Interview de MM. Marc Blondel, secrétaire général de FO, Louis Viannet, secrétaire général de la CGT, et de Mme Nicole Notat, secrétaire général de la CFDT, à France 2 le 9 octobre, sur les revendications des syndicats pour la conférence nationale sur l'emploi, les salaires et la réduction du temps de travail.

Intervenant(s) :

Circonstance : Conférence nationale sur l'emploi, les salaires et la réduction du temps de travail, avec les partenaires sociaux, à Matignon le 10 octobre 1997.

Mots-clés :

Prononcé le

Texte intégral

France 2 : Votre syndicat a la position la plus intransigeante par rapport aux 35 heures, à laquelle vous ajoutez maintenant des augmentations de salaire.

Louis Viannet : Les attentes qui jaillissent vis-à-vis de cette conférence posent d’elles-mêmes les objectifs à faire ressortir. Nous sommes tout à fait convaincus que l’essentiel, c’est l’emploi. L’essentiel, c’est de déboucher d’une part sur des mesures concrètes, d’autre part sur des pistes nouvelles pour donner de l’élan à la création d’emplois. Or chacun le constate : la consommation baisse dans ce pays, le pouvoir d’achat des salaires lui-même a baissé en 1996. Toucher aux salaires, porter atteinte au pouvoir d’achat, c’est mettre en cause la possibilité de retombées positives de la mise en œuvre de toutes les dispositions que nous devons discuter et travailler demain en vue de créer des emplois.

France 2 : On vous a vu travailler tout à l’heure, préparer ces cinq pages de document. Ce que vous allez réclamer demain, ce sont les 35 heures par semaine, tout de suite, payées 39 heures ?

Louis Viannet : Il faut jamais caricaturer les positions. D’abord, nous indiquons très clairement que le plus grave serait de réduire cette conférence à la seule question de la réduction de la durée du travail. Certes, c’est une question importante. Mais elle n’aura d’effets positifs sur l’emploi que si elle s’inscrit dans un ensemble et dans un ensemble qui concerne les salaires, dans un ensemble qui concerne les départs anticipés à la retraite, dans un ensemble qui concerne aussi la relance industrielle, le développement des services publics… Bref, tout un environnement qui permettra à ce moment-là, de donner à la réduction de la durée du travail sans perte de salaire, des retombées positives sur l’emploi. C’est ce que nous pensons et c’est ce que nous allons défendre.

France 2 : Dans l’ensemble des syndicats, la CFDT apparaît comme le seul qui serait sur le point, en tout cas, d’accepter les 35 heures non pas payées 39, comme le dit le Gouvernement, mais payées 39 heures avec une réelle baisse des salaires ?

Nicole Notat : Ne caricaturons pas là non plus la position de la CFDT. Je ne vais pas vous apprendre, et je crois que maintenant la majorité des salariés, des chômeurs sait combien la CFDT est attachée à une forme de réduction de la durée du travail. La bonne, c’est celle qui a un impact maximum sur le chômage, donc sur la création d’emplois. La question salariale, je ne dis pas qu’elle n’est pas importante, il faut la poser dans les négociations, mais elle est secondaire. Ce qui compte, c’est de créer les conditions par la négociation, impulsée par une loi-cadre, d’une négociation qui met sur la table des conditions dans lesquelles l’entreprise peut se développer – car les salariés et les chômeurs ont intérêt à des entreprises qui sont performantes pour créer de l’emploi, qui en même temps réduit la durée du travail, mais d’une manière diversifiée, avec des formes différentes selon les entreprises, selon les aspirations des salariés. Et c’est tout cela qui va permettre aux chômeurs qui attendent, d’entrer dans l’entreprise t d’être gagnants.

France 2 : Nicole Notat, êtes-vous contre l’idée du patronat de parler non pas d’heures de travail par semaine, mais par année pour améliorer la flexibilité du travail dans notre pays ?

Nicole Notat : Moi, je suis favorable à tout ce qui va permettre, dans la négociation, de ne pas laisser les patrons faire n’importe quoi en termes d’organisation du travail aujourd’hui. Aujourd’hui, quand on parle organisation du travail, ce sont les patrons qui décident. Ils font des heures supplémentaires abusives ; ils font des contrats de travail à temps partiel qui sont tout à fait des sous-contrats de travail ; ils font aussi des CDD abusifs, voilà ce qu’est aujourd’hui la manière dont les patrons font de l’adaptation des entreprises. Eh bien nous, nous voulons mettre notre nez là-dedans pour faire reculer cette insécurité et cette précarité, et discuter de l’organisation du travail, y compris sur l’année si c’est pour faire diminuer cela, si c’est pour réduire la durée du travail dans des conditions qui permettent aux salariés de bénéficier d’une condition réelle et pas d’un semblant de réduction du temps de travail et que tout ça procure des emplois. Écoutez, franchement, tout le monde est gagnant. Alors, nous n’allons pas rater ce coche, j’espère, demain, d’emprunter cette voie qui va faire qu’on sortira, je l’espère, de cette conférence, en disant aux gens : eh bien, votre espoir n’a pas été déçu. Vous attendez beaucoup de cette conférence. Nous serons de ceux qui feront que des vraies mesures pour l’emploi seront enfin décidées.

France 2 : Marc Blondel, on avait l’impression jusqu’à présent que, pour Force ouvrière, le problème des 35 heures n’était pas vraiment prioritaire. Ce qui vous intéressait, vous, ce sont les augmentations de salaire pour accompagner une éventuelle reprise de la croissance ?

Marc Blondel : Je crois que la proposition de FO est quelque peu différente ; vous la schématisez trop rapidement. Nous sommes partisans de la relance de la consommation, ça veut donc dire qu’il faut une augmentation de salaire et nous voudrions qu’il y ait des discussions dans les branches pour absorber les effets de l’augmentation du SMIC. Deuxièmement, je tiens beaucoup pour ma part, au nom de mon organisation, à défendre le principe du départ des gens qui ont commencé à travailler à 14 et 15 ans, et qui auraient quarante ans d’activité, qui auraient quarante ans de cotisations sociales. Ça a un effet de départ, avec la compensation par l’embauche d’un jeune, on pourrait espérer 150 000 emplois de cette nature. Ensuite, je suis pour la réduction de la durée du travail, mais je remets le dossier où il faut. À mon avis, le Premier ministre a une compétence, c’est de fixer la durée légale. Il doit fixer la durée légale du travail. C’est de sa compétence. Par contre, en ce qui concerne l’application, il faut obligatoirement avoir des négociations, notamment par secteurs d’activité, pour la bonne et simple raison que les effets sont différents suivant qu’on parle dans une usine de production, où on travaille à la chaîne, ou dans un grand magasin. Les obligations d’ouverture sont différentes. Il faut donc, là aussi, qu’on renvoie à des négociations. En tout état de cause, ce qui est important que nous obtenions demain, c’est qu’on lance la négociation et qu’on ait des réponses de principe sur les trois principales revendications que nous allons déposer.

France 2 : Ce n’est pas une panacée. On ne sait pas trop si la réduction du temps de travail permet une embauche. Il y a des avis très contradictoires là-dessus.

Nicole Notat : Il pouvait y avoir des avis très contradictoires tant que cela n’avait pas été expérimenté. Mais aujourd’hui, il y a 1 000 accords en France qui sont partis des entreprises de terrain…

France 2 : Accords Robien.

Nicole Notat : Oui, à partir de la loi Robien ou en dehors de la loi Robien. Et ces accords ont fait la démonstration que cela pouvait créer de l’emploi. Et écoutez, si les patrons s’y lancent, je n’arrive pas à penser que c’est parce qu’ils sont philanthropes, pas parce que d’un seul coup ils sont devenus généreux ! C’est parce qu’il doit y avoir un intérêt pour l’entreprise et je ne vais pas leur reprocher de défendre l’intérêt de leur entreprise. Je voudrais moi, qu’ils entendent que nous avons envie de défendre l’emploi. C’est l’emploi qui doit être, demain, le vrai progrès social au centre de la conférence. L’emploi par la réduction de la durée du travail, l’emploi aussi avec – effectivement Marc Blondel en a parlé, je suis d’accord avec lui – la possibilité pour des gens qui ont quarante années de cotisations de pouvoir quitter leur travail pour qu’on embauche un jeune ; l’emploi par des formations en alternance de jeunes, par des embauches plus substantielles de jeunes. Il faut aussi en parler. Cela doit retourner à la négociation. Bref, il y a vraiment de quoi, demain, avoir un bon menu pour des décisions positives qui amènent, je crois, à ce que l’espoir ne soit pas déçu.

France 2 : Louis Viannet, le Premier ministre, le ministre de l’économie et des finances et désormais même Martine Aubry, le ministre de l’emploi, disent ensemble : les 35 heures tout de suite payées 39, c’est antiéconomique ?

Louis Viannet : Écoutez, ne décidons pas de ce qui sortira de la conférence avant qu’elle ait lieu. Je crois que ce qui me paraît important et je dirais même réconfortant, c’est que dans ce qui vient d’être dit au travers des différentes organisations syndicales, il y a suffisamment de points communs et de convergences pour que nous puissions exercer la pression maximum pour qu’effectivement, de cette conférence, sorte d’une part un certain nombre de mesures concrètes – nous allons demander une augmentation du SMIC, nous demandons l’ouverture de négociations sur les grilles de salaire où les minima sont au-dessous du SMIC ce qui tire tous les salaires vers le bas – et un certain nombre de dispositions précises, c’est-à-dire une loi-cadre déterminant les conditions dans lesquelles doivent s’engager les négociations sur la réduction de la durée du travail. Ce sont tous ces éléments qui, en définitive, en convergeant vers la volonté de déboucher sur des créations d’emplois, peuvent nous permettre de sortir de la situation insupportable maintenant – pas seulement pour les jeunes, mais notamment pour les jeunes – qui est celle de l’emploi dans notre pays.

France 2 : Marc Blondel, une dernière chose : quel risque y a-t-il si demain on n’aboutissait pas ?

Marc Blondel : Écoutez, je ne peux pas répondre à la question parce que je suis persuadé que nous allons aboutir. La seule rupture qu’il pourrait y avoir, c’est que le patronat quitte la table. Si le patronat quittait la table, je suppose que nous serions unanimes pour le montrer du doigt en disant pour une fois que l’on parle du problème de l’emploi non plus de manière théorique, mais de manière pratique, voilà que le patronat se défile ! Je note tout simplement que pour une série de problèmes comme les heures supplémentaires, etc., nous avons essayé de négocier cela avec le patronat. Nous n’avons pas obtenu les résultats. Il semblait que le patronat n’était pas mandaté pour donner satisfaction à nos revendications. Nous allons le faire sous la présidence de Monsieur le Premier ministre et je suppose qu’il y aura une espèce de volonté générale d’aboutir et je ne pense que cela devrait rater. Si toutefois, cela rate, il faudra que nous utilisions des moyens, des rapports de force pour contraindre le patronat à accepter les revendications.