’euro c’est un certain nombre de disciplines économiques qui interdisent le socialisme, enfin le socialisme à la française, pas le travaillisme britannique, ou le socialisme des Pays-Bas. Mais le socialisme à la française, celui de la centralisation, de la défense des bureaucraties, de l’inertie des services publics, celui de la dépense publique. Le socialisme est euro-incompatible. À mon avis M. Jospin a fait ce constat, et M. Jospin essaie de préparer tranquillement l’opinion à un abandon de l’euro.

A. Ardisson : À moins que ce soit l’inverse ? Car le socialisme à la française est-il toujours le socialisme à la française ? Si c’était le cas, peut-être que M. Jospin aurait moins d’ennuis avec sa propre majorité ?

Alain Madelin : Écoutez je ne sens pas cela, parce que si je regarde un peu les décisions, les quelques rares décisions, les effets d’annonce spectaculaires de M. Jospin, ce sont des effets d’annonce très socialistes, très dans la tradition socialiste. Je souhaiterais qu’il y ait vraiment une évolution des socialistes, que les socialistes acceptent le socle libéral, moderne d’une société, comme ont pu le faire les travaillistes ou d’autres socialistes en Europe. Vraiment je le souhaite au fond de moi-même, pour mon pays, pour l’avenir de la France et de nos enfants. Je crois que ce n’est vraiment pas encore le cas.

A. Ardisson : Mais si Lionel Jospin avait dit hier soir : on va charger les entreprises, on va faire payer les plus hauts revenus, c’est sûr. Que n’auriez-vous dit ce matin !

Alain Madelin : J’observe que M. Strauss-Kahn et Mme Trautmann l’ont dit dans les dernières 24 heures. Alors qu’il règle ses problèmes de Gouvernement et attendons.

A. Ardisson : Ce sont des problèmes ou des ballons d’essai ?

Alain Madelin : À chacun sa méthode de gouverner, je n’en sais rien. M. Jospin demande encore un peu de temps, je lui laisse ce temps. Simplement, j’observe qu’il entretient le plus grand flou. Et quand vous avez une économie qui est prête à repartir, quand il y a des gens qui sont prêts à investir, à créer des emplois, le flou sur l’avenir ce n’est pas une bonne chose. Et c’est pour ça, je le répète, que cet attentisme, à plus forte raison les mesures socialistes que l’on esquisse ici et là, sont de nature à nous faire rater la reprise. La France a vraiment besoin d’une politique libérale moderne. J’aimerais bien que les socialistes évoluent un peu de ce côté-là. Ce n’est pas encore le cas.

A. Ardisson : Vous avez présenté hier le nouvel état-major de Démocratie libérale qui est le nouveau nom du Parti républicain.

Alain Madelin : Oui, c’est la vieille famille républicaine indépendante, qui est une famille libérale dans la vie politique française. Nous avons souhaité la rassembler. Nous avons souhaité l’ouvrir, la rénover. D’où ce nouveau nom. C’est un beau nom, Démocratie libérale. Je suis persuadé que lorsqu’il faudra un jour sortir du socialisme, c’est du côté de la démocratie libérale que se trouve la vraie sortie pour la France. On a donc voulu faire cette formation jeune, tonique, moderne, ouverte. On commence à la construire. On a fait ça vite : en un mois, on a réglé tous ces problèmes ; Démocratie libérale est née ; on s’est donné une nouvelle équipe de direction avec des tas de gens qui n’ont jamais fait de politique, qui s’engagent à nos côtés pour la première fois, avec dans l’équipe de nos responsables autant de femmes que d’hommes. C’est un petit vent d’air frais dans la vie politique française.

A. Ardisson : Cela s’appelle Démocratie libérale, car pour employer le mot « démocrate », vous aviez quelques problèmes de coexistence avec M. Bayrou qui n’en avait pas très envie.

Alain Madelin : Pas du tout : il n’y a aucun problème. La démocratie libérale, c’est un lieu de rassemblement. Je refuse l’idée selon laquelle, il y a d’un côté les gaullistes, de l’autre il y aurait les démocrates sociaux et les libéraux. Les libéraux, c’est un trait d’union : on peut être chez nous gaulliste, patriote, social, écologiste. Toutes les tendances ont vocation à coexister autour de ce socle libéral moderne que nous avons l’intention de défendre avec beaucoup de conviction et de sincérité dans la vie politique française.

A. Ardisson : C’est bien ce que je disais : vous n’êtes pas tout à fait pour le même découpage que F. Bayrou avec qui vous faites équipe au demeurant au sein de l’UDF !

Alain Madelin : On est contre les parts de marché attribuées à chacun. On a vocation à rassembler. Partout dans le monde, les idées libérales rassemblent. Il n’y a donc aucune raison qu’il n’en soit pas de même en France, pour peu qu’on les exprime avec clarté, avec simplicité et avec conviction.

A. Ardisson : Avec les libéraux du RPR, quelle sera votre attitude ?

Alain Madelin : J’attends de voir où va se trouver l’identité finale du RPR. Il existe bien sûr d’autres libéraux ailleurs avec lesquels nous entretenons et nous entretiendrons toujours les meilleurs liens.

A. Ardisson : Qu’appelez-vous l’identité finale ?

Alain Madelin : Le RPR est dans une phase de rénovation. J’ai cru comprendre que Philippe Séguin en serait son président, mais nous ne voyons pas encore très bien l’équipe de direction. Nous ne voyons pas encore très bien surtout le positionnement politique. Pour nous, les choses sont claires en ce qui concerne Démocratie libérale. Je crois que tout le monde a vocation bien évidemment à s’entendre dans l’union de l’opposition. Il y a des tas de gens qui se disent : « Je ne veux pas un avenir socialiste pour la France et mes enfants. Il faudrait qu’il y ait une alternance moderne, une alternance dans le pays ». Ils veulent la préparer dès maintenant, avec un peu plus qu’un bulletin de vote. Il faut donc qu’ils s’engagent à l’intérieur de l’opposition et là, il y a un grand courant clair : Démocratie libérale, ouvert. On va essayer de donner à la vie politique un petit ton neuf et une sincérité qui lui ont parfois manqué.

A. Ardisson : Comme trésorier vous avez choisi l’ancien juge Thierry Jean-Pierre. Est-ce pour mieux le museler ? Est-ce pour l’image de marque ?

Alain Madelin : Vous l’interrogerez lui-même. C’est lui qui m’a dit ceci : « Je suis prêt à m’engager plus activement dans la vie politique, mais je veux le faire au sein d’une formation qui a su rompre avec toutes les pratiques du passé, qui a la transparence, la rigueur et l’honnêteté financière. Je suis prêt à assumer cette fonction. » Qu’il l’assume. Effectivement, c’est un beau signe, un beau symbole de cette nouvelle façon de faire de la politique.


Europe 1 - mardi 8 juillet 1997

J.-P. Elkabbach : Philippe Séguin à la tête du RPR, c’est bien ?

Alain Madelin : Écoutez, moi je ne souhaite qu’une seule chose, c’est que cette grande famille de la vie politique française se rénove, se modernise et j’espère aussi qu’elle fasse une place au courant libéral pour préparer des rencontres futures.

J.-P. Elkabbach : À l’intérieur de lui-même, d’abord ?

Alain Madelin : Oui, bien sûr. Je crois, je souhaite une évolution libérale du RPR. Le RPR c’est une famille politique gaulliste, un peu bonapartiste. Si cela évolue du côté libéral, je m’en réjouirai.

J.-P. Elkabbach : Le renforcement de la tendance Balladur-Sarkozy ?

Alain Madelin : Sous une forme, si vous voulez.

J.-P. Elkabbach : Est-ce que vous êtes d’accord pour que Philippe Séguin devienne le chef numéro un de l’opposition ?

Alain Madelin : Écoutez, je ne pense pas que l’opposition ait besoin d’un chef. Elle a besoin de sincérité, elle a besoin d’identité, elle a besoin de modernité, alors je crois que c’est une tâche de réorganisation à laquelle chacun aujourd’hui se consacre et c’est ce que je fais à la tête de cette toute jeune formation qui est Démocratie libérale. Je pense que la vie politique a besoin d’une forme moderne, ouverte sur la société, ouverte sur les jeunes, ouverte sur les femmes avec une véritable assise populaire et il me semble qu’aujourd’hui, être libéral, ce sont les valeurs, les solutions modernes dont la France a besoin.

J.-P. Elkabbach : Qui a inventé et mis en scène le ticket Séguin-Madelin au moment de la campagne ?

Alain Madelin : Non, écoutez, c’est une rencontre de Philippe Séguin et de moi-même à un moment où il y avait besoin de bouger. Et ce n’est pas nouveau dans la vie politique française.

J.-P. Elkabbach : Mais c’était spontané, comme ça, pendant la campagne ?

Alain Madelin : Oui c’était spontané pendant la campagne électorale et je crois qu’il y a besoin d’une alliance entre cet élan gaulliste, qui avait été celui de la rénovation de l’État comme on l’a vu en 1958, avec une politique libérale qui libère les énergies.

J.-P. Elkabbach : Et dans ce tandem, ou cette alliance Séguin-Madelin, est-ce qu’avec Démocratie libérale, vous serez celui qui pédale derrière ?

Alain Madelin : Écoutez, nous sommes aujourd’hui, avec Démocratie libérale, la deuxième force de l’opposition. Et l’ambition du numéro deux, c’est toujours d’être numéro un.

J.-P. Elkabbach : Quelles actions communes, quel rapprochement pensez-vous pouvoir organiser – le RPR et l’UDF avec Démocratie libérale – dans la situation actuelle où le Parti socialiste gouverne avec ses alliés ?

Alain Madelin : La chose qui est certaine, c’est que des gens comme Séguin, comme Léotard, comme Bayrou, comme Sarkozy, comme moi-même, nous savons nous entendre et, je le pense, faire prévaloir le sens de l’intérêt général, des intérêts de pays. Mais aujourd’hui, je dirais que ce qui compte, c’est de partir à la reconquête des électeurs qui nous ont fait défaut, qui regardent la vie politique avec méfiance. Et ce que je veux essayer, pour ma part, ce n’est pas de vous proposer une nouvelle alliance politicienne. Bien sûr, il faudra unir l’opposition, mais c’est avoir le courage de penser neuf, avoir le courage de faire du neuf, avoir une vision de revitalisation de la vie politique. À l’époque d’Internet, on ne fait plus de la politique comme à l’époque des châteaux forts.

J.-P. Elkabbach : Comment ça s’applique sur le plan concret, face à la situation actuelle, le libéralisme ?

Alain Madelin : Je ne vais pas renoncer à être libéral au moment où le monde entier est libéral. Les gens sentent bien que ce mot a sans doute besoin d’être précisé, qu’il faut parfois rassurer, qu’il faut montrer qu’être libéral, c’est sans doute la meilleure façon aujourd’hui de faire du social, de retrouver le chemin de la justice sociale, de retrouver la mobilité sociale dans la société. Mais être libéral, c’est le grand choix moderne dont la France a besoin. L’avenir n’est pas au socialisme, la sortie du socialisme se fera forcément sur la voie libérale.

J.-P. Elkabbach : Donc, les Français se sont trompés ?

Alain Madelin : Non, les Français ont fait un autre choix, et on ne leur a jamais vraiment proposé le choix libéral. Si je regarde les dernières années, on a fait le choix des politiques étatistes de gauche, le choix des politiques étatistes de droite, parfois le mélange des genres. Aujourd’hui, il y a besoin d’un choix libéral. Et je dis ça particulièrement quand je vois les socialistes annoncer une sorte de rigueur de gauche, après la rigueur de droite. Eh bien moi, je suis contre ce genre de politique de rigueur. Ce que je souhaite, c’est une politique de vigueur libérale, une politique qui tonifie l’économie.

J.-P. Elkabbach : Où voyez-vous la rigueur de gauche ?

Alain Madelin : Écoutez, je vois la rigueur de gauche…

J.-P. Elkabbach : Elle s’annonce ou elle est déjà en route ?

Alain Madelin : Elle s’annonce. Elle n’est pas en route puisque vous savez que M. Jospin demande du temps, il dit : on verra plus tard. Mais je crois que M. Jospin a rendez-vous avec la réalité. Il a rendez-vous avec l’euro. Et je le dis, je le répète : l’euro n’est pas compatible avec les engagements électoraux des socialistes.

J.-P. Elkabbach : Au passage, Dominique Strauss-Kahn vient de dire que la France sera à l’heure au rendez-vous de la monnaie unique le 1er janvier 1999, que l’euro ne se ferait pas sans la France.

Alain Madelin : Ou les socialistes renonceront à l’euro, ou les socialistes font l’euro comme le souhaite Strauss-Kahn, mais cela signifie qu’alors, on fera rimer euro avec impôts.

J.-P. Elkabbach : Mais c’était ça aussi, du côté de la droite !

Alain Madelin : Pas du tout, parce que l’ex-majorité avait engagé un chemin vers l’euro, qui était un chemin de maîtrise des déficits publics et d’économies, parce qu’il est vrai qu’on dépense trop et qu’on gaspille beaucoup d’argent public. Or les socialistes ont renoncé aux mesures d’économies. Et nous voyons une série d’annonces de différents ministres socialistes, la justice, la culture, l’éducation, la fonction publique, pour dire qu’ils disposeront bientôt de moyens supplémentaires. Donc, euro égale impôts à la mode socialiste.

J.-P. Elkabbach : On peut prendre deux exemples : Robert Hue a proposé au Premier ministre, qui n’a pas répondu, la suspension des plans sociaux pendant l’été, tout de suite. C’est la vocation du PC. Est-ce de la démagogie ou une mesure humaine ?

Alain Madelin : Je pense que cela est un signe d’archaïsme. Monsieur Lionel Jospin est allié avec le Parti communiste le plus archaïque au monde. Le Parti communiste montre là qu’il ne comprend rigoureusement rien à ce qu’est aujourd’hui une société ouverte.

J.-P. Elkabbach : Claude Allègre se propose d’embaucher 40 000 jeunes dans l’éducation. Ces agents de l’État seront payés au Smic pendant cinq ans. Ils aideront à l’encadrement dans les banlieues et les établissements difficiles. Il considère que ce sont de vrais emplois. N’est-ce pas une bonne idée ?

Alain Madelin : Il faudra se mettre d’accord avec M. Jospin qui dit que ces nouveaux emplois ne seront pas des emplois de fonctionnaires. Là, j’entends que ce seront des agents de l’État ! Donc, il va falloir qu’ils s’expliquent entre eux. Cela étant, je souhaite bonne chance à Claude Allègre.

J.-P. Elkabbach : Pour séduire et reconquérir une partie de l’électorat qui est parti et est allé vers les socialistes et vers Le Pen, est-ce qu’il faut parler comme le Front national, sinon avec le Front national ?

Alain Madelin : Aujourd’hui, s’il y a des leçons à tirer de l’échec – il va falloir prendre un peu de temps – c’est qu’il y a une vieille gauche et une vieille droite étatistes qui ont souvent pratiqué les mêmes solutions et le même langage. Je crois qu’il y a tout un système de pouvoir et de décision qui est aujourd’hui usé. C’est un système à bout de souffle, que nous aurions dû avoir le courage de bousculer mais que les socialistes vont sans doute chercher à prolonger à contretemps et à contre-courant de l’histoire et du monde. Et puis, il y a le fait qu’il faut savoir appeler les choses par leur nom : on a trop souvent cédé au politiquement correct, qui est certes compris par un Tout-Paris, mais qui n’est plus compris aujourd’hui par les Français. On s’est trop souvent appuyé sur les bureaux en haut, et pas assez sur les Français en bas.

J.-P. Elkabbach : Vous voici pour la première fois chef d’un parti, Démocratie libérale.

Alain Madelin : On va essayer d’être un peu autre chose qu’un parti.

J.-P. Elkabbach : Comment concilierez-vous l’homme des idées libérales et l’homme de parti, la doctrine et la discipline ?

Alain Madelin : Peut-être en essayant de faire autre chose qu’un parti de discipline avec une grande pyramide de pouvoirs, en essayant de penser la politique à l’époque d’Internet, à l’ère des réseaux, en essayant de faire en sorte que nous n’ayons pas une organisation militaire mais une organisation décentralisée.

J.-P. Elkabbach : Ce sont des définitions de principe.

Alain Madelin : Non : nous sommes porteurs, nous, les démocrates-libéraux, d’une vision de la société, d’une vision très vitale, pas la société mécanique et étatique du XXe siècle mais une société de responsabilité. Ce que je veux essayer de faire, c’est de mettre la politique à l’exemple de l’image que nous avons de la société.

J.-P. Elkabbach : C’est le meilleur de Madelin : l’indépendance, la créativité. Mais est-ce que ça ne va pas s’effacer sous les contraintes de l’action ? Le Madelin d’hier sera-t-il le Madelin de demain ?

Alain Madelin : Sûrement pas : on va essayer de concilier les deux. Ce que je souhaite, c’est préparer cette sortie libérale et moderne dont la France a besoin. Il y a aujourd’hui des tas de gens qui se disent que l’avenir ne doit pas être socialiste, qu’ils devraient faire quelque chose, qu’un bulletin de vote ne suffit pas, qui cherchent à mieux s’engager dans un lieu où on les respecte, où on les écoute, un lieu ouvert sur la vie. C’est pour cela que nous avons fait Démocratie libérale.

J.-P. Elkabbach : Vous vous réclamiez tout le temps d’un lien singulier avec Jacques Chirac. Depuis la défaite, vous n’en parlez plus, comme s’il n’existait plus. Où est passé Jacques Chirac, pour Alain Madelin ?

Alain Madelin : J ‘ai toujours beaucoup d’amitié pour le président de la République. Les Français n’ont pas voulu changer de président, ils ont voulu changer de Gouvernement. Le président de la République est légitime pour sept ans. Il n’est pas le chef de l’opposition, la reconstruction de l’opposition, c’est notre affaire. Mais il est tout à fait normal que les responsables des différentes familles politiques le rencontrent et lui apportent leur soutien dans les temps difficiles de la cohabitation qui vont être les siens.


Source : TF1 - mardi 22 juillet 1997

B. Schönberg : On va bien entendu parler des mesures qui ont été adoptées hier. Est-ce qu’au moins sur un point vous êtes rassuré : la France va vers l’Europe ?

Alain Madelin : Je pense que c’est une bonne chose cela. Car il y avait effectivement des inquiétudes. Chez beaucoup de socialistes, on en doutait, et puis dans la coalition socialiste, vous savez qu’il y avait une autre voie qui était proposée. Donc on va vers l’Europe, c’est un bon point. Il y a un deuxième bon point, c’est que ces mesures sont assez habiles. Au début, on a fait un peu peur à tout le monde, en tout cas une grande partie des ménages français. Et puis finalement, tout le monde se dit aujourd’hui : eh bien, ce sont les entreprises et les grandes entreprises, qui vont payer la facture de nos déficits. Ce n’est pas tout à fait vrai en réalité, car ce que l’on appelle « grandes entreprises », au regard du chiffre d’affaires de 50 millions de francs, ça veut dire une entreprise de 30, 50, 100 personnes. Là, ce sont toutes les moyennes entreprises qui font la vitalité des provinces françaises, et qui vont être frappées. Je crois que ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’investissement et pour la création d’emplois.

B. Schönberg : Hier, vous aviez un discours peut-être plus véhément. En tout cas vous avez parlé « de mesures anti-emploi ». Je pense que…

Alain Madelin : Imaginez que vous réunissiez un certain nombre d’économistes…

B. Schönberg : Attendez, on va y revenir. Ce que je voudrais savoir c’est si vous n’êtes pas un peu en porte-à-faux, finalement avec, par exemple, le patron des PME, avec même le patron des patrons M. Gandois ? N’êtes-vous pas en porte-à-faux aussi avec le gouvernement allemand qui, d’une certaine façon, a salué l’engagement européen de la France ? Et est-ce que vous ne faites pas un peu de l’opposition pour de l’opposition ?

Alain Madelin : Absolument pas. Je salue vraiment moi aussi, très sportivement, l’engagement européen du Gouvernement. Je l’ai fait tout au début de cet entretien. Vous savez, si vous réunissez une dizaine d’économistes mondiaux, et que vous leur demandez : qu’est-ce qui explique que la France ait plus de chômage que d’autres ? Ils vous diront : c’est parce que la France dépense trop, elle doit baisser ses dépenses publiques, elle doit baisser ses impôts, elle doit supprimer un certain nombre de rigidités, elle doit privatiser franchement, et elle doit miser sur toutes ces moyennes entreprises de croissance, qui aujourd’hui sont frappées. Je ne vais pas discuter pendant 107 ans les mérites d’une politique de rigueur de gauche comparée à une politique de rigueur de droite. Ma conviction depuis longtemps, c’est que notre pays a besoin, à son tour, d’une politique non pas de rigueur, mais d’une politique de vigueur, de vigueur libérale, d’une politique franchement libérale. Alors les socialistes, je ne peux pas leur demander de faire cette politique-là. Je me réjouis chaque fois qu’ils mettent de l’eau dans leur vin.

B. Schönberg : Mais vous dites qu’ils font là une politique de rigueur de gauche, qu’ils font d’une certaine façon du Juppé sans Juppé ?

Alain Madelin : Je crois qu’on a fait un peu de cinéma. On a dit : ce sont les grandes entreprises qui vont payer. Je viens de vous montrer qu’en réalité ce sont les entreprises moyennes. Vous savez, un salarié sur deux en France travaille dans des entreprises de plus de 50 millions de chiffre d’affaires, ces entreprises qui vont être frappées. Je pense qu’à la fin, ça se paiera par un peu moins d’investissements, un peu moins de créations d’emplois, et peut-être un peu moins de salaire. Cela étant, je reconnais que ce n’était pas très facile pour le Gouvernement de faire des économies en plein milieu d’année, même si je pense qu’il avait une marge de manœuvre supérieure pour faire des économies et que c’eût été sagesse de sa part à la prévision du budget de 1998, de faire un peu plus d’économies.

B. Schönberg : En tout cas, il y a dix milliards d’économies pour cela, je pense que vous êtes d’accord. Avez-vous le sentiment que les classes moyennes sont allergiques à l’impôt, et d’une certaine façon est-ce que vous n’êtes pas responsables, vous, en 1995, de ces augmentations d’impôts comme la TVA ?

Alain Madelin : Vous avez bonne mémoire, mais si vous avez bonne mémoire vous savez aussi que je suis parti du Gouvernement. Je défends depuis longtemps, c’est vrai, une politique qui sera, je l’ai dit tout à l’heure, de privatisation franche, une politique de baisse des impôts. Vous savez, aujourd’hui nous avons un problème en France : c’est que le moteur de l’économie marchande, celui des entreprises privées, est un moteur trop petit, et qu’il ne tourne pas assez vite. Et pourquoi ? Parce que les gens ne sont pas assez incités par la fiscalité à faire preuve d’initiative, à faire preuve de travail et d’effort.

B. Schönberg : Alors ça, ce serait une bonne nouvelle, ça va vraiment vers la croissance ?

Alain Madelin : Écoutez, j’aimerais que pour assurer le chemin de la France vers la croissance – même si le Gouvernement hérite, il en a convenu, d’une bonne situation, d’une économie prête à repartir –, j’aimerais que la France mène une politique comme ses partenaires. C’est frappant de regarder M. Jospin qui augmente de 15 % l’impôt sur les sociétés en France, M. Tony Blair de son côté baisse l’impôt sur les sociétés en Grande-Bretagne, de 33 à 31, et même à 21 pour les petites entreprises. Or on est en concurrence pour la création d’activités, pour la création d’emplois. Il faut arrêter de se comparer à nous-mêmes, il faut se comparer aux autres. Et si l’on veut vraiment préparer l’avenir de la France, et l’avenir de nos enfants, je crois qu’il faudra qu’à un moment venu, la France choisisse une politique franchement libérale.

B. Schönberg : Dernière question et je m’adresse peut-être plus au père de famille qu’au politique : que pensez-vous de ces arrêtés qui interdisent, ici ou là, la libre circulation des enfants de moins de 12 ans après minuit ?

Alain Madelin : Vous savez, avec « Démocratie libérale », on a décidé d’essayer d’écouter un peu moins les bureaux en haut et un peu plus les Français en bas, un peu plus la voix du bon sens. Or un enfant, à 3 heures du matin, qui a huit ou dix ans, et qui est dans des quartiers difficiles – c’est pas dans le 16e arrondissement que cela se passe –, qui se trouve dans des quartiers difficiles, est aujourd’hui un enfant en danger. Et je crois, qu’il y a devoir de la part des responsables, des élus locaux, d’assistance à enfance en danger. Et je crois que le fait de demander aux services municipaux de ramener ces enfants dans leur foyer, c’est une mesure de bon sens que tout le monde comprend. Ce que je regrette, c’est que deux ministres socialistes – et pas des moindres, les deux ministres en charge de la jeunesse –, l’un dit : « c’est une mesure spectacle de la part des maires » et l’autre : « c’est une mesure qui consiste à culpabiliser les familles. » Je crois que ce ne sont pas là des propos responsables dignes de leur fonction !