Interview de M. Jean-Louis Debré, président du groupe RPR à l'Assemblée nationale, dans "Le Figaro" du 12 mai 1999, sur l'"incompétence" et les "mensonges" du gouvernement à propos de la situation en Corse et de l'incendie d'une paillote.

Texte intégral

LE FIGARO. – Le groupe RPR donne, depuis le début de l'affaire, l'impression de retenir ses critiques contre le Gouvernement. Est-ce pour ne pas gêner le président de la République, en période de cohabitation ?

Jean-Louis DEBRÉ. – Le problème corse est complexe. Je ne veux pas être aussi caricatural, systématique et de mauvaise foi que l'ont été les socialistes quand je traitais ce problème. Il ne faut pas oublier que ce qui est en cause, c'est l'État et sa crédibilité. Cela dit, le Gouvernement a étalé dans cette affaire son incompétence quant au choix des hommes : il a donné des pouvoirs et soutenu le plus longtemps possible le préfet Bernard Bonnet, en connaissant parfaitement sa façon de procéder. Incompétence aussi, car ce n'est pas avec une structure d'exception que l'on peut régler le problème corse. Le fameux Groupe de pelotons de sécurité (GPS) était en fait une police parallèle. Incompétence enfin, car l'enquête concernant l'assassinat du préfet Claude Érignac a été confiée successivement à des gendarmes, au SRPJ local, puis à la Direction nationale antiterroriste.

LE FIGARO. – En quoi les deux affaires sont-elles liées ?

– D'après les dires du préfet Bonnet, rapportés par la presse, ce dernier a reçu directement un informateur et s'est donc substitué à la police pour l'enquête. Il aurait en outre été procédé à des écoutes illégales. Finalement, l'État sort de ces deux affaires, gravement décrédibilisé.
Un préfet assassiné, sans que les assassins aient encore été interpellés, un autre préfet en prison, et des gendarmes interpellés, puis incarcérés : le bilan n'est pas brillant.

LE FIGARO. – Pourquoi, dès lors, refusez-vous de vous associer au dépôt d'une motion de censure réclamé par le groupe UDF ?

– Je n'ai jamais parlé de motion de censure ! Elle me paraît actuellement prématurée. Compte tenu de la multiplication des mensonges du Gouvernement, nous devons poursuivre nos investigations.

LE FIGARO. – À quels « mensonges » faites-vous allusion ?

– J'ai le sentiment que le Gouvernement nous a menti depuis le début. Quand l'affaire a éclaté, le ministre de l'Intérieur a déclaré avoir eu connaissance de l'existence du GPS en mai 1999, et le Premier ministre également. Or le GPS est né au printemps 1998, et, le 12 août de la même année, en déplacement à Arcachon, Jean-Pierre Chevènement s'est réjoui publiquement de sa création ! Il y avait d'ailleurs eu une réunion interministérielle à Matignon, courant mai, où la création du GPS avait été évoquée.
Autre exemple : le 3 mai dernier, le ministre de la Défense, Alain Richard, a déclaré que les gendarmes assuraient une mission auprès de la paillote, que le feu avait pris soudainement, et qu'ils n'avaient pas rendu compte de leur mission. Il apparaît là encore que c'est faux ! Un programme avait été élaboré dans le cabinet du préfet Bonnet pour brûler systématiquement ces paillotes, en présence du colonel Henri Mazères, qui est venu en personne à Paris s'expliquer devant sa hiérarchie.
Il semblerait aussi que des écoutes aient été opérées en toute illégalité. À deux reprises, nous avons interrogé, sans succès, le Gouvernement sur ces écoutes illégales. Or il semblerait que, lors des perquisitions effectuées par la justice à la préfecture d'Ajaccio, des traces d'écoutes aient été retrouvées.
Je pourrais multiplier les exemples de mensonges. Chaque jour qui passe, le Gouvernement a une vérité différente. Pourquoi ne dit-il pas tout simplement la vérité ?

LE FIGARO. – Comme ancien ministre de l'Intérieur, on vous reproche l'affaire de Tralonca…

– Vous parlez des nationalistes qui manifestaient contre la politique du Gouvernement, tendant à restaurer l'État de droit en Corse. Cela n'a rien à voir avec ces actions illégales décidées par l'actuel Gouvernement. Je rappelle au passage que, lorsque j'étais ministre de l'Intérieur, près de trois cent cinquante terroristes corses ont été interpellés, et près de cent vingt écroués. Certains n'étaient d'ailleurs pas inconnus des services de police. Ils avaient été, dans le passé, arrêtés, puis les socialistes les avaient amnistiés.
Alors, quand le garde des Sceaux, Elisabeth Guigou, donner des leçons de morale, j'ai envie de lui rappeler qu'elle faisait partie du cabinet de François Mitterrand au moment des affaires du Rainbow-Warrior, des Irlandais de Vincennes et des écoutes de l'Elysée. Elle n'a pas critiqué alors ou depuis les agissements du pouvoir de l'époque. Ce qui devrait l'inciter à plus de modestie.