Interview de M. Philippe Séguin, président du RPR, dans "Le Journal du dimanche" du 11 avril 1999, sur la défense européenne, le rôle de l'Europe et de la Russie dans la crise du Kosovo et les élections européennes.

Texte intégral

Q - Les centristes disent que s'il n'y a pas de défense européenne, c'est à cause des gaullistes qui ont refusé la Communauté européenne de défense en 1954…

Si les gaullistes ont repoussé alors la CED, c'est parce que la prétendue armée européenne allait être... commandée par les Américains. Vous parlez d'une Europe européenne ! De Gaulle avait résumé remarquablement le problème : « Il faudrait, pour qu'il y ait l'armée européenne, que l'Europe dispose de son armée. Or cette armée est remise à un commandant en chef américain, ce qui en fait un des instruments d'une stratégie américaine. » Il est extraordinaire que, quarante-cinq ans plus tard, certains aient encore la nostalgie de la soumission.

Q - Mais vous êtes pour une défense européenne ?

Bien entendu. Mais si elle est nécessaire, elle n'est pas suffisante. Si nous avions eu une armée européenne, cela n'aurait pas réglé pour autant deux questions fondamentales : la légitimité des frappes en Serbie, qui est hors de l'Union européenne, et la nécessité d'un accord avec des Russes. Je suis totalement d'accord avec Jacques Attali quand il déplore que la Russie soit traitée comme la République de Weimar entre les deux guerres. Il est urgent d'établir avec elle de nouveaux liens institutionnels et, pour l'heure, de la réintroduire dans le jeu diplomatique. Aucune solution ne sera trouvée sans les Russes. Au moment où il faudra enfin mettre en oeuvre les accords de Rambouillet, je souhaite un retour de l'ONU sur le dossier.

Q - Quels « nouveaux liens » établir avec la Russie ?

C'est un de nos grands chantiers à venir. A trois reprises, en 1917, en 1941-1942 et lors de la guerre froide, l'Europe a eu besoin des Etats-Unis. Peut-elle aujourd'hui, en amitié avec eux, accéder à la majorité politique ? C'est tout l'enjeu du débat sur « le pilier européen » de l'Otan. Est-il admissible que les Européens ne puissent à eux seuls, en liaison avec la Russie, prévenir ou régler les conflits sur leur sol ? Même l'Afrique possède ses propres instances de règlement des conflits !

Q - Quelle prise de conscience ce conflit provoque-t-il ?

Les frappes montrent  un progrès incontestable : les démocraties ne sont plus impuissantes ! La vraie prise de conscience, je crois, est celle du (...) politique de l'Europe. Je suis d'ailleurs très satisfait de voir cette dénonciation reprise, mot à mot, par la concurrence (NDLR : la liste Bayrou).

Q - En quoi la campagne européenne est-elle modifiée ?

S'il s'agissait d'une campagne nationale, si elle n'était pas simultanée dans quinze pays, j'aurais demandé son report. Il est clair que les électeurs seront attentifs à la cohérence des listes sur le problème du Kosovo. Les contradictions au sein des listes PC et PS leur ôteront une bonne part de leur crédit. Si l'on n'est pas d'accord sur l'essentiel, c'est-à-dire les questions de guerre et de paix, comment le serait-on sur les détails, c'est-à-dire le prix du boudin blanc ?

Q - Et votre propre campagne ?

Je m'impose une certaine retenue à l'égard du gouvernement, compte tenu de l'accord qui existe sur ce dossier – et je m'en réjouis – entre le Premier ministre et le Président. Notre liste se présentera comme la seule liste soutenant ces positions sans la moindre restriction.

Q - Pourriez-vous organiser des meetings contradictoires, plus motivants que les réunions consensuelles ?

Non, cela tournerait au cirque. Le seul débat que je propose, et le fais ici par votre intermédiaire, c'est avec François Hollande. En réalité, deux listes surtout vont compter : celle qui soutient le gouvernement et celle qui soutient le Président de la République. Les autres, trop nombreuses – c'est le vice du scrutin proportionnel –, relèvent de la figuration. Le contexte actuel pousse d'ailleurs au renforcement des deux listes principales.

Q - Que veulent les Français que vous avez déjà rencontrés ?

A la fois de grandes orientations et du concret. Ils veulent savoir comment fonctionne l'Europe. Je souhaite faire de la pédagogie, éviter les faux débats et les gadgets coûteux tels que la construction d'un porte-avions européen ou l'élection au suffrage universel d'un président de l'Europe qui ne serait que la transposition simpliste de l'expérience américaine. L'Europe n'a rien à copier. Elle doit s'inventer une structure originale.