Texte intégral
Rouge : 30 janvier 1992
Comment continuer ?
Ce 25 janvier restera une date-charnière. Le « déclic » tant attendu s'est, enfin, produit. Depuis des semaines déjà, d'imposantes mobilisations locales s'opposaient à la tournée provocatrice de Le Pen. Signe que, des profondeurs du pays, grandit la perception du danger incarné par un Front national qui prospère sur le terreau des scandales, des inégalités et du discrédit des partis traditionnels. Cela témoigne d'un changement de climat, de la volonté de combat retrouvée d'une bonne partie du « peuple de gauche ». Cette volonté de combat qui s'exprimait si bien dans le coude à coude de jeunes et de moins jeunes, de la quasi-totalité des composantes de la gauche, des militants de l'ensemble des associations antifascistes et antiracistes, de SOS-Racisme au Manifeste contre le Front national, en passant par le MRAP ou les « 250 ». Et qui, en quelques heures d'un défilé joyeux et coloré, a balayé les tentatives de récupération politiciennes.
Comment d'ailleurs eût-il pu en aller autrement ? À mesure que s'affirme le rejet du néofascisme, s'impose également le constat que la politique de la gauche au pouvoir lui a ouvert le chemin. Rien d'étonnant, dès lors, que la foule rassemblée le 25 janvier ait voulu se réapproprier ces revendications d'égalité et de fraternité que sont le droit de vote pour les immigrés, le respect du droit d'asile, la suppression de la double peine ou qu'elle ait abondamment conspué un ministre de l'Intérieur qui prétend tirer gloire de sa dérive sécuritaire. Ayant refusé de se joindre à l'appel des soixante-dix organisations, le Parti socialiste se retrouva si isolé qu'il n'osa même pas défiler. Tandis que, interpelés par les manifestants, plusieurs députés socialistes faisaient connaître leur désapprobation de l'amendement Marchand, voté à la sauvette, dans un hémicycle désert, durant la nuit du 21 au 22 janvier.
Voilà un an et demi, les « 250 » en appelaient à « l'affirmation sans compromis de nos propres valeurs », ainsi qu'à la mise en place d'un front de résistance apte à imposer « l'adoption de mesures sociales et politiques propres à enrayer le développement du racisme ». Le déferlement populaire du 25 janvier est un peu leur victoire. Mais les succès engrangés ces dernières semaines doivent servir de tremplin à des mobilisations de plus grande ampleur encore. L'enjeu n'est pas mince, plus personne n'ignorant que, sur fond d'effondrement de la gauche gouvernante, les élections de mars prochain verront une nouvelle et importante poussée du Front national.
Faire barrage à ce parti qui prétend conquérir le pouvoir, c'est d'abord consolider l'unité réalisée, dans les mobilisations locales comme à l'occasion du 25 janvier. La constitution d'un collectif unitaire permanent regroupant les associations antiracistes est un premier pas en ce sens. Il convient ensuite de fédérer les énergies militantes, en associant organisés et inorganisés dans un vaste réseau de collectifs unitaires capables de reprendre le terrain perdu aux partisans de Le Pen. Il faut enfin développer le rapport des forces, au moyen d'initiatives nationales faisant apparaître, face au fascisme, que nous somme le nombre et la justice. Le Premier mai, date symbolique que les lepénistes disputent au monde du travail depuis des années, en sera l'occasion. En montant en masse, de toute la France, ce jour-là, nous devons reprendre la rue aux tenants d'une société militarisée et ségrégative.
Libération : 18 mars 1992
Libération : Vous ne craignez pas d'être un peu seuls, ce soir, contre Le Pen ?
Alain Krivine : Nous ne sommes pas seuls puisqu'une trentaine d'associations seront présentes gare de l'Est. Il y a eu de façon grandissante des contre-manifestations systématiques partout où Le Pen est allé. Ce serait tout de même un comble qu'il ne se passe rien à Paris ! J'avoue que j'ai du mal à comprendre pourquoi certaines organisations ont participé dans toutes les villes de France à des manifestations de même type que celle qui se déroulera ce soir, et pourquoi elles ne veulent pas le faire à Paris.
Libération : Ces organisations, dont SOS-Racisme, affirment ne pas vouloir d'un «anti lepénisme sans contenu »...
Alain Krivine : Mais ce n'est pas le cas ! L'appel à cette manifestation est un appel antifasciste sur la base de l'égalité des droits, du droit de vote des immigrés et de la critique de la loi Marchand. Il y a deux dangers à éviter dans la lutte contre le FN. Le premier est de vouloir faire passer l'intégralité de ses positions politiques, ce qui serait sectaire. Le deuxième est ce que nous propose la direction du PS, un anti lepénisme de façade qui lui permet de masquer ses responsabilités et de dédouaner de sa politique. Le seul argument réel de la direction de SOS liée à une partie du PS comme de celle du PCF, c'est les élections ! On ne manifeste pas parce qu'il pourrait peut-être y avoir des incidents et cela risque de retirer des voix aux uns et aux autres.
Libération : Est-ce ne pas faire la part trop belle au FN que de laisser croire qu'il pourrait accéder au pouvoir ?
Alain Krivine : Je pense seulement que la lutte contre Le Pen ne peut se résumer à des slogans. Un, il faut, pour tarir la source, proposer une autre politique sociale et économique. Deux, il faut banaliser le faux problème de l'immigration. Trois, il faut par contre « débanaliser » Le Pen. Moi, je souhaite que tous les gens et il y a des hésitants qui vont dans les meetings de Le Pen passent entre trois rangées de CRS pour pouvoir accéder à la salle. Et qu'ils sentent par-là que les meetings de Le Pen ne sont pas des initiatives comme les autres. Il faut qu'ils voient que toute une partie du pays est contre eux, qu'ils comprennent qu'ils vont à un meeting nazi. C'est ça le sens des manifestations : les tenir à la culotte et ne pas les lâcher.
Libération : Et la LCR estime aujourd'hui que le FN est en mesure de « peser sur une coalition gouvernementale ».
Alain Krivine : Oui, parce que le FN est aujourd'hui une force incontournable qui a nécrosé toute la vie politique française, et qui fait que chaque parti politique traditionnel a plus ou moins capitulé devant ses exigences. On retrouve les charters, le refus du droit de vote, les expulsions. Tous les partis ont été gagnés par le virus. Maintenant, cela peut même aller plus loin.
Libération : Pourtant, pour la première fois, la LCR n'appelle pas à distinguer entre le PS et l'opposition lors de ces élections ?
Alain Krivine : La responsabilité du PS dans le désastre du « peuple de gauche », dans cet espèce d'assassinat lent des valeurs traditionnelles des progressistes, il faut bien que ça se paie. Alors, effectivement, face au FN, il faut voter pour un candidat communiste ou socialiste au second tour. Mais, lorsqu'on sera confronté au choix entre un candidat de droite classique et un candidat socialiste, on ne donnera pas de consignes de vote.
Libération : Vous ne craignez donc pas que ces manifestations soient récupérées par le PS ?
Alain Krivine : Non. Dès que vous mettez plus de 50 personnes de gauche dans la rue, c'est immédiatement une manifestation antigouvernementale, et c'est très bien ainsi. Cela devrait rassurer ceux qui ont soudainement peur d'une récupération par le PS ou je ne sais quel front républicain.